Peut-être partagez-vous mon embarras vis-à-vis de la situation de la Syrie ? Les informations qui circulent sont si nombreuses, si enflammées et si contradictoires qu’il me paraît extrêmement difficile de se forger une vision un tant soit peu objective des choses. On me dit pourtant qu’à la différence des guerres du XXème siècle nous savons ce qui se passe, qu’il suffit de regarder, que nous devrions avoir honte de notre attentisme étant donné que plus rien ne nous est étranger dans ce village global. Certes, mais la magie d’internet a sa face d’ombre puisque la surinformation rend l’organisation des idées et leur hiérarchisation plus compliquée. D’autant qu’une véritable guerre de l’information est en cours : « rebelles » ou « terroristes » ? « Boucher de Damas » ou « protecteur des minorités » ? « Guerre de religion » ou « guerre de l’énergie » ?

Au milieu d’un déferlement d’images terribles et d’explications contradictoires, on me somme de prendre position. Vite, vite, soyez indignés ! Soyez choqués ! Je veux bien, moi, être choqué… Mais je crains la précipitation, cause de tant d’erreurs. Pas de temps pour bavarder, des enfants meurent ! Oui oui, je sais, mais ne faut-il pas comprendre pourquoi on en est arrivé à ce que des enfants meurent ? Il n’y a pas de pourquoi à la mort d’enfants. Mais tout de même, l’indignation est un sentiment ambigu non ? Non. On doit s’indigner de ce qui est indigne, point. Les vidéos de recrutement de Daech montraient aussi des enfants morts par la faute du régime de Bachar en disant indignez-vous, rejoignez-nous dans la lutte ! Qu’est-ce que tu insinues ? Moi, rien, je me dis juste qu’on peut bien se faire croire à soi-même qu’on est dans le juste en s’indignant, alors même qu’on est en train de perdre toute objectivité. Si l’indignation sert à justifier un discours simpliste diabolisant les uns et faisant passer les autres pour des agneaux sans tache, non merci indignez-vous sans moi. Je préfère suspendre mon jugement le temps d’avoir les idées plus claires. Mais si les uns sont réellement diaboliques et les autres réellement innocents ? En temps de guerre, j’ai tendance à penser qu’on ne reste pas les mains propres très longtemps. Sophiste ! Lâche ! Je ne rejette pas la possibilité que certains soient vraiment coupables et d’autres vraiment innocents, et je n’ai pas l’intention d’éteindre en moi le sentiment moral. Tu me rassures… Disons que je voudrais faire un bon usage de l’indignation. C’est-à-dire ? Qu’elle me pousse à comprendre, à m’engager, mais qu’elle n’obscurcisse pas trop mon jugement. Avoir le cœur chaud n’implique pas d’éteindre son cerveau. Voilà, merci, pour une fois tu ne dis pas que des conneries. Oui oui, flatte-moi. On fait quoi du coup ? Je pensais réfléchir au vocabulaire. Ça y est je me fais chier. Ben oui, désolé, c’est moins affriolant que des chiffres de plein de morts, c’est moins sensationnel. Ok ok vas-y, c’est quoi l’idée ? L’idée c’est que… Mec, il y a quand même des centaines de milliers de morts, plus de 11 millions de déplacés, des familles disloquées, c’est un peuple martyr… Je…je sais… l’idée c’est que j’ai l’impression qu’on choisit un vocabulaire qui pense en partie à notre place et qui, s’il n’est pas critiqué, peut obscurcir l’intelligibilité des faits qui nous parviennent. Mouais… Et donc, je pense qu’on pourrait commencer par essayer de mettre à plat le vocabulaire à l’intérieur duquel les acteurs et les observateurs de la guerre en Syrie la décrivent et l’interprètent. Ambitieux… Surtout que tu n’es pas non plus spécialiste du Moyen-Orient… Il faut bien essayer non ? Je veux juste mettre de la clarté dans mon propre esprit. Allons-y.

 

Faut-il parler d’une lutte de l’ordre contre le chaos ou d’une lutte de la liberté contre la tyrannie?

On entend souvent deux manières distinctes d’évoquer la guerre en Syrie. Soit on parle d’une lutte de l’ordre contre le chaos, soit on parle d’une lutte de la tyrannie contre la liberté. Ces termes décrivent-ils la réalité ou bien nous la camouflent-ils ?

