(Français) Peter Sloterdijk tente, en philosophe de l’histoire, de faire un diagnostic général des temps modernes, présentés comme règne de la nouveauté permanente et comme fuite en avant un peu folle. Son livre réévalue l’idée de conservatisme et met en cause l’idée de progrès telle que la modernité l’a mise en place. « Si le progrès et la réaction ont été les notions directrices du XIXème siècle, le bousillage et la réparation sont celles du XXIème. » Le sentiment – sous la forme notamment de la conscience écologique – devient de plus en plus évident qu’on ne va pas dans le sens du mieux mais du pire, nous sentons bien que nous avons quelque chose à protéger, à conserver, à soustraire à l’innovation.

Sloterdijk fait du trait d’esprit « Après nous le déluge » – prononcé par Madame de Pompadour en 1757 à l’occasion d’une défaite française – le symbole du « nouvel esprit du temps ». Ce nouvel esprit, c’est le tournant futuriste, qui pose la primauté de l’avenir contre la primauté du passé. Il est joyeux, nonchalant, même s’il contient vaguement l’intuition tragique des désastres à venir. La spécificité de la modernité résiderait dans sa réinterprétation du rapport entre le passé et le futur : alors que la culture consiste généralement à transmettre les savoirs, les croyances et les manières d’être hérités du passé aux nouveaux-venus, en les intégrant ainsi dans un déjà-existant dont les valeurs sont perçues comme véritables, les modernes donnent la prééminence au futur. Pour les modernes, « les événements les plus importants, dans le mal comme dans le bien » sont peut-être ceux qui ne se sont pas encore produits. La réalité devient la « possibilité de ce qui suit ». Or, insiste Sloterdijk, si le nouveau est exaltant, s’il supprimera sans doute des éléments du passé indignes, il a également un caractère monstrueux.

Le déluge dont parlait Madame de Pompadour, peut être sans tout à fait le savoir, c’était d’abord la Révolution. Symbole de la modernité par excellence, la Révolution pose le primat de l’avenir, affirme volontairement la rupture avec le passé, propose un nouveau calendrier. Sloterdijk présente cette rupture avec le passé comme l’ouverture d’une digue pour une mer qui va grossir sans limite. Et en effet, l’esprit de la Révolution va vite infuser dans toute l’Europe et au-delà. Alors que le passé est une puissance stabilisante, ordonnatrice, le nouveau est le règne de tous les possibles, de l’imprévisibilité et ouvre à toutes les improvisations. « Là où avaient régné les filiations – transmissions fidèles de l’héritage paternel aux descendants et aux descendants de descendants, aussi fictifs fussent-ils –, les interruptions de la tradition creusèrent de profonds fossés. »

La modernité est l’entrée dans un « théâtre d’improvisation », où le passé comme guide sûr n’existe plus. La passé y subit toutes sortes d’attaques. Les Jacobins en particulier invitent à décrier la réaction en tant que « résistance dépassée de l’ancien contre le bon, lequel allait activement de l’avant. […] Ce qui existe et persiste sera dans l’iniquité ; ce qui va de l’avant et bat le tambour en faveur des libertés a tout le droit de son côté. […] Le monde des pères apparaît comme dépossédé de ses droits.[…] Ce qui a été et qui est encore présent est précipité dans le néant du manque de légitimité. »

C’est toute la modernité que Sloterdijk englobe sous ce signe de la délégitimation de l’existant et du déjà-là. Léon Trotsky invitant à la « révolution permanente », les américains faisant l’éloge du self made man sans racine se faisant tout seul dans l’improvisation, Mao Zedong imposant la « mobilisation permanente », ou l’éloge omniprésent depuis les années 80 de l’innovation : c’est toute la modernité qui donne au futur la préséance. Madame de Pompadour elle-même en est une sorte d’incarnation, elle qui, de basse extraction, « la fille de bourgeois, l’usurpatrice, la bâtarde », est parvenue à devenir la maîtresse officielle de Louis XV et la régente cachée du royaume. Elle est l’image du futur self made man.

