(Français) C’est plutôt tendu ces temps-ci. Un de mes collègues, qui, je précise, a le cœur sur la main et ne ferait pas de mal à une mouche, me sort pendant le déjeuner : « Manifester, c’est bien, mais il n’y a que la violence qui permette d’obtenir vraiment quelque chose. » Cette phrase et d’autres du genre « Avec un gars comme Poutine, au moins, le pays roulerait droit », j’ai l’impression de les entendre un peu tout le temps ces temps-ci, si bien que je me suis dit à moi-même « ok, la question de la violence est de retour, et quand elle est de retour, qu’est-ce qu’on fait ? eh bien on lit „Sur la violence“ d’Hannah Arendt, et on trouve ça intéressant, et utile pour comprendre le présent, et donc on pond un petit article pour en parler, parce que les gens doivent savoir ! »

Arendt considère qu’il est essentiel de distinguer pouvoir et violence. Certes, les deux vont souvent ensemble, un pouvoir sans capacités de violence (du genre une armée, une police, un système judiciaire, la capacité de fixer des normes contraignantes) risque d’être vite balayé. Arendt considère pourtant que violence et pouvoir s’opposent d’une certaine manière. Le pouvoir, en effet, n’est pas la domination, il désigne « l’aptitude de l’homme à agir, et à agir de façon concertée ». Et pour agir de façon concertée, le soutien du grand nombre est nécessaire, le pouvoir n’est donc jamais une affaire individuelle mais une affaire de groupe. « C’est le soutien populaire qui donne leur pouvoir aux institutions d’un pays ». Ceci n’est d’ailleurs pas propre aux démocraties, même un monarque a besoin du soutien ou au moins du consentement populaire pour agir. La violence désigne la capacité à contraindre quelqu’un d’autre à l’aide d’instruments – des armes, des peines de prison, du cyber-harcèlement, de la torture, etc. On peut certes utiliser la violence pour contraindre quelqu’un, ou un groupe de personnes, à agir, mais alors c’est qu’on n’a pas assez de pouvoir. Le régime de Bachar al-Assad, par exemple, a globalement gagné la guerre en Syrie, mais il n’a plus de pouvoir. Il ne possède le soutien que d’une minorité, et ne s’est maintenu qu’à l’aide d’instruments de violence et d’institutions étrangères. Il ne pourra se maintenir que par la violence. Tel est le prix de sa victoire.

Et aujourd’hui en France ? Il y a deux montées de violence à analyser. Celle de l’Etat, et celle des rêveurs d’insurrection. Du côté de l’Etat, la séquence historique n’est pas glorieuse : tout d’abord l’état d’urgence a rendu possible des moyens de surveillance et d’action policière élargis. Pourquoi pas. Puis ces dispositions ont été maintenues et intégrées dans le droit ordinaire. Pas classe. Puis de nouvelles lois ont été votées dans la précipitation qui, sous prétexte de se protéger des casseurs, risquent de limiter le droit à manifester lui-même. Puis des armes non létales mais violentes ont été achetées en quantité importante. Puis le préfet de police de Paris qui tentait de limiter l’usage des LBD a été limogé et remplacé par un dur à cuire, auquel Christophe Castaner a offert ce doux conseil : « Didier Lallement, votre modèle est Georges Clemenceau. La main de Clemenceau n’a jamais tremblé quand il s’agissait de se battre pour la France, la vôtre ne devra pas trembler non plus devant les réformes que vous devrez mener. » Puis l’armée a été appelée à la rescousse de la police pour assurer la sécurité de quelques lieux publics. Ce processus juridique et administratif s’est accompagné d’un cortège de bavures impressionnant, et les représentants de l’Etat n’ont pas eu un mot de regret ou de compassion à l’égard des diverses victimes. Que cela signifie-t-il ? Que l’Etat manque de pouvoir. Comme l’écrit Arendt, « un pouvoir qui se sent diminué est tenté de compenser par la violence cette perte de pouvoir ». Mais si pouvoir et violence s’opposent, alors il faut bien comprendre que cette compensation est risquée : « On peut obtenir la victoire en se servant de la violence comme d’un substitut du pouvoir, mais le prix qu’il faut payer est très élevé ; car il n’est pas payé seulement par le vaincu, mais également par le vainqueur, qui voit s’affaiblir son propre pouvoir. » Plus l’Etat utilisera la violence comme substitut à sa légitimité, plus cette dernière diminuera, et plus il sera amené à recourir à nouveau à de la violence, et ainsi de suite. L’Etat est pris dans un cercle vicieux dangereux.