L’ordre contre le chaos, c’est la manière dont Assad et ses alliés, en particulier la Russie, présentent la situation. Certains hommes politiques français utilisent également ce vocabulaire. L’idée est la suivante : mieux vaut un ordre injuste qu’une absence d’ordre. Mieux vaut une main de fer qui use de violence contre les séditieux, qu’une absence de gouvernement qui laisse les plus forts s’entredéchirer pour l’accession au pouvoir au détriment de la population. Assad se présente comme le gouvernant légitime, élu à 88,7% des voix en 2014, et insiste sur le risque que ferait peser sa chute à son pays, qui serait alors en proie aux luttes internes de mouvements islamistes violents pour l’accession au pouvoir. Les précédents de l’Irak et de la Libye parlent dans son sens : le chaos et les déchirements intercommunautaires qui ruinent ces pays font songer que la chute du dictateur est parfois pire que sa présence. L’après Saddam Hussein et l’après Mouammar Kadhafi feraient presque regretter ces derniers. Comme le disait Hobbes, « aussi longtemps que les hommes vivent sans un pouvoir commun qui les tienne tous en respect, ils sont dans cet état que l’on nomme guerre, et cette guerre est guerre de chacun contre chacun. »1 Soutenir les rebelles devient alors criminel puisque c’est soutenir le chaos. Si par ailleurs la rébellion s’est islamisée et s’est communautarisée, la soutenir revient à soutenir la partition du pays et la destruction de son unité.

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Parler au contraire d’une opposition de la tyrannie contre liberté, comme le font les rebelles et la communauté internationale aux exceptions notables de la Russie, de l’Iran, et souvent de la Chine, consiste à insister sur l’impossibilité pour une population d’accepter le joug d’un régime injuste, prêt à massacrer des innocents si cela lui paraît utile, animé du désir de se maintenir au pouvoir quel qu’en soit le prix. Le point de départ de la guerre, ce sont les Printemps Arabes, un ensemble de mouvements populaires à tendance révolutionnaire qui ont surgi en 2011, en opposition à des régimes dictatoriaux et corrompus, en Tunisie, en Egypte, au Yémen, en Libye, en Syrie. En Syrie, il s’agissait d’un appel à plus de liberté politique et à moins de pauvreté émergeant en particulier des classes pauvres venues se masser en périphérie des villes. La répression des premières manifestations a été féroce, en particulier dans la ville de Deraa où la police a détenu et torturé plusieurs adolescents. La disproportion de la répression n’a pas eu pour conséquence d’étouffer la révolte mais plutôt d’augmenter son ampleur. Les manifestations pacifiques, réprimées par l’armée et les forces de sécurité par des tirs à balles réelles et des emprisonnements massifs, ont été suivies de manifestations plus importantes, jusqu’à mener à la formation de l’Armée Syrienne Libre, un mouvement armé animé du désir de renverser le régime en place, étant donné l’impossibilité d’engager avec lui un quelconque dialogue. Cette armée s’est vue gonflée par des défections de l’armée régulière du régime.

Quelle est la bonne manière de parler ? Liberté contre tyrannie ? Ordre contre chaos ? L’idée que le régime d’Assad soit la seule alternative au chaos et à l’islamisme ne convainc pas, puisque le chaos existe déjà et qu’il est en bonne part suscité par la dictature elle-même. Jean-Pierre Filiu insiste sur le fait qu’il n’y a pas de vérité dans le « moi ou le chaos »2 qu’Assad ne cesse de brandir, aujourd’hui comme il y a cinq ans : il s’agit là d’une forme de propagande destinée, à l’extérieur, à gagner des alliés, et à l’intérieur, à inquiéter sa propre population pour qu’elle continue de le soutenir (et une partie de la population continue en effet de le tenir pour légitime, en particulier les minorités qui craignent terriblement la victoire d’islamistes sunnites). L’Etat sur lequel règne Bachar Al-Assad n’est pas un Etat de droit protecteur, c’est un Etat pratiquant un usage disproportionné de la force (en particulier l’emprisonnement abusif et la torture), doté d’une administration assez généralement corrompue, même dans les cercles de pouvoir les plus hauts, et de forces de sécurité à tendances mafieuses. Jean-Pierre Filiu écrivait il y a quelques années : « La prolongation du régime devient la pire menace pour la stabilité nationale ». Contre les révoltes des frères musulmans dans le passé, et contre les révoltes populaires à partir de 2011, cet Etat n’a pas hésité à mettre en œuvre des massacres et à pratiquer la torture à grande échelle au nom du maintien de l’ordre. Dans le cadre de la guerre, il semble bien qu’il ait utilisé des moyens particulièrement violents pour atteindre ses objectifs, destruction volontaire d’hôpitaux, utilisation d’armes chimiques, utilisation de la famine comme arme de guerre. On ne peut donc pas sans hésiter parler d’ordre contre le chaos, puisque l’ordre en place est lui-même producteur de chaos. Par ailleurs, le régime de Damas a agi de manière très ambiguë au début de la guerre en libérant de prison un nombre conséquent d’islamistes, et en laissant se mettre en place des réseaux islamistes entre la Syrie et l’Irak. Pourquoi aller ainsi contre ses propres intérêts ? C’est qu’il a voulu que la révolte populaire qui se levait passât pour une révolution d’extrémistes dangereux. Par conséquent, il a lâché du leste aux islamistes pour qu’ils extrémisent la révolte et qu’il puisse ainsi passer, lui, pour le modéré, le tenant de l’ordre, et le rempart contre le danger islamiste. Encore plus loin dans l’ambiguïté, lorsque l’organisation Etat Islamique a commencé à prospérer et à entrer en conflit avec les autres opposants au régime, Bachar al-Assad ne l’a pas attaquée avec conviction et son allié russe non plus, puisque celle-ci divisait la rébellion de l’intérieur.

