(Français) Nous ne considérons plus que le sens de la vie soit détenu par une culture unique. Au contraire, soit nous admettons qu’il n’y a pas de sens soit nous recherchons sa manifestation dans la diversité même des cultures, nous considérons qu’il doit être saisi par et à travers la multiplicité des œuvres culturelles des différentes sociétés. En même temps, et pour d’autres raisons, nous sommes plus que jamais conscients de l’unité de l’humanité, puisque nous partageons un seul globe et une seule nature, dont la fragilité concerne toutes les cultures sans exception, que la vie économique s’est mondialisée dans une large mesure, nous interconnectant plus ou moins malgré nous, et que nous sommes informés les uns sur les autres par des médias qui débordent les frontières. Cette double situation d’unité renforcée du village global et d’affirmation de la valeur de la diversité des cultures fait de l’amitié entre les peuples un enjeu politique d’envergure. L’amitié entre les peuples désignerait l’union sans la destruction des différences. Mais des peuples peuvent-ils être amis ? Un peuple n’est pas un « individu géant », il est difficile de lui prêter des sentiments et des affections d’individus. Des « peuples », que l’on peut définir de manière assez sommaire comme des collectivités dotées d’une unité (unité qui peut être ethnique, religieuse, linguistique, culturelle, étatique, ou un mélange de plusieurs de ces catégories…) peuvent-ils entretenir des relations d’amour réciproque et choisi, avoir plaisir à se côtoyer, se vouer les uns aux autres une certaine admiration mutuelle ? L’amitié, avec l’abandon et la confiance qui la caractérise, est une chose que l’on réserve aux individus, et même à des individus choisis et éprouvés[1]. Que veut-on dire alors lorsqu’on parle d’amitié entre les peuples ?

 

L’alliance

Généralement, l’amitié entre les peuples désigne l’alliance politique. Quand le président français parle de  « nos amis américains », alors même que de nombreux Français versent dans l’antiaméricanisme, il désigne une alliance, un pacte de non-agression et un désir de commercer pacifiquement. Or, l’alliance politique pose deux problèmes majeurs : elle tend à être exclusive et elle a une pente impérialiste.

L’amitié entre les peuples a toute les chances de signifier l’alliance entre des peuples contre d’autres peuples. L’amitié des Etats-Unis pour Israël est souvent perçue comme une amitié anti-Arabes ou anti-Perse. L’amitié des Turcs et des Russes, qui n’existait plus vraiment, renaît par opposition aux Kurdes. L’amitié se renforce par exclusion. Le statut des alliances vis-à-vis de la paix mondiale est dès lors particulièrement ambigu, puisque si l’alliance a pour intérêt de protéger un peuple ou une nation, l’exclusivité de l’alliance a pour corrélat de préparer des conflits futurs. Le système des alliances avant la première guerre mondiale rendait la situation européenne explosive. Les alliances obligées de la guerre froide ouvraient l’extension du conflit des grands au reste du monde.

Par ailleurs, les alliances entre les peuples ont tendance à favoriser l’extension interminable d’empires. Les petites nations cherchent en effet à s’allier aux grandes pour se protéger de leurs voisines et augmenter leur puissance dans une région. Il en résulte que les petits renforcent les gros, qui quant à eux jouent de la rivalité des petits pour augmenter leur propre puissance. Et les gros grossissent trop. Les peuples d’Europe désiraient l’amitié de l’empire romain non parce qu’ils l’aimaient mais par crainte de l’envahissement et par désir de ne pas être isolé face aux autres. Les Grands de la guerre froide voulaient s’allier au monde entier.

L’amitié entre les peuples, sous la forme de l’alliance, mène à des paix temporaires mais prépare aussi le terrain à des conflits de plus grande envergure.

