(Français)

Une fête est un moment à part, à l’écart du quotidien. C’est un moment joyeux vécu ensemble, où la parole circule librement. Une fête est un moment vivant, un moment où l’on se sent vivre, où la vie s’ébroue, se libère, se remet à circuler en nous et autour de nous, et nous en tirons les bénéfices dans notre quotidien – repartant « à neuf », « ressourcé ».

La vie, qu’elle soit biologique, psychologique, sociale, produit ses propres normes, ses propres habitudes. Habitudes, par exemple, dans la manière d’entrer dans la salle des professeurs, d’aller vers la machine à café ou son casier, de commencer un cours. Cette pratique normative (« habitudes acquises ») est inhérente à la vie humaine, mais elle court toujours le risque de s’enliser, de se fossiliser, de se scléroser, de tourner à la routine. Et ce qui était vivant devient mort. Il faut alors « faire un écart », comme on parle d’un écart de langage, ou d’un écart de conduite, pour retrouver de l’initiative, du dynamisme, du vivant. Une fête est un écart par rapport au quotidien qui permet de se ressourcer et de repartir. Entre professeurs, nous connaissons ces soirées, ces dîners festifs qui nous réunissent, et dont nous tirons les bénéfices ensuite, au collège et au lycée, renouant entre nous des relations retrouvées, renouvelées, vivantes.

Je pense souvent à cette phrase d’une élève, qui n’est pas une mauvaise élève au demeurant, alors que j’indiquais le travail à faire pour le cours suivant, travail trop considérable à ses yeux manifestement, « Mais, monsieur, j’ai une vie ! », voulant dire qu’elle avait d’autres choses à faire que de travailler la philosophie ce week-end là, et surtout que la vraie vie est ailleurs, qu’elle n’est pas là, au lycée, en cours, dans le travail à faire pour le prochain cours. La vie serait-elle donc vraiment ailleurs ? L’école, et en particulier le cours, seraient-il donc du côté de la mort, de ce qui est mortel ou mortellement ennuyeux ? Un cours ne peut-il donc pas être vivant – un bon moment ?

Est vivant ce qui change, évolue, se transforme. Une langue « morte » est une langue qui ne change plus, n’évolue plus, ne se transforme plus. Il en va de même pour un couple, qui meurt quand le « vivre à deux » s’enlise dans des habitudes et des routines. Ce qui reste identique à soi, ce qui coïncide avec soi, ce qui est enlisé dans la routine est mort. Est vivant ce qui est travaillé par de l’altérité, qui ne cesse de décoïncider d’avec soi, de s’écarter de soi. Il en va de même pour la pensée, la vie de l’esprit : si je sais ce que je pense, que je ne suis plus capable de le remettre en question, de me laisser travailler par une parole qui me vient d’un autre, ma pensée est morte. Une pensée est vivante pour autant qu’elle change, évolue, se transforme, se laisse travailler par de l’altérité, décoïncide d’avec elle-même.

Quand j’ai commencé à enseigner la philosophie en classe de terminale, il y a six ans, je mesurais la qualité de mon cours à ce que j’avais dit – plus ce que j’avais dit était clair, précis, démontré, meilleur le cours avait été. Et si les élèves avaient noté scrupuleusement ma parole dans un silence complet, cela était parfait ! C’était une erreur. Qu’est-ce qu’un cours où un élève recopie scrupuleusement la théorie kantienne du jugement esthétique, l’apprend pour avoir une bonne note à l’interrogation écrite qui va suivre, sans en croire un seul mot, sans que cela transforme sa manière de regarder un paysage ou de considérer une musique qu’il aime écouter ? C’est un cours qui est mort. Qu’est-ce qu’un cours sur le désir ou la liberté, si l’élève n’y voit aucun rapport avec ses propres désirs et sa propre liberté et ne déchiffre pas sa vie à la lumière de l’enseignement reçu ? Qu’est-ce qu’un cours si nos élèves n’y voient aucun rapport avec leur vie ? C’est un cours qui est mort, comme il y a des langues qui sont mortes ou des couples qui sont morts, un cours qui ressasse et répète, enlisé dans la routine, et je comprends alors que, pour nos élèves, la vraie vie soit ailleurs et que, en cours, ils ne soient pas au monde.

