(Français)

Chacun sait, les proches, ceux qui constituent cet entourage affectif qui nous est vital, viendront un jour à mourir. Tous. La mortalité, qu’il s’agisse de la nôtre ou de celle des autres, est un fait nécessaire – sans doute le seul, tout le reste paraît bien contingent à côté – dont nous avons une connaissance objective. Mais, en fait, c’est là un savoir d’arrière-plan, plus proche de la croyance muette que du fait conscientisé. En tout cas, on prétend être au courant et on fait comme si on savait. Reste à voir ce qu’est un savoir qui ne s’appuie en définitive sur aucune compréhension puisque de la mort rien peut être compris.

L’expérience du fait de la mort est tout autre, comme toute expérience sans doute, elle déborde les prévisions qu’on s’était faites. Les calculs et les estimations sont de loin trop timorées. Chacun s’est pourtant imaginé la mort d’un proche, à quoi ça ressemblera quand il ne sera plus là, « là » étant cet ici et maintenant dans lequel j’ai besoin de lui, « là » étant sa présence que je peux vérifier par le contact de son corps ou de sa voix. On le fait comme un jeu, douloureux et acide, mais il s’agit bien d’un divertissement qu’on peut arrêter par un claquement de doigt. On joue à regarder le monde lorsqu’untel en sera retiré. Et dans ce genre de mauvais film, ce qu’on voit c’est uniquement le simulacre de sa propre solitude. S’il s’agit d’un parent, alors on a toute la famille sous les yeux, et que ce soit à l’intérieur d’une pièce ou dehors, il semble ne pas y avoir assez de place pour celui dont on pense la mort. Du coup, il manque au tableau, il nous manque, nous qui sommes entouré mais seul. Si c’est un ami, alors l’imagination nous présente tous les autres, et encore une fois, pas suffisamment de place pour le manquant. Or, on ne sent sa mort que sur le fond de la présence des autres et on croit savoir ce qu’il en sera le jour où le funeste se réalisera. Plaisanterie qui n’est qu’une comédie puisque cette absence qu’on croit percevoir n’est rien, celui dont on imagine la disparition n’étant pas affecté par ce rôle macabre qu’on lui a collé à la peau. Si jamais le jeu va trop loin, qu’on en vient à douter, à se demander si tout ça est vraiment fictif, alors on peut remplir cette absence qu’on s’est plu à avoir sous les yeux, on appelle celui qu’on a mis à mort, on entend sa voix et on rassure son amour. Cette possibilité fait toute la différence entre la mort feinte et la mort effective : celui qui manque ne réapparaît jamais.

L’imagination, qui habituellement s’acharne à déborder le réel, à se dérober tant qu’elle peut à toutes les limitations, est étrangement bien fébrile et maigre dans l’appréhension de la perte. Alors que souvent, le fait imaginé surpasse le fait vécu, charrie son lot d’émotions que l’expérience vécue ne pourra pas égaler, ici, le fait figuré n’est qu’un mauvais coloriage et le faussaire est démasqué au premier coup d’œil. Dans l’expérience de la mort d’un proche, ce qui est donné ou plutôt ce qui nous est jeté à la figure, c’est la perte définitive. Il n’y aura plus, et ce malgré les efforts répétés de la conscience pour refuser cette privation, malgré les efforts de l’imagination pour ramener à la présence tout ce qui va avec ce corps engourdi d’une gravité qui jamais ne l’avait affecté auparavant. Profonde absence dont on doute, initialement et peut être même pour toujours, du caractère d’éternité. D’abord, la mort du proche est saisie comme un éloignement passager, un peu comme une rencontre empêchée par une trop grande distance mais qu’au fond on pourrait surmonter en s’en donnant la peine. On la vit comme ce manque qu’on ressent pour les amis lorsqu’on vit à l’étranger. Juste une distance kilométrique provisoire. Mais là, il n’y a rien de passager, rien qui passe, pas de retour. Et en prendre conscience serait admettre ce qui ne peut être compris : la sentence réclame la perpétuité. Telle est cette perte, la souffrance d’un manque auquel aucune découverte ne correspond ou ne pourra remédier. Il y a une perte mais pas de trouvaille possible. Pas sûr de jamais arriver à en prendre conscience. Pas sûr de m’arrêter un jour de tenter de nier cette carence par des doutes ou de la combler par des mensonges, comme un trou sans fond qu’on s’essouffle à colmater.