 

Amitié et fraternité

Qui désire la paix devrait alors éventuellement aspirer à une amitié de tous les peuples, mais serait-ce encore de l’amitié ? Précisément non puisque l’amitié a pour caractéristique d’être exclusive. On parlerait plutôt de fraternité humaine, ce qui impliquerait qu’il y aurait quelque chose comme une famille ou un peuple de tous les humains. On pense parfois que l’amitié entre les peuples peut constituer un tremplin vers ce type d’idée cosmopolitique, mais cela ne va pas de soi. L’amour d’un peuple est un amour particulier tandis que l’amour du genre humain est un amour universel, le passage de l’un à l’autre implique un saut, car ce n’est pas le même type d’amour. Bergson le fait remarquer dans un texte écrit une quinzaine d’années après la première guerre mondiale :

Nous aimons naturellement et directement nos parents et nos concitoyens, tandis que l’amour de l’humanité est indirect et acquis. A ceux-là nous allons tout droit, à celle-ci nous ne venons que par un détour ; car c’est seulement à travers Dieu, en Dieu, que la religion convie à aimer le genre humain; comme aussi c’est seulement à travers la Raison, dans la Raison par où nous communions tous, que les philosophes nous font regarder l’humanité pour nous montrer l’éminente dignité de la personne humaine, le droit de tous au respect. Ni dans un cas ni dans l’autre nous n’arrivons à l’humanité par étapes, en traversant la famille et la nation.[2]

Par la raison, les stoïciens ou les kantiens invitent à se concevoir comme membres de l’humanité et citoyens d’une unique communauté humaine. Par Dieu, les religions monothéistes invitent à embrasser dans un même amour tous les hommes. Mais ce cosmopolitisme et cet amour universel ne prennent pas pour médiation l’amour des peuples dans leur particularité.

 

L’inimitié comme fond

Enfin, l’amitié entre les peuples est souvent plus factice que réelle. C’est la guerre, quand elle surgit, qui révèle ce caractère factice. En l’éprouvant, la guerre révèle que bien souvent l’amitié entre peuples n’est qu’une illusion, qu’au fond dans l’épreuve on en revient à l’amour des siens et qu’on abandonne les autres. Voici par exemple le récit d’une jeune Yézidi, rescapée de l’Etat Islamique :

Quand nous vivions à Kocho, nous avions des relations très cordiales avec nos voisins arabes des villages alentour. Parfois, ceux qui n’avaient pas de moyens venaient emprunter de l’argent à mon père pour aller chez le médecin. Nous leur donnions des légumes du potager, ils achetaient des produits dans nos épiceries. Nos maçons construisaient leur maison. […] Les jeunes garçons musulmans jouaient au football avec mes frères, il y avait des championnats entre équipes mixtes. Nos amis arabes étaient invités à nos célébrations de mariage. Ils assistaient même à nos cérémonies religieuses comme le Mercredi rouge au printemps, on offrait à leurs enfants des grenades, des jus d’orange. Et nous, les familles yézidies, étions invitées chez eux pour célébrer la grande fête de l’Aïd à la fin du ramadan. Ces familles musulmanes vivaient là-bas avec nous depuis des siècles. […] quand Daech est venu, de nombreux Arabes de la région les ont rejoints, et ils ont pris les femmes et les richesses des Yézidis. En fait, certains Arabes étaient déjà des informateurs de Daech, ils cachaient des combattants dans leurs maisons et leur fournissaient des armes pour leurs combats contre Bachar al-Assad dans la Syrie voisine. Quand nous avons réalisé que nos voisins arabes nous avaient trahis, nous ne pouvions pas y croire. Des yézidis qui fuyaient ont frappé à leurs portes mais ils ont refusé de les cacher, parce qu’ils avaient peur. Ou, pire, parce qu’ils cautionnaient ce qui leur arrivait. Mais, malgré le danger, d’autres ont pris le risque de sauver des familles et d’aider des prisonniers à s’enfuir.[3]

