En tant que catholiques, nous éprouvons face à l’incendie de Notre-Dame une peine mêlée : une tristesse sincère devant le spectacle de la destruction de la beauté créée par l’homme, image terrestre et physique d’une beauté métaphysique que nous croyons transcendante en son fondement, et un malaise devant les effets de cet événement sur les esprits et les comportements religieux et politiques, qui confirment une grosse partie des craintes que l’on peut nourrir sur la situation contemporaine de l’Eglise. Malgré ce malaise politique que nous ressentons, il serait hypocrite et de mauvais goût de moquer l’expression spontanée des émotions que nous observons jusqu’en nous-mêmes. Seulement, l’expression des émotions ne conduit pas forcément à la rédaction d’un texte pathétique écrit à l’exclamatif. Que Facebook nous pardonne tant de pudeur ! Le malaise politique que nous éprouvons naît d’un certain dispositif diffus qui nous impose d’éprouver une émotion d’un certain type. Nous éprouvons une émotion face à l’incendie de Notre-Dame, mais pas n’importe laquelle. Nous y voyons une occasion de nous lier à nos contemporains, mais pas de n’importe quelle manière.  La beauté incandescente de Notre-Dame a une indéniable puissance de liaison entre des existences séparées. Tel est le paradoxe de l’Eglise, symbolisé par cet événement : lorsqu’elle brûle, elle unit les cœurs, lorsque sa faillite est éclatante, elle surgit vraiment.

Au moment même où la société occidentale à bout de souffle achève la phase terminale de sa déchristianisation, on demande de plus en plus à la religion de jouer le rôle de point d’appui culturel, de ciment civilisationnel, de lieu du consensus. La religion est le point aveugle de nos sociétés, la chose qu’elles aimeraient cacher mais dont elles font l’usage le plus instrumental qui soit dans les situations de crises. Dans les discours, on prétend que la religion « est question de choix », « est de l’ordre du privé », « est séparée du politique ». Dans les faits, on s’en saisit pour se rassurer sur notre être social et sur le sens de notre histoire collective. Le problème est que le christianisme n’existe pas pour servir de point d’appui à une civilisation particulière, encore moins à une civilisation en fin de course. Le christianisme n’a de sens qu’à partir de la foi, qui correspond à l’inquiétude existentielle d’un sujet qui se reconnaît en état de béance et de vide intérieurs, en manque de Dieu. Son élan vers Dieu via la foi est indissociable de l’expérience qu’il fait de lui-même en tant que néant. Blaise Pascal appelait « misère » l’expérience de ce néant effectué par un sujet condamné à ne jamais coïncider avec lui-même, à faire et à refaire l’expérience angoissante (mais en réalité salvatrice) de son absence d’identité. Certes, la foi peut être génératrice de chefs d’œuvre et, certes, Notre-Dame est en cela témoignage de la foi. A travers l’art, c’est d’ailleurs le paradoxe d’un sujet vide d’être mais capable de création qui se manifeste devant nos yeux étonnés. Reste que le drame ne peut qu’aboutir à des erreurs s’il est mis au service d’autre chose que la vivification de la foi.

L’espèce de tonalité mielleuse et nostalgique, qui sue par tous les pores des discours publics, servant les intérêts de la gloriole nationale et l’assurance de notre grandeur historique, est peu ragoûtante. La question que pose cet incendie aux catholiques est de savoir s’ils sont prêts à servir de caution au récit classique de l’unité nationale. Le paradoxe de la revendication de l’unité nationale est qu’elle implique nécessairement un processus de fragmentation de la nation. Ainsi de Trump aux USA aujourd’hui, qui veut restaurer la grandeur de l’Amérique du Nord tout en suscitant l’hostilité de larges franges de sa population ; ainsi de Macron aujourd’hui qui appelle à l’unité nationale en lieu et place de sa réponse à la crise des Gilets jaunes qu’il a lui-même ouverte. La logique de l’appel à l’unité nationale est la suivante : seul vaut l’unité, donc ceux qui s’y refusent sont des ennemis de la nation. Ce qui est intéressant dans la circonstance, c’est que les catholiques qui s’élèvent contre l’unité nationale reçoivent les anathèmes que l’on réserve aux excommuniés. Or, la philosophie et le christianisme se sont précisément établis contre une telle logique : la vérité vaut plus que les unités factices. Ainsi de Socrate, ainsi du Christ, mais on pourrait en trouver d’autres.