Le problème moderne, la difficulté qui accompagne l’autorisation nouvelle de rêver à la transformation de l’existant, c’est la déstabilisation. Elle est aussi bien politique que psychologique. Le monde moderne est en proie à la déstabilisation permanente, au tumulte des révolutions, au déracinement, à la possibilité du déluge.
Sloterdijk tente de saisir la situation moderne à l’intérieur d’un triangle de questions. Joseph de Maistre s’interrogeait ainsi : « Comment Dieu a-t-il pu tolérer la Révolution française ? » Le contre-révolutionnaire considérait en effet que le fait de s’autodéterminer plutôt que de se laisser lentement façonner par des traditions et des racines profondes ne pouvait mener qu’à des désastres collectifs. A ses yeux la violence liée à la révolution n’est pas un passage mais son principe directeur, seule une constitution non écrite et intériorisée est fiable, tout ce qui est fabriqué par les hommes est médiocre et instable. Plus tard, Nikolaï Tchernychevski, le grand inspirateur des révolutionnaires russes, intitulera sobrement son ouvrage : « Que faire ? » affirmant avec détermination que les hommes ont à apporter leur contribution à l’histoire, et cela sans tarder. Lénine reprendra à son compte, avec plus de violence, cette foi dans l’homme, cette « créature capable de provoquer aussi un effet à grande échelle », cette « force qui transforme le monde », à l’aide de la Technique et de la Stratégie au service du Désir. La troisième question, de Friedrich Nietzsche, exprime la frayeur que la mise à bas des idéaux transcendants ne laissent place à la désorientation la plus radicale : « Ne sommes-nous pas précipités dans une chute continue ? »

La déstabilisation des filiations propre au monde moderne se reflète dans l’accession de la notion de « liberté » au rang de principe directeur des cultures. Les formules de l’auteur pour désigner cette liberté moderne sont toutes ironiques. Il présente la liberté comme un terme visant à qualifier le sujet néo-instable dont le passé a été désactivé et qui doit « se choisir » ou « s’inventer » lui-même. La désorientation et la perte de repères font partie intégrante de cette liberté à laquelle nous serions plus condamnés qu’autre chose. « Les libres, ce ne sont pas seulement ceux qui se sont débarrassés d’un maître. Ce sont aussi ceux qu’on a abandonnés en rase campagne sans explication ». Au-delà de la désorientation et des problèmes psychologiques qui peuvent l’accompagner, l’essor de la liberté et la délégitimation du passé suscitent la possibilité de l’ouverture à des disproportions. C’est ici que le terme déluge prend tout son sens.

Car dans le monde moderne « sont constamment produites des énergies supérieures à celles qui peuvent être domestiquées sous les formes de la civilisation capable d’être transmise. » En gros, la vie collective, qui exige de la continuité, de la lenteur, du temps pour digérer les nouveautés et les structurer, ne cesse d’être débordée. La situation contemporaine est la situation d’une culture qui éveille des désirs et des ambitions qu’elle est incapable de satisfaire, qui suscite des projets et des délires qu’elle ne pourra jamais accueillir, qui engendre trop de candidatures aux positions privilégiés qu’il ne lui est possible d’en fournir, qui charge les générations futures d’assumer les missions qu’elle lance de manière irresponsable. En bref, la situation contemporaine est l’ère des effets secondaires des ambitions démesurées et des improvisations permanentes qu’a engendré la rupture d’avec le passé.

Voici les thèses majeures du livre de Sloterdijk, qu’il s’efforce ensuite de justifier à l’aide d’une série d’interprétations de séquences historiques particulières et d’une longue enquête sur la généalogie de cette antigénéalogie moderne, dont il trouve des indices précurseurs un peu partout, dans la tragédie grecque et dans le christianisme en particulier. Il m’a semblé à de multiples reprises qu’il tordait sans trop de scrupule les textes pour les faire entrer dans son projet général. J’ai eu l’impression qu’il donnait aux textes chrétiens critiquant les filiations une prépondérance excessive, et qu’il n’hésitait pas à flirter avec la surinterprétation. Il n’en reste pas moins que la lecture de ce livre acerbe suscite des réflexions fécondes.


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