Arabes et Yézidis vivaient en paix et en amitié dans le Sinjar, mais lorsque vint la guerre et l’expansion de l’Etat Islamique, plus personne ne se soutint, exceptés quelques personnalités d’exception. Ce témoignage, bien qu’unique, a quelque chose de classique, d’analogue à ce qui se passe dans toutes les situations de guerre où la morale paraît dérisoire. On peut compter sur la bonté de quelques personnalités exceptionnelles, par sur l’amitié entre peuples, irréelle. Les Juifs européens, désirant s’intégrer et allant même jusqu’à effacer les signes de leur judéité, constatent quand les crises surviennent leur solitude parmi les nations. Dreyfus apprend qu’il n’est pas exactement un capitaine de l’armée française, qu’il reste un juif. Le sionisme est né de ce constat : l’amitié des nations avec le peuple juif n’aura pas lieu. Ce jugement est-il définitif ? Même sans aller jusqu’à la haine à laquelle les Juifs européens ont fait face, est-il possible que l’amitié entre les peuples ne soit tout simplement qu’un mirage ? Que le peuple d’Ecosse n’aime jamais l’Angleterre, la Catalogne jamais l’Espagne, les Corses jamais la France, les Wallons jamais les Flamands, à moins de disparaître comme peuple par une fusion plus poussée en devenant indissociablement Français, Britanniques, Espagnols, Belges ? Cette fusion réussit par ailleurs assez souvent. Généralement, un peuple n’est pas tant une entité uniforme et éternelle que le « peuple d’un Etat », et c’est l’Etat qui fait le peuple plutôt que le peuple qui fait l’Etat. C’est l’Etat français qui a unifié en un peuple français des Bretons, des Aquitains, des Lorrains et des Bourguignons. Les peuples sont aussi constitués par le haut.

 

Les échanges économiques

L’amitié entre les peuples peut aussi désigner les relations économiques entretenues entre des sociétés. Ces relations sont-elles souhaitables ? Bien sûr, et pas seulement pour les gains que chacun pourrait en retirer, mais surtout pour l’interdépendance qu’elles créent : qui échange ne peut plus vraiment faire la guerre, le « doux commerce » unit les anciens ennemis. Comme l’écrivait Montesquieu :

L’effet naturel du commerce est de porter à la paix. Deux nations qui négocient ensemble se rendent réciproquement dépendantes : si l’une a intérêt d’acheter, l’autre à intérêt de vendre ; et toutes les unions sont fondées sur les besoins mutuels. […] L’esprit de commerce produit dans les hommes un certain sentiment de justice exacte, opposé d’un côté au brigandage, et de l’autre à ces vertus morales qui font qu’on ne discute pas toujours ses intérêts avec rigidité, et qu’on peut les négliger pour ceux des autres.[4]

Le doux commerce permettrait d’être unis entre nations sans avoir besoin pour cela d’être des parangons de vertus, en restant attaché à nos intérêts propres. Dans le même genre, Kant écrit :

La nature réunit […] des peuples qui n’auraient pas été garantis contre la violence et la guerre par la notion de droit planétaire, et ce grâce à leur égoïsme mutuel : c’est l’esprit de commerce qui est incompatible avec la guerre, et qui tôt ou tard s’empare de chaque peuple.

L’unification des peuples par le commerce paraît en effet pleine de promesses en terme d’instauration de la paix et d’enrichissement mutuel. Un exemple très frappant est celui du traité instaurant la Communauté Européenne du Charbon et de l’Acier, fondée sur l’idée judicieuse de réunir la production des matériaux nécessaire à la construction de l’armement sous une autorité commune : ses effets dans le retour de l’amitié entre la France, l’Allemagne, l’Italie sont si évidents qu’il est devenu difficile d’imaginer des retours de la haine.

