(Français) Quand j’étais petit, j’avais une gerbille. Ce nom délicat ne désigne pas la galette qu’on pose lorsque, pour une raison ou une autre, notre estomac souhaite se débarrasser d’une partie de son contenu, mais plutôt un mignon petit hamster, dont voici le portrait d’un congénère glané sur l’internet.

Cette gerbille, à laquelle nous avions attribué un petit nom que je n’ai malheureusement plus en mémoire, vivait dans une cage, triste sort, à l’intérieur de laquelle avait été installée, ô joie, une « roue d’exercice ». Elle était particulièrement légère et silencieuse, dotée d’un plan de course solide avec renforts latéraux antidérapants, ainsi que d’un support sécurisé et d’un fond fermé évitant à l’animal de rester bloqué. Elle existait en diverses couleurs et moi et mes siblings avions choisi le rouge. La gerbille courait dans sa roue à l’infini sans aller nulle part. Je me demandais parfois ce qui lui viendrait à l’esprit si elle se trouvait avoir l’occasion de se voir elle-même de l’extérieur. Il me semblait que cela donnerait quelque chose comme : « Mon Dieu qu’est-ce que je suis conne, atteindre un tel niveau de connerie tient du prodige. » Et aussi : « On m’a trompé. » On me répondait : « Si ça lui plaît, c’est bien. »

Moi, je scrolle. J’ère sans but sur des murs Facebook et j’enchaîne les vidéos Youtube dans un ordre allant du plus intéressant au plus stupide. Lorsque je suis rassasié de merde, que j’ai mal à la tête, et que je me regarde de l’extérieur (ô doux privilège de la possession d’une conscience réflexive), je remarque assez rapidement que je n’ai pas bougé d’un poil, et j’en retire un sentiment de colère mêlé de dégoût à mon propre égard. Je suis une gerbille.

Le scrolling sans but me paraît une assez bonne image de l’enfer. Mélange d’enfermement et de douleur auto-infligée. Tout scrolleur de talent devient vite très fatigué, puisqu’il ne parvient pas à se coucher le soir, sans cesse en retard même quand il n’a rien à faire, et à moitié dépressif, puisque son addiction stérile l’amène peu à peu à se mépriser lui-même. Le tout en envoyant en masse des données à Google et compagnie pour qu’ils construisent un joli « profil utilisateur » qu’ils vendront à tout un tas de gens spécialisés dans le but de nous suggérer des désirs inutiles et chronophages. La question devient donc : Mais pourquoi diable s’inflige-t-on à soi-même de tels coups ? Quelle est la source de ce masochisme ultime, pratiqué allégrement par une génération entière ?

J’accuse. Nous-mêmes et les géants du web. Et j’en appelle à Blaise Pascal le bienheureux. Dont voici un petit portrait.

Cet « effrayant génie » nous a livré de profondes méditations sur l’ennui, à partir d’un constat simple : nous ne supportons pas de rester seul et sans occupation longtemps. Pourquoi ? Parce que nous nous sentons vide. Les chômeurs longue durée, les célibataires qui ne l’ont pas choisi, les prisonniers et tous ceux qui manquent d’amis sont au courant : l’inactivité et la solitude sont désespérantes, elles nous font perdre toute confiance en nous-mêmes, elles nous rendent tristes. Pour ne pas ressentir ce vide, on fuit dans toutes sortes d’activités, que Pascal réunit sous un seul mot : divertissement. On part à la chasse, on prend des verres en terrasse, on met toute son énergie à fonder une petite entreprise, on fait des recherches sur les ours polaires, on s’entraîne dans un sport, on cherche des amourettes, on milite dans un parti. Tout cela : du divertissement. De l’occupation pour ne pas rester seul face à son vide. Du détournement de l’ennui premier. Que cherche-t-on ? Un : quelque chose sur quoi fixer notre esprit pour qu’il ne se perde pas dans des idées noires. Deux : de la reconnaissance, que les autres voient à quel point notre vie est intéressante, utile, ou stylée, pour que nous puissions dans leur regard nous aimer nous-mêmes.

Le scrolling est le divertissement ultime. Que peuvent l’ennui et la solitude contre un Smartphone ? Dans un premier temps : rien. Ils ont à peine le temps de se présenter que l’objet transitionnel est là, dans nos mains, et que nos doigts fébriles s’adonnent au doux scrolling. Mais dans un second temps : tout.  C’est là que le bug nous blesse : le scrolling est éminemment ennuyeux et constitue une des formes les plus abouties de la solitude. Le scrolling est l’union intime du divertissement et de l’ennui. En gros : on fuit l’ennui dans un divertissement qui nous ennuie. On fuit la solitude dans une activité qui nous isole. Il n’y a plus de porte de sortie. C’est le malheur.

Le scrolleur de deux heures du matin attend. Il sent son vide et espère que quelque chose viendra le combler, une révélation qui surgira sur son mur, un ami qui se manifestera inopinément, Dieu qui viendra le visiter. Les développeurs de Facebook ont été payés à faire en sorte qu’il attende encore, qu’il reste, qu’il ressente la possibilité qu’il se passe quelque chose. Il finit par se coucher de lassitude et d’épuisement, plein d’amertume puisque rien ne vient, ou rien que du vent.

L’ennui n’est pas un état particulièrement désirable. Mais le passage par l’ennui est de haute nécessité. Faire face à son vide, traverser le silence, ne serait-ce que temporairement, de temps en temps, est une condition de base de la lucidité et de la créativité. Ô quitter notre esclavage, ô faire un grand silence.

 

 

Avec en petit cadeau une vidéo complémentaire de Game Spectrum intitulée : Comment Fortnite a conquis ses joueurs ? :

Et un petit titre de Disiz qui parle notamment du Web blues :


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Jedna odpoveď na “(Français) Le scrolling sans but, une image de l’enfer”

  1. C’est pas Heidegger qui parlait de la valeur initiatique de l’ennui ? Mais scroller est justement essayer de tuer un ennui qui pourrait nous permettre de nous confronter à nous-mêmes ce qu’on ne prend jamais le temps de faire.. car ça nous mets face à face avec notre mortalité ! Prendre le temps de perdre du temps c’est courageux finalement. Bon j’avoue que j’ai du scroller pour en arriver à lire ton billet. Ne me juge pas mec

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