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On ne peut donc pas dire simplement que Bachar al-Assad est le garant de l’ordre contre le chaos. Peut-on pour autant affirmer que ce qui a lieu est la révolte de la liberté contre la tyrannie ? Si c’était peut-être le cas en 2011, les choses ont bien changé depuis. La rébellion s’est largement islamisée, et ses composantes les plus puissantes n’aspirent pas à l’établissement d’un Etat démocratique mais plutôt à celui d’un Etat à tendance théocratique, au droit peu libéral, favorisant les communautés sunnites au détriment des autres communautés. Ce n’est pas vraiment ce qu’évoquaient les appels à la liberté des débuts de la révolte… Qui sont aujourd’hui les rebelles ? Ils ne forment pas un tout homogène, il s’agit au contraire d’une multitude de factions et d’organisations, aux visées divergentes, généralement réunies en coalitions. Parmi les composantes majeures des armées rebelles, on peut placer du côté des laïques l’Armée Syrienne Libre (née par opposition à la tyrannie) et les Kurdes (peuple discriminé par le régime de la famille Assad et aspirant à l’autonomie), et du côté des islamistes Fatah al-Cham (filière d’Al Qaïda), Ahrar al-Cham, et divers mouvements apparentés. Cette opposition serait même trop simple, puisque l’Armée Syrienne Libre, plutôt laïque à ces débuts, n’a pas su construire une unité doctrinale et s’est plutôt délitée à mesure qu’avançait le conflit. Un mouvement djihadiste, Noureddine Al-Zenki, par exemple, en fait partie. Les projets et les visions de l’après-Bachar de ces diverses organisations divergent radicalement. Cela dit, au nom de la guerre contre le régime, les factions rebelles agissent le plus souvent en bonne intelligence et de multiples alliances existent entre elles, si bien qu’on ne peut plus isoler parfaitement les laïques et les islamistes et qu’il devient par exemple délicat pour des puissances occidentales de soutenir des laïques sans soutenir en même temps des islamistes. Il faut ajouter que l’organisation Etat Islamique s’est invitée dans cette guerre en tentant de construire un nouvel Etat à intérieur de la Syrie et de l’Irak, en rompant toute forme d’alliance avec les laïques, ainsi qu’avec les islamistes acceptant de s’allier avec des laïques.

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Au milieu de ce chaos, parler d’une lutte de la liberté contre la tyrannie paraît presque anachronique. On ne peut s’interroger sur la forme de l’Etat qu’en cherchant en même temps à faire exister un Etat stable, or il n’y a aujourd’hui plus d’Etat au singulier en Syrie, il y a plutôt de multiples Etats ou pseudo-Etats en guerre à l’intérieur d’un même pays. Certains de ces pseudo-Etats ne sont clairement pas rassurants, et on peut comprendre que les minorités chiites ou chrétiennes se rapprochent du régime de Bachar al-Assad par crainte d’un émirat d’Al Qaïda ou d’un Etat administré par Ahrar al-Cham. La situation est si insécurisée qu’on ne peut plus parler naïvement d’une révolte de la liberté contre la tyrannie, que le temps n’est malheureusement plus ou pas encore au développement des libertés publiques, mais plus prosaïquement à la réinstauration de la paix, c’est-à-dire à la réinstauration d’un ordre respecté.