Or ce « doux commerce » est mis en cause aujourd’hui. L’opposition qui semble une des clés de lecture majeure de la vie politique contemporaine, à l’instar des grandes oppositions progressisme/conservatisme, ou libéralisme/socialisme, est celle du localisme et du mondialisme. Du côté des mondialistes, les partisans d’échanges économiques incessants entre les nations et d’un approfondissement de l’interdépendance mutuelle caractérisant la mondialisation, du côté du localisme les partisans d’un retour à la souveraineté nationale, à l’autonomie des peuples, et à la diminution des échanges. Ce qui est intéressant, c’est qu’on trouve là aussi bien des mouvements d’extrême droite que des mouvements d’extrême gauche et des mouvements écologistes, étrange convergence des luttes, qui ensemble rejettent les Traités de libre échange. C’est que la pacification par l’échange économique se révèle souvent décevante et dangereuse. On peut craindre notamment les dégâts écologiques énormes causés par l’excès d’échanges, les objets électroniques comme les fruits et légumes effectuant des trajets insensés sur la planète entre la production et la vente (et même au cours de la production). On peut craindre également la vitesse excessive dans laquelle la vie économique mondialisée plonge les nations, obligeant chacune à s’adapter sans cesse plus vite que ce que supposerait des cultures stables, et même des vies individuelles stables. Enfin la possibilité que la « guerre économique », qui est certes préférable à la « guerre militaire », impose ses rythmes et ses lois à la vie politique et juridique, qui est le moyen habituel d’organiser la vie des peuples dans la justice, est proprement terrifiante. Un article du Monde diplomatique intitulé « Le Vietnam se rêve en atelier de la planète » commence comme ceci :

Nguyen Van Thien compte parmi ceux que le Parti communiste vietnamien (PCV) appelle les « soldats de l’oncle Ho sur le front de l’économie » — en référence à Ho Chi Minh, héros de l’indépendance et fondateur de la République démocratique du Vietnam. Lui mène le combat sur le front du vêtement, avec pour clients des multinationales comme l’américain Gap, le japonais Uniqlo, l’espagnol Zara… ce dont il est très fier.

Nous le rencontrons dans une de ses usines empiétant sur les champs alentour, dans la grande banlieue de Bac Giang, à une heure et demie de voiture de la capitale, Hanoï. Dans ces quatre allées de longs hangars s’entassent machines et ouvriers — majoritairement des femmes. Un bâtiment légèrement excentré abrite de modestes bureaux. On trouve aussi un autel des génies du Sol et de la Fortune, garants de prospérité.[5]

Cette petite scène est révélatrice de bien des travers de la mondialisation. Le Vietnam veut profiter des possibilités d’enrichissement qu’offre la vie économique globale, par conséquent il attire des investisseurs étrangers, à l’aide d’une main d’œuvre peu chère et de lois sociales très peu contraignantes. Le résultat est ambigu : le pays s’enrichit, mais tout le monde devient ouvrier en ville, dans un exode rural massif, les métiers traditionnels se perdent, des cultures locales commencent à disparaître, et ce déracinement s’effectue à un rythme extrêmement rapide. Une documentariste vietnamienne citée dans l’article dit ceci :

On sait se rassembler sur des questions ponctuelles. Mais pas encore pour réfléchir à la question : comment rattraper le développement, en étant de plain-pied dans la mondialisation, et préserver notre culture millénaire, nos valeurs de solidarité, de respect des anciens, de lien entre les générations, d’éthique ?

Ce problème du déracinement des peuples engagés dans la mondialisation se fait sentir un peu partout, par des Vietnamiens soucieux de leurs traditions ou par des ouvriers français de Whirlpool qui ne saisissent pas bien pour quelle raison légitime ils devraient s’adapter et se former à de nouveaux métiers. La question se pose : les liens économiques suscitent-ils véritablement une amitié entre les peuples ? N’ont-ils pas plutôt tendance à créer une nouvelle culture, mondiale, de la vitesse et de la mobilité permanente, sans profondeur, dont la langue est cet anglais appauvri qu’on appelle globish ? Les cosmopolites contemporains sont-ils des humanistes nourris des cultures des peuples du monde ou bien de simple commerçants qui ne connaissent des autres cultures que leur modes de négociations, c’est-à-dire que ce qui leur permet de s’adapter pour vendre et acheter ? Une vraie amitié par l’échange ne dépasserait-elle pas l’horizontalité de l’économie pour entrer dans la verticalité des cultures ?

