(Français) Une chose me fait peur : la possibilité de faire le mal sans le vouloir. Je blesse rarement un ami délibérément, mais je le fais sans cesse malgré moi. Je ne m’enferme pas volontairement dans une addiction, mais passe mon temps à me rendre dépendant malgré moi de tel ou tel désir. Le mal semble se faire avec moi malgré moi. Et ce n’est qu’a posteriori que je me réveille, affaibli et comme surpris : « je n’ai pas voulu ça ».

Une chose qui me fait vraiment peur : la possibilité de faire collectivement le mal politique sans le vouloir. Il est terrifiant de songer que les grands acteurs du mal politique du siècle dernier étaient souvent intimement convaincus de poursuivre un bien. Pourrions-nous de nouveau être pris dans la spirale du mal politique sans même le savoir ? Être aveugle au mal que nous commettons et nous réveiller encore trop tard ?

Personne ne souhaite délibérément détruire les ressources de la Terre. Aucune idéologie n’invite à piller la nature, nulle puissance n’exprime de volonté explicite en ce sens. On le fait pourtant. Personne ne désire enlaidir l’espace. Mais les panneaux publicitaires qui se dressent sont déjà si nombreux qu’on ne les voit presque plus. Personne ne veut mettre en œuvre un eugénisme. Pourtant chacun ou presque préfère avorter un enfant handicapé plutôt que de le garder. Jürgen Habermas évoque la possibilité d’un « eugénisme libéral », eugénisme qui ne serait voulu par personne, qui ne procéderait pas d’une volonté politique quelconque, mais serait le fruit d’agissements individuels. Les individus à la recherche d’un bien individuel pourraient commettre ensemble le mal politique, c’est-à-dire un mal qui engage la société dans son ensemble, qui concerne des directions historiques.