Cela dit, pour que cet ordre soit respecté largement, il faudra qu’il donne des gages de son respect de certaines libertés. Il est besoin d’ordre s’imposant contre le chaos, mais cet ordre, ou ces ordres (puisque la Syrie n’existera peut-être plus sous son ancienne forme après la guerre), ne sauraient être irrespectueux des peuples dans leur diversité. Je ne sais pas qui pourraient les incarner de manière satisfaisante. Je me souviens de cette phrase d’Alain : « La liberté sans l’ordre n’existe pas, l’ordre sans la liberté ne vaut rien. »3 L’ordre contre lequel la population syrienne s’est levée pacifiquement ne vaut rien, mais la liberté n’existe pas dans le chaos, et n’adviendra pas par la simple mise-à-bas de l’ordre ancien, surtout aujourd’hui que la lutte contre cet ordre a pris des formes assez extrêmes.

 

Faut-il parler d’une guerre de religion ou d’une guerre d’intérêts ?

La religion, qui n’était pas centrale au début du conflit, est vite devenue omniprésente. D’un côté, des mouvements islamistes qui rejettent le pluralisme de la société syrienne se sont levés et ont gagné en puissance jusqu’à établir des zones administrées qui ressemblent à des Etats. D’un autre côté, des groupes d’alliance se sont formés qui sont globalement confessionnels : les sunnites contre les chiites. Faut-il parler de guerre de religion en Syrie ou bien la religion n’est-elle qu’un masque permettant de camoufler et de légitimer des guerres d’intérêts plus classiques ? L’augmentation relative du poids de l’islamisme dans la rébellion ne révèle-t-elle pas une sorte de sublimation du désarroi des populations sunnites les plus pauvres qui peinent à trouver une place dans la Syrie d’Assad comme dans l’Irak post-Saddam ? La guerre des sunnites contre les chiites n’est-elle pas le camouflage d’une simple guerre d’intérêts opposant l’Iran et l’Arabie Saoudite ?

Les mouvements islamistes, c’est-à-dire les mouvements aspirant à ce que soit mise en place une légalité religieuse, ne peuvent pas tous être mis dans le même sac. Certains tolèrent un certain pluralisme (comme les Frères musulmans, qui dans certains pays s’accommodent de l’idée de démocratie islamique), certains désirent au contraire instaurer une communauté parfaitement homogène (comme le front Fatah al-Cham, la branche syrienne d’Al Qaïda, ou encore l’organisation Etat Islamique). D’autres mouvements, comme Ahrar al-Cham, sont légèrement plus difficiles à situer : ce mouvement islamiste salafiste cherche à se présenter comme un interlocuteur fiable des pays occidentaux, sans visée internationale, frontalement opposé à l’Etat Islamique, et propose de mettre en place après la chute de Bachar al-Assad un Etat de droit à coloration islamique dans lequel les diverses communautés auraient une place. Mais il travaille en collaboration avec le Front Fatah al-Cham, certains de ses partisans ont une rhétorique très violente, et il est difficile de savoir si ses porte-paroles ne cherchent pas à rendre acceptable un projet finalement analogue à celui d’Al Qaïda. Les islamistes, quelles que soient leurs divergences, s’opposent aux pluralistes laïques, c’est-à-dire à ceux qui souhaitent fonder l’Etat sur des principes non exclusivement religieux et organiser la vie commune selon un droit autonome prenant en compte toutes les communautés. L’islamisme tient au contraire à ce que la vie politique soit régie selon des principes religieux, que le droit soit la Charia, c’est-à-dire que la loi soit dérivée des textes religieux, Coran et hadiths (dont des interprétations extrêmement diverses peuvent être faites), que les juges soient en même temps des théologiens. Il se présente comme une alternative à d’autres fondements de la légitimation du droit que ceux qui prévalent en Occident (libéralisme, souveraineté populaire et nationale, droits de l’homme…) On peut lire ou entendre, dans les communautés salafistes, des mises en parallèle de Mahomet brisant les idoles de la Mecque et des islamistes contemporains brisant les idoles modernes que seraient la nation (remplacée par une communauté transnationale), la démocratie (la souveraineté n’appartient qu’à Dieu, c’est une idolâtrie de penser qu’elle appartient au peuple), le libéralisme (remplacée par l’unicité de la vraie loi et l’unicité de la bonne forme de vie).