 

Les échanges culturels

Le rêve cosmopolitique peut en effet prendre la forme d’une rencontre mutuelle des cultures des peuples en vue d’un échange de dons duquel chacune sortirait grandie. L’amitié, à la différence de l’échange marchand, est un échange de dons, elle est gratuite et pourtant chacun y gagne et s’y nourrit. Comme l’explique Claude Levi Strauss dans Race et histoire, une culture ne progresse que par la rencontre d’autres cultures. Il prend l’exemple de la Renaissance européenne pour insister sur ses conditions de possibilités :

L’Europe du début de la Renaissance était le lieu de rencontre et de fusion des influences les plus diverses : les traditions grecque, romaine, germanique et anglo-saxonne ; les influences arabe et chinoise.

Ce sont ces rencontres par-delà les lieux et les siècles qui rendent possibles la créativité et l’essor culturel. La quête de cette forme d’amitié au niveau global est poursuivie par l’UNESCO, dont le projet de constituer un patrimoine de l’humanité dans lequel chacun pourrait puiser, indépendamment de sa culture, est magnifique et nous éloigne de l’espèce de monoculture que semble organiser la vie économique globale. L’amitié interculturelle serait alors l’occasion pour chaque peuple d’élargir son horizon étroit, de s’appuyer sur d’autres racines, de se départiculariser, de s’universaliser. Comme l’exprime Arnold Toynbee :

Nos descendants ne seront plus simplement des Occidentaux comme nous-mêmes. Ils seront les héritiers de Confucius et de Lao-Tseu aussi bien que ceux de Socrate, de Platon et de Plotin ; les héritiers de Gautama Bouddha ainsi que ceux du Deutéro-Isaïe et de Jésus-Christ ; les héritiers de Zarathoustra et de Mahomet aussi bien que ceux de Elija et de Elisha et de Pierre et Paul ; les héritiers de Shankara et de Ramanuja aussi bien que ceux de Clément et d’Origène ; les héritiers des Pères Cappadociens de l’Eglise orthodoxe aussi bien que ceux de notre Africain Augustin et de notre Ombrien Benoît, les héritiers de Ibn Khaldoun aussi bien que ceux de Bossuet ; les héritiers – s’ils restent toujours empêtrés dans la confusion politique – de Lénine et de Gandhi et de Sun Yat-Sen aussi bien que ceux de Cromwell et de Georges Washington et de Mazzini. [6]

Mais cette utopie cosmopolite se heurte à de sérieuses difficultés. Je cite la critique de Leszek Kolakowski à Toynbee :

S’imaginer que nos petits-enfants combineront toutes les traditions contradictoires dans un ensemble harmonieux, qu’ils seront en même temps panthéistes, théistes et athées, libéraux et totalitaires, enthousiastes de la violence et ennemis de la violence, c’est s’imaginer qu’ils vivront dans un monde qui non seulement dépasse notre imagination et nos dons prophétiques, mais dans lequel il n’y aura plus aucune tradition viable, ce qui veut dire qu’ils seront des barbares au sens le plus fort du terme.[7]

Il est parfaitement possible que la grande utopie de l’amitié des peuples se traduisent dans les faits par une désorientation généralisée, une absence de sol solide dans lequel puiser des racines. Ce qui voudrait dire, en fait, par une tendance à la disparition des peuples eux-mêmes, car qu’est-ce qu’un peuple qui n’aurait pas de traditions dans lesquelles puiser ? N’est-ce pas un simple groupe d’individus sans unité, donc plus vraiment un peuple. Les échanges Erasmus, échanges culturels par excellence, devraient permettre à des individus d’entrer dans une culture locale autre que la leur. Mais ce qui se passe, généralement, c’est qu’on côtoie des groupes internationaux et qu’on reste entre étrangers parlant un anglais pauvre dans un pays qu’on apprennent assez peu à connaître. (Je précise que l’initiative Erasmus reste à mes yeux d’une grande valeur).