L’autre violence est celle des rêveurs d’insurrection. Désirant un renversement de l’Etat, ils considèrent qu’une révolte est proche, ils comptent bien maintenir un climat d’insurrection le plus longtemps possible pour la précipiter, pousser l’Etat à se délégitimer, soumettre les flics à pression jusqu’à ce qu’ils tuent pour que la révolte s’enflamme. Ils parlent de « révolution », ou pour les plus malins de « carnaval ». La plupart des Gilets Jaunes n’ont rien à voir avec un quelconque désir d’insurrection : ils demandent du respect de la part du gouvernement et des actions de l’Etat en leur faveur (baisse de taxes sur les pauvres, augmentation de taxes sur les riches, référendum d’initiative citoyenne, amnistie judiciaire pour ceux qui sont en procès suite à leur participation au mouvement). Les insurrectionnels, au contraire, ne placent pas leur confiance dans l’Etat, ils veulent le renverser. Ils sont pour certains anarchistes, pour d’autres acteurs du marché noir, pour d’autres simples désespérés, pour d’autres les trois à la fois. Les plus organisés d’entre eux sont les Black-blocs qui débarquent de toute l’Europe et qui, d’abord rejetés par les Gilets Jaunes, reçoivent de leur part un accueil meilleur désormais. En témoignent les haies d’honneur qui leurs sont offertes lors de certaines manifestations parisiennes, ou encore la lettre envoyée par Priscillia Ludosky aux Blacks-blocs pour les pousser à expliquer leur présence dans les manifestations[1]. Un groupe de philosophes-punk-collapsologues s’auto-baptisant « comité invisible » avait publié en 2007 un petit ouvrage, L’insurrection qui vient, dans lequel on peut lire les justifications que les Black-blocs donnent à leur violence. On y découvre une pensée construite sur l’idée d’une civilisation qui s’achève : morte d’individualisme, d’économisme, d’oligarchie monopolisant les moyens de production, d’urbanisation généralisée, d’absence de liens et de gratuité, d’étatisme, il n’y a plus rien à espérer de la modernité occidentale, sinon sa destruction rapide pour pouvoir passer à autre chose. Leur vision du monde, c’est que le monde est en guerre, et qu’il faut se faire à cette idée : «  Une insurrection, nous ne voyons même plus par où ça commence. Soixante ans de pacification, de suspension des bouleversements historiques, soixante ans d’anesthésie démocratique et de gestion des événements ont affaibli en nous une certaine perception abrupte du réel, le sens partisan de la guerre en cours. C’est cette perception qu’il faut recouvrer, pour commencer. »[2] La violence est valorisée dans le livre au nom de plusieurs motifs. Celui de la vitalité tout d’abord, l’absence de violence étant perçue comme une sorte de léthargie, une acceptation de son sort et un manque de vie. La violence est par ailleurs justifiée comme réaction à une violence institutionnelle plus forte (en gros celle du capitalisme et celle de l’Etat). Enfin, elle est un moyen d’exacerber les conflits sociaux pour en précipiter l’issue. Ces justifications abstraites mènent à l’éloge concret du harcèlement de la police (« Harceler la police, c’est faire qu’étant partout, elle ne soit nulle part efficace »[3]), voire des guet-apens de flic, de la possession d’armes, de l’incendie de cars de CRS, du sabotage industriel, bref – de l’organisation d’une guerre civile, puisqu’ « il n’y a pas d’insurrection pacifique »[4]. Il me semble que le succès de ces idées et de ces pratiques ira croissant. Qu’une telle guerre civile aboutisse à un nouvel ordre de communes libres et autogérées, je ne vois pas bien pourquoi cela se produirait…