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La montée de l’islamisme en Syrie est-elle un phénomène religieux ? Dire l’inverse serait absurde. C’est bien sûr un phénomène religieux. Pourtant, les conditions d’émergence de l’islamisme permettent de la percevoir aussi comme une sorte de réaction à l’occidentalisation du monde et comme le masque d’une frustration. Les islamistes lisent l’histoire contemporaine comme l’histoire d’un particularisme, celui de l’Occident, qui s’est pris pour un universalisme, et qui a voulu répandre partout ses créations (l’Etat-nation, la démocratie, l’économie de marché, les droits de l’homme), de manière souvent violente, et généralement avec hypocrisie, c’est-à-dire en cherchant, sous couvert de faire le bien, ses propres intérêts et sa propre domination. L’islamisme se nourrit du ressentiment qu’ont suscité la colonisation et la décolonisation du Moyen-Orient (marquée notamment par les mensonges des diplomates français et anglais), la création d’Israël et ses victoires militaires, et plus globalement les difficultés économiques et symboliques du monde arabo-musulman à l’intérieur de la mondialisation. Les guerres américaines contre l’Irak sont en particulier perçues comme une sorte de viol, au cours duquel se serait révélée la véritable face de l’Occident : recherche des ressources, domination et haine de l’Islam camouflées sous des discours moraux. L’islamisme contemporain ne peut être détaché de ce contexte de ressentiment, qu’il alimente et utilise. La religion sert à redonner une identité et un honneur à des populations qui se sentent humiliées. Ce n’est pas pour rien que l’islamisme essaime en particulier dans les communautés sujettes à frustration, celles qui n’ont pas de projet politique et dont la dignité est mise à mal (aujourd’hui les sunnites pauvres d’Irak et de Syrie par exemple). Un mouvement qui se nourrit de ressentiment produit assez logiquement des désirs de revanche. La haine qui anime nombre de mouvements islamistes me paraît un signe qu’ils ne sont pas profonds d’un point de vue religieux. Derrière la fierté revancharde se cache un certain désespoir, qui touche à son apogée dans l’éloge chez les plus extrémistes du suicide meurtrier, présenté étrangement comme moyen d’être martyr, alors même que le martyr consisterait à être tué pour sa foi et non à tuer pour sa foi : parodie de religion. En termes de parodie, c’est sans doute Daech, cette étrange alliance entre des militaires baasistes peu portés sur la religion et des membres d’Al Qaïda animés par une idéologie religieuse structurée, qui tient la palme.

La guerre opposant les sunnites et les chiites, par ailleurs, est au cœur du conflit syrien, et recoupe assez largement la guerre opposant le régime et les rebelles (bien que des sunnites, en particulier les familles riches des grandes villes, soutiennent le régime, et que tous les rebelles ne soient pas sunnites). Doit-on parler de guerre de religion ? Pour nombre de combattants, islamistes chiites du Hezbollah et des milices iraniennes ou islamistes sunnites de Fatah al-Cham et d’Ahrah al-Cham, qui comme des frères ennemis se battent en invoquant tous le nom du même Dieu, c’est certainement le cas. Pourtant, la religion est peut-être ici le camouflage d’une « guerre de puissance ». Les puissances majoritaires qui s’opposent, ce sont l’Arabie Saoudite, la Turquie et le Qatar d’un côté, et l’Iran et le Hezbollah de l’autre. Ces puissances, en particulier l’Arabie Saoudite et l’Iran, sont en guerre froide, c’est-à-dire qu’elles ne se font pas la guerre directement, mais qu’elles s’affrontent par pays interposés. En Syrie, l’Arabie Saoudite, la Turquie et le Qatar, soit en tant qu’Etats, soit à travers des membres de leurs sociétés, financent la rébellion dans ses versants islamistes, tandis que le régime Alaouite est soutenu par l’Iran et le Hezbollah libanais, qui interviennent directement sur le terrain avec des milices armées dont la présence explique seule le fait que Bachar al-Assad soit toujours en place. Les milices venues du Liban, de l’Irak et de l’Iran font tenir le régime, ce sont elles qui se battent à Alep et ailleurs, aidées par l’aviation russe, si bien qu’on peut songer qu’il s’agit là d’une sorte d’invasion et non plus tout à fait d’une guerre civile (c’est également vrai du côté de certains mouvement rebelles, en particulier pour le Front Fatah al-Cham qui fait venir de nombreux combattants étrangers). Un pays qui s’effondre devient le terrain de jeu des prédateurs environnants.