Claude Levi Strauss lui-même, l’apôtre de la diversité des cultures, incitait à la fin de sa vie à la diminution de la quantité des rencontres entre cultures, pour les préserver de l’absorption par les cultures conquérantes (Occident, Islam), et surtout pour leur laisser le temps de pousser des racines, pour ne pas se perdre dans un grand mélange rapide qui rendrait impossible toute formation d’identité. Tout ne serait pas à gagner dans l’amitié entre les peuples, un peuple pourrait perdre ce qu’il a de meilleur en quêtant la rencontre avec d’autres peuples. Cette idée est souvent présente dans la Bible où les prophètes invitent Israël à prendre garde à ne pas perdre son identité au milieu des nations.[8]

 

L’amitié avec l’Occident

Par ailleurs, la prééminence de la culture occidentale dans la modernité est telle que de nombreux peuples, bien qu’attirés par l’Occident, ont le sentiment de subir un déracinement sous son influence. Descartes, dans les Passions de l’âme, considère que l’égalité entre dans la définition de l’amitié :

Lorsqu’on estime l’objet de son amour moins que soi, on n’a pour lui qu’une simple affection ; lorsqu’on l’estime à l’égal de soi, cela se nomme amitié, et lorsqu’on l’estime davantage, la passion qu’on a peut être nommée dévotion.

Mais le rapport entre les peuples du monde et l’Occident est rarement vécu comme un rapport d’égalité, il est souvent vécu comme un mélange de dévotion et de rejet. Un exemple dans ce sens serait l’évolution de l’habillement de la famille Gandhi, que ce dernier relate dans son autobiographie :

A cette époque-là, je croyais que pour paraître civilisé il fallait autant que possible s’habiller et vivre à l’européenne. C’était d’ailleurs à mon avis le seul moyen d’obtenir ce minimum d’audience sans lequel il n’était pas possible de jouer un rôle utile pour la communauté… Je fixai par conséquent moi-même la manière dont ma femme et mes enfants devraient s’habiller… Etant donné qu’il eût été excessif d’avoir exactement les mêmes vêtements qu’un Européen, nous adoptâmes le style des Parsis qui passaient pour les plus civilisés des Indiens… Pour la même raison, mais avec encore moins d’entrain, ils apprirent à se servir à table d’un couteau et d’une fourchette, instruments qu’ils rejetèrent le jour où prit fin mon engouement pour ces signes de civilisation. Mais, après avoir pris ces nouvelles habitudes, il n’était peut-être pas moins pénible de revenir à notre premier style de vie. Il va de soi qu’aujourd’hui nous nous sentons d’autant plus libres et légers que nous avons renoncé au clinquant de cette « civilisation ».[9]

Dévotion teinté de sentiment d’infériorité, puis rejet et retour à sa culture d’origine : ce destin est tout à fait illustratif de nombreux mouvements culturels dans le monde. Le psychanalyste Donald Winnicott explique que si une personne a un fort besoin d’influencer et qu’il rencontre une autre personne qui a un fort besoin d’être influencée, il en résultera une sorte d’imitation très inauthentique, la construction d’un faux self. Il me semble que Gandhi devait avoir une allure de faux self dans ses vêtements d’occidental mal assumé, comme il m’a paru lorsque je suis allé à Téhéran que la quantité des voitures (résultat des politiques du Shah qui avait tenu à développer au maximum l’automobile par imitation des nations occidentales), avec toutes ces peugeot 206 passant de la musique à fond, avait quelque chose d’inauthentique, quelque chose d’une imitation assez impersonnelle. J’ai eu un sentiment similaire en écoutant du baroque bolivien, m’attendant à découvrir un mélange d’influence, et réalisant que je ne pouvais pas faire la différence avec du baroque européen, comme s’il y avait eu absorption. Les ateliers de textile au Vietnam me paraissent aussi représenter une sorte de faux-self culturel. Bien sûr, à côté de la dévotion, comme l’autre face de la pièce, se manifeste le rejet de l’Occident sous toutes ses formes, quête d’indépendance, désir de retour à un âge d’or mythifié, instauration d’un régime des mollahs, théologie invitant à la destruction des idoles que seraient la démocratie, la laïcité et le libéralisme…

 

Les fausses amitiés

L’amitié entre les peuples ne va donc pas de soi, et on ne peut se satisfaire d’éloges naïfs de la mondialisation, du dialogue interculturel, ou de la fidélité aux alliances. Je propose pour finir de réinterpréter à ma sauce la tripartition des formes de l’amitié d’Aristote, en tentant de l’élever au niveau des peuples. Selon Aristote, l’amitié existe sous trois formes, dont une seule représente l’amitié véritable.