Un cours est vivant lorsqu’il permet à l’élève de changer, d’évoluer, de se transformer dans sa pensée et dans sa vie. Enseigner, à l’heure d’Internet, et de l’information disponible autant que l’on veut, cela consiste sans doute moins à délivrer des informations qu’à permettre aux élèves de quitter leurs préjugés et leurs idées toutes faites, à mettre leur pensée en mouvement, à se décaler, comme on enlève une cale qui bloque et empêche d’avancer.

C’est pourquoi je peux maintenant passer une heure de cours à revenir sur les objections de mes élèves en ce qui concerne le philosophe Emmanuel Kant et sa conception d’un beau universel (à ne pas confondre avec l’agréable) pour leur permettre de faire cet écart par rapport à ce qui leur semble immédiatement évident. C’est dans cet écart que la pensée s’éveille et se met en mouvement. Penser, c’est s’écarter. Une pensée est vivante pour autant qu’elle s’écarte d’elle-même au lieu de s’enliser, de se fossiliser, de se scléroser. Un cours est vivant pour autant qu’il amène les élèves à penser par eux-mêmes, c’est-à-dire à s’écarter de leur pensée « toute faite », repliée sur elle-même, morte. Je considère qu’un cours est réussi s’il a su éveiller un désir. « Soyez des êtres de désir » : c’est l’appel que nous adresse aussi bien Platon (c’est un désir qui anime la philosophie) que le prophète Daniel. Et ce désir ne saurait être éveillé s’il n’est pas ce qui meut le professeur – et les élèves savent très bien reconnaître si la parole de leur professeur est nourrie par un véritable désir. Ce désir, cette vie de l’esprit qui se met en route se lit sur le visage des élèves, dans leur regard.

« On croit couramment – écrit Simone Weil, philosophe et professeur de lycée – qu’un élève de l’école primaire en sait plus que Pythagore, parce qu’il répète docilement que la terre tourne autour du soleil. Mais en fait il ne regarde plus les étoiles. Ce soleil dont on lui parle en classe n’a pour lui aucun rapport avec celui qu’il voit. » Elle considère que c’est une déformation grave de notre enseignement, dans toutes les matières et disciplines, lorsqu’il est « sans relation avec le monde » et qu’il ne permet pas d’éclairer les élèves sur le sens de leur vie. Si c’est le cas, les élèves « ne peuvent guère s’y intéresser que comme un jeu, ou bien pour avoir de bonnes notes – comment y verraient-ils de la vérité ? » (L’Enracinement, 1943). Notre enseignement n’est-il qu’un moyen d’obtenir de bonnes notes ? Ce serait triste et on comprendrait alors que le cours soit mortel d’ennui, sans désir et sans rapport avec la vie. Il peut arriver, en effet, que pour un élève, et pour des parents, une bonne note est le seul but d’un devoir surveillé (DS), qu’il n’y a rien à apprendre, rien à retenir, rien à chercher si ce n’est une « bonne note », par tous les moyens (y compris les moins honnêtes). Qu’est-ce qui motive nos élèves ? Comment suscitons-nous en eux d’autres mobiles (motivations) que les notes ? Comment les éveillons-nous au désir de la vérité ? Comment permettons-nous que l’attention des élèves se porte vers le beau, le vrai, le bien et que le développement de cette attention devienne le mobile premier et fondamental des études ? Comment notre enseignement vient-il nourrir leur existence ? Ce sont ces questions qui me préoccupent parce qu’il me semble que ce sont des questions essentielles (vitales).

Si vivre, c’est se transformer, décoïncider d’avec soi, s’écarter de soi et de ses habitudes lorsqu’elles se sclérosent en routine, si faire une fête est le moyen de faire un écart indispensable pour susciter la vie, la désenliser, la réactiver, alors un cours qui permet à ces jeunes que nous avons devant nous d’avancer dans leur pensée, de se transformer, de s’écarter de leurs idées toutes faites sera un cours vivant, un cours où la parole circule librement et suscite un désir pour venir rejoindre l’aspiration à vivre.

Et ce sera une fête.

One thought on “(Français) Un cours est-il une fête?

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