Ce refus de la perte se ressent dans toute sa violence lorsqu’à l’annonce qui nous a été faite, un proche est mort, il faut répondre. Pas simplement en acquiesçant ou en disant que le message a été compris, mais en s’en faisant colporteur. Il faut mettre au courant, transmettre cette nouvelle répugnante qu’on nous a remise et confiée comme un malheur à répandre. Quelqu’un nous appelle, le fardeau au bout des lèvres, et puis c’est à notre tour de devenir complice de cette meurtrissure, à nous de cracher ce venin dans d’autres oreilles. Drôle d’information que celle d’apprendre qu’un proche est mort puisque ce savoir est d’abord une tâche : sans même avoir digéré le plat infâme, il faut le partager aussitôt. Pas de temps de repos. On pourrait se cacher derrière un faire-part, mais le caractère soudain de la brûlure interdit les « j’ai l’immense peine de t’annoncer … » qui vont souvent avec le mensonge d’une consolation « lorsqu’on pense qu’il ne souffrira plus … ». Des formules tellement communes qu’elles ne disent rien de mon expérience propre de cette perte et qui, de fait, n’adoucissent pas cette pilule qui ne peut passer : un désert dans la gorge.

Mais là est la première épreuve. Transmettre la nouvelle suppose d’être capable de dire cette mort ; tout premier obstacle d’une longue course. On prend son téléphone, sanglotant comme un enfant, les mains sont moites et crispées. On a du mal à avoir les gestes efficaces. Tremblote dans le bras. On s’essuie les yeux pour essayer d’y voir plus clair mais il n’y a pourtant rien à comprendre. Puis il faut choisir quelqu’un, l’heureux élu, le prochain frappé par le sort. Qui doit être averti au plus tôt ? Et qui est à même d’endurer le tranchant de la nouvelle. Enfin ça sonne. Chaque tonalité augmente le tourment. Que et comment dire ? L’autre répond, comprend immédiatement aux spasmes qui nous secouent et aux gémissements que l’on miaule que la mort est quelque part. Et devant notre incapacité à formuler ne serait-ce qu’un mot entier, l’autre attend, inquiet et impuissant autant devant notre faiblesse que devant le fait redouté, et il n’en peut plus d’attendre de savoir sur qui le couperet va tomber. Comme un arbre agité par le vent, ça tremble de partout, ça respire plus trop non plus. Puis, finalement, ça sort, ça y est. D’abord juste un nom, y a que ça dont on est capable pour l’instant, et l’autre comprend, il comprend tout, et c’est d’une grande aide : il n’y a plus rien à ajouter.

Et pourtant il faut dire cette mort, il faut la prononcer. C’est là l’horreur du piège qui nous est tendu puisque dire cette mort, c’est la valider, reconnaître qu’elle a eu lieu, lui donner une certaine existence ou consistance. Tant qu’elle n’est pas formalisée, c’est comme si elle n’existait pas. Du coup, on se refuse à ajouter quoi que ce soit au nom qui a été prononcé car dire qu’il ou elle est mort, ça serait enterrer le disparu et admettre la positivité de cette fin. Déclarer cette mort c’est tuer ce proche, accepter ce départ pour de bon, nous renvoyant l’idée abjecte que l’on serait d’accord avec les faits. Pour lui qui n’est plus, ça ne change rien de toute façon, mais pour soi, c’est un périple immense. D’où le festival habituel des périphrases auxquelles je ne suis même pas parvenu : il est décédé, il est parti, il s’en est allé, etc. Autant de poudre aux yeux pour maquiller une monstruosité qui n’admet pas la dissimulation, comme si la mort, elle, était pleine d’échardes et que le décès, lui, était doux.