La première forme de l’amitié est l’amitié fondée sur l’intérêt. Elle n’est pas l’amitié véritable puisqu’on aime son ami pour ce qu’il nous apporte et non pour lui-même. Au niveau des peuples, cette amitié représente le « doux commerce ». Le défaut de cette amitié est qu’elle est inégalitaire par nature et cesse dès lors qu’on se sent lésé. Le doux commerce suscite certes de l’interdépendance mais peu d’amitié réelle. Même les Etats-Unis, qui aux yeux de tous bénéficient de la mondialisation et l’animent en bonne part, rejettent l’interdépendance lorsqu’ils se sentent lésés et votent pour un homme qui veut mettre en tout America first en accusant tous les peuples avec qui les Etats-unis échangent de les entraîner dans des contrats désavantageux. Au fond l’amitié suscitée par le commerce reste superficielle, car elle est avant tout amour de soi.

La deuxième forme d’amitié est l’amitié fondée sur le plaisir. Je propose de la comparer à l’amitié des relativistes culturels, simples touristes ou ethnologues chevronnés, qui se réjouissent tranquillement de la diversité des cultures humaines. Mais comme l’amitié fondée sur le plaisir chez Aristote est une amitié superficielle et non durable, dans laquelle les amis ne sont pas modifiés intérieurement par leur amitié, ainsi les rapports entre les peuples contemporains risquent de ressembler à une simple cohabitation sans influence réciproque, où l’on fait tout pour ne pas gâcher l’ambiance en ne laissant pas surgir de contradictions, ce qui n’est pas tenable à long terme. En effet, cette égalité de principe des cultures (qui est couplée par ailleurs à la domination de fait d’une monoculture économique de la vitesse et de l’échange incessant de biens), pose problème pour chaque peuple qui peut se demander : qu’est-ce qui me dit que le sens que la culture de mon peuple donne à l’existence soit le bon puisqu’une autre culture donne un autre sens à l’existence ? Le relativisme culturel, même s’il est plus sensé qu’une monoculture imposée à tous, nous place dans une véritable désorientation. Je suis tombé sur une note ironique de Pierre-Joseph Proudhon, dans laquelle il se moque de l’école de l’éclectisme du 19ème siècle, qui me paraît bien formuler la difficulté :

Chez certains peuples, quand un riche se marie, il fait coucher la première nuit de ses noces un esclave avec sa femme, tenant pour indigne de lui d’approcher d’une vierge. En d’autres pays, la jalousie a suggéré aux maris l’idée de s’assurer de la vertu de leurs femmes au moyen d’une serrure dont ils gardent la clef. De ces deux coutumes, quelle est la meilleure ? Un éclectique répondrait gravement : Ces usages sont des formes diverses par lesquelles se manifeste l’amour conjugal. Or, la vraie philosophie accepte tous les éléments de l’humanité, et n’en rejette aucun ; l’erreur est dans l’exclusion. Faites déflorer vos épousées, et mettez des serrures à vos femmes. – Voilà l’éclectisme[10]

L’amour de la diversité ne peut pas supprimer la quête de vérité et de justice, et le fait de s’accorder sur le fait que cette quête ne saurait être limitée aux formes qu’elle a pris en Occident ne supprime pas sa légitimité. Comme l’écrit Lévinas :

L’absurdité consiste non pas dans le non-sens, mais dans l’isolement des significations innombrables, dans l’absence d’un sens qui les oriente. Ce qui manque, c’est le sens des sens, la Rome où mène tous les chemins, la symphonie où tous les sens deviennent chantants, le cantique des cantiques. L’absurdité tient à la multiplicité dans l’indifférence pure. Les significations culturelles posées comme l’ultime, sont l’éclatement d’une unité.[11]

 