Cette double poussée de violence, étatique et insurrectionnelle, va de pair. L’une appelle l’autre, elles se nourrissent l’une l’autre. L’Etat laisse parfois volontairement les casseurs casser pour délégitimer le mouvement des Gilets Jaunes et l’assimiler à un mouvement insurrectionnel pour mieux pouvoir le réprimer. Les insurrectionnels poussent volontairement la police à la violence pour délégitimer l’Etat et le faire apparaître dans sa violence la plus crue. Les deux violences s’excitent et produisent un engrenage préparant une « montée aux extrêmes », comme dirait René Girard. L’arrivée de l’armée, même si pour l’instant elle n’a pas exactement de mission de maintien de l’ordre actif, est peut-être un signe. « L’armée dans les rues, c’est une situation insurrectionnelle. L’armée entrée en action, c’est l’issue qui se précipite. »[5] Doit-on nécessairement en arriver là ? En lisant des articles sur la nomination de Didier Lallement, j’ai immédiatement pensé au film Selma, d’Ava DuVernay. On y observe la manière dont les leaders du Mouvement des droits civiques américains, au premier rang desquels Martin Luther King, avaient choisi volontairement la ville de Selma pour leurs marches, parce que le racisme y était particulièrement fort, et surtout parce que le shérif, Jim Clark, avait la réputation d’être un fou furieux. A peu près certains que la police, sous les ordres d’un tel homme, serait amenée à commettre des actes violents en grand nombre, ils s’assuraient ainsi une couverture médiatique de l’injustice particulièrement claire. En gros, ils cherchaient à se faire frapper sous l’œil des caméras. Masochisme étrange ou stratégie gagnante ? En tous les cas, la différence entre les partisans de la non-violence active et les Black-blocs saute aux yeux : si les deux attaquent publiquement une violence institutionnelle et sociale, si les deux sont en résistance, les premiers ont le visage découvert, les autres le cachent ; les uns ne cessent d’affirmer leur respect de la loi et leur volonté de la corriger plutôt que de la mettre à bas, les autres proclament sans nuance leur haine de la police et de l’Etat et leur espoir de voir ce monde s’effondrer. Martin Luther King écrivait : « Il y a deux sortes de lois : les lois justes et les injustes. Je suis le premier à préconiser l’obéissance aux lois justes. C’est une responsabilité morale aussi bien que légale. Or, cette même responsabilité morale nous commande inversement de désobéir aux lois injustes. […] Quiconque enfreint une loi injuste doit le faire ouvertement, avec ferveur, et la volonté d’en accepter les conséquences. Je soutiens qu’un homme qui refuse d’obéir à une loi lui paraissant injuste en son âme et conscience et qui se soumet de plein gré à la peine de prison afin d’en démontrer l’injustice à ses concitoyens, exprime en agissant ainsi son très grand respect pour la loi. »[6] C’est de cette manière immensément courageuse que les activistes non violents ont gagné l’assentiment d’une large majorité de la population, et donc le pouvoir, et donc, ensuite, une modification de l’ordre social. C’est par leur violence que les Black-blocs font perdre une partie de leur pouvoir aux Gilets Jaunes, quand bien même ils les assurent de leur soutien.

 

 

 

 

[1] https://www.nouvelobs.com/societe/20190318.OBS1942/jusqu-ou-etes-vous-prets-a-aller-le-drole-de-questionnaire-envoye-aux-black-blocs-par-des-gilets-jaunes.html

[2] L’insurrection qui vient, le comité invisible, p 82

[3] Ibid. p. 117

[4] Ibid. p. 118

[5] Ibid. p. 120

[6] Martin Luther King, Révolution non-violente, 1965


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