Et quand les larmes ont séché et que la parole nous est rendue, on voudrait jeter les euphémismes par-dessus bord et crier ce qui a eu lieu. Mais au moment où le langage se saisit du fait de la disparition et l’exprime, le cœur ne le supporte pas. Quelque chose brûle la gorge et dérange la conscience. Quand dans une phrase, par un excès de témérité, on est enfin parvenu à associer le nom du disparu avec la mort, dans un jugement qui l’associe par une copule avec cet odieux attribut, la réalité implacable du fait est démultipliée et ressurgit renforcée par nos mots. Et c’est au moment où on parvient à formuler l’insupportable phrase que l’on prend conscience qu’il est mort. Jusque-là c’était un savoir volatil, non encore relié à un événement du monde. À présent, de par l’état dans lequel nous avons mis notre interlocuteur, on sait qu’il ne s’agit pas d’une fable. Et on peut alors toucher à cette mort par l’emprise qu’elle a sur les vivants. Êtres de langage qui prennent conscience par le langage.

J’ai dit ta mort Jahnodé, et m’en suis voulu. J’aurais préféré garder ce fait pour moi, ne pas avoir à en parler, faire comme si tout ça ne soit qu’une blague de mauvais goût, qu’un malentendu dans lequel j’aurais pris le message que ton frère m’a laissé « il est parti, il ne s’est pas réveillé » pour autre chose. Mais en m’en faisant messager, j’ai écopé d’une partie du poids écrasant de ce vide qui s’est ouvert.

Je n’ai pas pu assister à ton enterrement. Dix-mille kilomètres entre nous deux, toi au nord de l’Afrique, moi à l’ouest de l’Amérique. Mais j’étais là, par téléphone, entendant sans voir la dernière des fêtes en ton honneur. J’ai tout entendu, tous ces bruits qui matérialisent minables la fin d’une vie si importante soit elle. J’ai entendu les discours – dur de trouver quoi dire – ton grand-père et ta belle-sœur qui ont excellé à cet exercice. J’ai entendu la pelle rentrer dans la terre, puis ces miettes du sol marteler ton cercueil. J’espère que pour toi c’était pas des couteaux mais de la harpe, comme un dernier concert. C’est ton frère qui s’est chargé de jeter la première pelletée de terre. C’est lui qui a soulevé et assumé le poids terrible de cette terre qui allait à jamais te cacher à nos yeux. J’ai entendu les prières mortuaires, les versets du Coran récités pour t’accompagner vers l’éternité et garantir ton accueil. J’ai entendu la voix de ta mère faisant jaillir d’elle les versets comme si elle les eut écrits, puis scander Amîn, le hurler même, comme pour crier le refus de t’avoir perdu, pour te réveiller de la mort et vociférer contre ce dessein divin qui pour nous signifie la condamnation de toute la famille. Puis, ce morceau de Sinead O’ Connor qui porte ton nom.

Moi dans ma chambre, ici pas encore de soleil, chez toi il brûlait déjà de toutes ses forces. Pas ensemble, mais comme si j’y étais sans pourtant y être.

Ta mère m’a dit que, ce matin sinistre où elle t’a trouvé dans ta chambre, tu avais pourtant le sourire aux lèvres et le poing droit levé comme un indépendantiste Guadeloupéen. Moi, j’aime à me dire comme une Panthère Noire. Et en boucle, dans les oreilles, Césaria. Elle a ajouté que tu étais magnifique, inutile de le préciser puisque personne n’en a jamais douté. Elle a dit que ton visage était étrangement détendu, contrairement à l’état dans lequel ton corps fatigué par la maladie se retrouvait habituellement après tes crises. J’aime à penser que tu n’as pas souffert, que tu ne t’es simplement pas réveillé comme ton frère a dit. En plus, tu avais soigné tes dents, et l’air tunisien avait embelli ton visage. Beau comme un dieu, un dieu malheureusement mortel.