L’amitié exigeante

La quête d’une orientation verticale commune, par-delà les différences, ressurgit chez tous les hommes en quête de justice et de vérité. Or la troisième forme d’amitié est pour Aristote l’amitié dans le bien entre deux personnes qui s’aiment parce qu’elles reconnaissent l’une en l’autre la même quête du bien : elles sont donc, bien que différente, animées d’une orientation commune ; dans leur différence elles se ressemblent pourtant et sont des sortes d’alter ego – autre et identique à la fois. Du côté des peuples, qu’est-ce que cela pourrait signifier ? J’imagine qu’une amitié profonde entre peuples est impossible mais qu’une amitié profonde entre individus de peuples différents ne l’est pas. Elle impliquerait que, malgré leur différence assumée, une orientation commune dans le sens de la hauteur les unisse. Une amitié au-delà des peuples a du sens si elle n’est animée ni par la recherche d’une absorption des peuples les uns par les autres, ni par une mise en équivalence de tous les peuples par principe, mais par la quête, à travers la diversité, d’une orientation commune, orientation commune qui permette de juger les cultures particulières. Le rapport de Gandhi à l’Occident est intéressant parce qu’il commence par vouloir s’y absorber avant de revenir à sa culture d’origine, et même à une culture plus traditionnelle que celle de ses parents, mais surtout parce qu’il subordonne les deux cultures à sa quête de justice, orientation commune qui lui fait juger aussi bien l’artificialité extrême de la vie occidentale en lui préférant la simplicité de la vie traditionnelle hindou, que l’inégalité du système de caste hindou auquel il préfère l’idée occidentale d’égalité des individus. Seule la quête d’une orientation commune supérieure peut rendre l’amitié avec les individus d’autres peuples profonde et fertile. Il me semble qu’une telle amitié, profonde et verticale, qu’il faudrait ajouter à l’amitié superficielle et horizontale du doux commerce, ne peut être réalisée que chez des individus assez bien enracinés dans leur propre culture rencontrant d’autres individus assez bien enracinés dans d’autres cultures mais animés par une même quête de justice, de vérité, faisant ainsi que, malgré leur différence, ils se reconnaissent.

 

[1] Comme Hannah Arendt l’affirmait à Gershom Scholem qui l’accusait de ne pas aimer suffisamment son propre peuple : Je commencerai […]par ce que vous appelez l’ « amour du peuple juif ». […] Vous avez tout à fait raison : je ne suis animée d’aucun « amour » de ce genre, et cela pour deux raisons :  je n’ai jamais de toute ma vie « aimé » quelque peuple ou collectif que ce soit, ni l’allemand, ni le français, ni l’américain, ni par exemple la classe ouvrière ou quoi que ce soit de cette gamme de prix. Je n’aime en fait que mes amis, et suis tout à fait inapte à tout autre amour. (Hannah Arendt, Gershom Scholem, Correspondance, 2012)

[2] Henri Bergson, Les deux sources de la morale et de la religion, 1932

[3] Sara, avec Célia Mercier, Evadée de Daech, 2016

[4] Montesquieu, De l’Esprit des Lois, 1748

[5] https://www.monde-diplomatique.fr/2017/02/BULARD/57125

[6] Cité par Leszek Kolakowki dans son article « Où sont les barbares ? Les illusions de l’universalisme culturel » :

[7] Ibid.

[8] Par exemple Ezechiel 23, 30, à l’attention d’Israël : « Tu t’es prostituée aux nations, […] tu es devenue impure à cause de leurs idoles »

[9] Gandhi, Autobiographie ou mes expériences de vérité, 1927

[10] Pierre-Joseph Proudhon, Qu’est-ce que la propriété ?, 1840

[11] Emmanuel Lévinas, Humanisme de l’autre homme, 1984


Notice: Sablon comments.php nélkül már használata nem támogatott a 3.0.0 verzió óta, és nincs helyette javaslatunk. comments.php mintasablon használata a sablonban ajánlatos. in /srv/data/web/vhosts/thelantern.eu/htdocs/wp-includes/functions.php on line 4019

Vélemény, hozzászólás?

Az email címet nem tesszük közzé. A kötelező mezőket * karakterrel jelöljük.