Un tel événement révèle que le premier réflexe, auquel nombre de catholiques participent, est de tenter de guérir le manque de communion par un vague esprit de communauté nationale, autour de concepts vagues comme l’Histoire, la Nation, et la Culture. Le tragique de la situation est que l’Eglise, dans les conditions matérielles et intellectuelles qui sont les siennes, n’est pas en mesure de réaliser la communion qu’il est pourtant de son ressort de réaliser à travers l’incarnation du message évangélique. On voit les religieux s’unir aux riches et aux politiciens pour donner à leurs ouailles un vague sentiment d’appartenance commune, conspuant ceux qui n’y communient pas, comme si la religion chrétienne ne devait pas conserver, en toute occasion, une attitude de défiance vis-à-vis des puissances établies. Les milliardaires se ruent au chevet des autels pour proposer généreusement que l’Eglise plonge la main dans leurs tas d’or. Les politiciens promettent que l’on mettra en place des crédits d’impôts pour restaurer la cathédrale. Ce tableau montre une Eglise en situation de colonisation politique et économique, une Eglise admise à simple condition d’être un patrimoine national, c’est-à-dire une richesse exploitable. Cela l’empêche de porter son discours réellement prophétique, cela la lie à la pesanteur pratique et idéologique la plus détestable.

Tout événement crée une ligne de partage où la liberté prend conscience d’elle-même et doit se décider. La question qui nous est posée est donc de savoir s’il faut se hâter de tout reconstruire à l’identique, ou bien si un tel événement doit être l’occasion de créer de la communion et non de réaliser une communauté fictive sous les assauts des puissances pressées d’utiliser l’Eglise, communauté qui porterait le tort de défigurer l’idée même qu’une vraie communion est possible. C’est pourquoi la règle pour la réfection de Notre-Dame pourrait être la suivante : n’accepter comme don défiscalisé que ceux qui proviennent des pauvres ; accepter les dons des riches, mais sans défiscalisation. Une telle règle entraînerait sans doute des travaux plus longs, mais elle permettrait de ne pas fabriquer un nouveau temple à l’autosatisfaction des pouvoirs établis. Une telle décision, qui ne manquerait pas de provoquer les critiques les plus indignées, ne serait pas discriminante mais signifierait simplement : « Nous voulons maintenant, vraiment, une Eglise des pauvres, par les pauvres et pour les pauvres. » La pauvreté évangélique n’est pas une option bien que nous cherchions toujours à nous arranger avec elle, lâches et piètres catholiques que nous sommes (et c’est parmi nous que certains voudraient « sauver la civilisation » !) Rappelons-nous, pour finir, l’Evangile :

« Levant les yeux, il vit les gens riches qui mettaient leurs offrandes dans le Trésor. Il vit aussi une veuve misérable y mettre deux petites pièces de monnaie. Alors il déclara : « En vérité, je vous le dis : cette pauvre veuve a mis plus que tous les autres. Car tous ceux-là, pour faire leur offrande, ont pris sur leur superflu mais elle, elle a pris sur son indigence : elle a mis tout ce qu’elle avait pour vivre. Comme certains parlaient du Temple, des belles pierres et des ex-voto qui le décoraient, Jésus leur déclara : Ce que vous contemplez, des jours viendront où il n’en restera pas pierre sur pierre : tout sera détruit » (Luc, 21, 1-6).


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