On raconte que ceux qui ont subi une agression dans laquelle ils ont failli perdre la vie mettent un temps fou à reconstituer la confiance a priori que l’on porte à chacune des personnes que l’on croise, rencontre ou fréquente. Il paraît que pendant un temps très long, leur imagination introduit la possibilité d’une nouvelle agression dans les scènes de la vie courante. Ainsi, lorsqu’ils marchent dans la rue, ils imaginent que le passant qui leur succède de quelques pas s’apprête à leur faire du mal, qu’en ouvrant la porte de leur immeuble ils vont tomber sur un individu mal intentionné, ou encore qu’à l’intérieur de leur appartement quelqu’un s’est caché dans l’ombre pour les violenter, etc. Chaque situation du quotidien devient le décor d’une probable nouvelle agression. Et cette confiance qui constitue le socle sur lequel s’appuient les relations sociales est fragilisé en profondeur. La cicatrisation est longue, il faut se remettre à croire en autrui.

Je peux alors dire que ta mort a été mon agression. C’est toi qui est mort mais moi et tous les autres qui avons été assaillis. Ta perte c’est une large entaille dans ce halo d’assurance qui m’entourait jusqu’alors et qui me faisait tenir pour certain que seuls les vieux meurent, pas les jeunes de vingt-quatre ans. Je me figurais pas que les scénarios possibles étaient multiples, en tout cas j’avais pas préparé celui-là, mon texte n’était pas prêt, et de toute façon n’aurait jamais pu l’être. T’avais le premier rôle, pas possible que ça continue sans toi. Certitude brisée. Pas de mode d’emploi pour recoller les miettes. Persuadé par je ne sais quelle conviction infondée de t’avoir jusqu’à la fin. Une espèce de sentiment d’immortalité des autres, impression d’éternité de leur présence qui s’est dissoute. Du coup, une sensation d’être traqué, pas moi personnellement, mais les autres, ceux qui restent et sont chers. Je ne me retourne pas apeuré lorsque quelqu’un marche derrière moi, mais pourtant. Plus confiance en rien du tout. Tu as ouvert le bal et désormais j’imagine d’autres agressions avec facilité. À qui le tour ? D’autres suivront forcément. Et l’imagination, qui n’a d’autres limites à ses créations que les bornes de la volonté, se précipite à me donner à voir ce qu’il en sera quand cette absence qui t’a frappé en enveloppera d’autres, et maintenant je sais que ça sera encore pire que ce que je me figure. Alors, désormais, ça fuit de partout, plus de certitude du tout.

Toi qui es mort de cette étreinte paternelle manquée, la même qui a causé ta folie. Goût amer à me dire que les nôtres n’ont pas suffi.

 

One thought on “(Français) La perte

  1. quand il est midi ici, quelle heure est-il dans de l’autre côté du monde?
    quelqu’un que je venais de rencontrer à l’endroit où je travaillais devait se rendre au crématoire du Père Lachaise c’était une journée ensoleillée de ce début de printemps pour y donner un concert en hommage à une jeune femme qui avait rendu son dernier souffle quelques jours plus tôt d’une façon si subite et inexpliquée que ce fut un choc pour son entourage, un maux de tête, un évanouissement dans la rue vers 18h en quittant son job, les circonstances inexpliquées d’un départ programmé,
    je n’ai pas tenté de reparler de ce dernier adieu qui m’a paru surréaliste, mais j’avais la conviction que ses festivités rassuraient les participants plus qu’elles n’accompagnaient la défunte dans l’autre monde, chasser la peur de mourir ou tenter de la maintenir à distance au son de la guitare et du tambourin me paraissait être la véritable raison de cette réunion, qui peut se prononcer sur ce qu’elle aurait voulu,
    finalement, la mort n’est rien de plus qu’un long silence et ce n’est que notre attachement au monde qui nous la rend si ténébreuse et difficile, les hommes des premiers siècles l’avaient bien compris, ceux d’aujourd’hui pour beaucoup d’entre eux ne le savent plus,
    au final, parcourir la terre et contempler ses paysages magnifiques semble dérisoire comparer au mystère de l’ultime voyage qui sera le nôtre tôt au tard et croire à l’injustice de son heure c’est se voiler la face, dire qu’elle arrive trop tôt et espérer qu’elle nous vienne tard, c’est ignorer le premier sens de notre existence,
    au royaume du chant infini était un lion qui ignorait qu’un jour, s’il le voulait, il deviendrait un aigle,
    et Dieu Est plus Savant.

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