Comment expliquer que tous ces pays soient prêt à dépenser autant d’argent, autant d’armes et autant d’hommes pour un conflit extérieur à leur propre pays ? Les intérêts en terme de ressources n’y sont pas pour rien. Il n’y a pas énormément de pétrole en Syrie mais il y a du gaz et, surtout, le Qatar comme l’Iran ont chacun pour projet de construire des gazoducs et des oléoducs à travers la Syrie. Si Bachar al-Assad s’était montré un temps intéressé par le projet Qatari et projetait la signature d’un contrat, il avait finalement préféré s’allier avec l’Iran, proposant un projet similaire passant par l’Irak. Ceci explique pourquoi un petit pays comme le Qatar, qui a vu ses potentiels intérêts futurs diminuer drastiquement, s’est autant investi dans le financement de la rébellion, dès le début du conflit. Quant à l’Arabie Saoudite, elle sent sa puissance décliner, son régime est critiqué par sa propre population et son économie largement fondée sur la rente du pétrole ne lui assurera pas éternellement l’aisance. Elle voit la montée de la puissance iranienne comme un terrible danger pour sa propre stabilité, dont dépend en bonne partie la stabilité régionale, et fait tout pour la contrecarrer. Elle se bat ainsi contre l’Iran en Syrie, mais également au Yémen et au Bahreïn. Au milieu de cette guerre meurtrière, tout le monde n’est pas perdant. Certains préparent l’après-guerre, achètent des terrains délaissés pour des bouchées de pain et préparent des projets énergétiques.

On peut parler de guerre de religion en Syrie, à condition de ne pas oublier que la religion est en partie utilisée comme camouflage pour justifier, c’est-à-dire pour faire passer pour justes, des conflits d’intérêt et des quêtes de revanche.

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La communauté internationale doit-elle ne rien faire, s’engager pour la stabilité des Etats ou favoriser l’autodétermination des peuples ?

Au-delà des puissances chiites et sunnites de la région, la communauté internationale est investie dans le conflit. Elle l’est à plusieurs titres, la lutte contre le terrorisme, le droit humanitaire, la préservation des Etats et de la stabilité internationale. Mais plutôt que d’agir de concert, elle est tiraillée de contradictions et d’hésitations, et les Etats du Conseil de Sécurité de l’ONU sont en désaccord, si bien que le simple fait de parler de « communauté internationale » ne va déjà pas de soi. Plusieurs questions se posent : l’ingérence internationale est-elle justifiée dans ce conflit ? Il est clair que les récentes interventions en Irak et en Libye ont eu des conséquences catastrophiques et étaient plus intéressées qu’elles ne voulaient bien le dire. Il est clair que la quantité d’armes en circulation, produites et vendues en particulier par les Etats-Unis, la Russie et la France, augmente le potentiel de violence des conflits. Par ailleurs, il ne semble pas que l’opposition des sunnites et des chiites concerne vraiment les pays non-musulmans. Si bien qu’on peut se demander : est-il justifié, au fond, que la communauté internationale s’investisse comme elle le fait ? Deux normes de droit international sont invoquées pour justifier des interventions internationales : la défense de la stabilité des Etats et la promotion de l’autodétermination des peuples. Le problème est que ces deux normes entrent fréquemment en contradiction, et c’est particulièrement le cas en Syrie. Stabiliser l’État impliquerait sans doute de défendre le régime Assad contre ceux qui cherchent à le déstabiliser. C’est ce qu’a choisi de faire la Russie. Prendre une position inverse, défendre les peuples dans leur volonté de déterminer leur propre destin, comme le fait notamment la diplomatie française, implique de considérer comme illégitime le régime en place et de le regarder comme un obstacle à la constitution du peuple syrien en communauté politique. Mais si le peuple syrien n’a pas une volonté générale unifiée, que signifierait alors l’autodétermination des peuples ? Dans la situation actuelle, cela ne signifierait-il pas que les Kurdes puissent établir leur propre Etat, et, éventuellement, que des Etats chiites et des Etats sunnites séparés voient le jour, avec beaucoup de difficultés pour les minorités (Chrétiens, Druzes…) pour trouver leur place ? Une telle implosion des formes politiques actuelles serait-elle gage de stabilité ou d’instabilité sans fin dans la région ? Les inconnues sont nombreuses.

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Les Etats-Unis et l’Europe n’ont pas trop envie de s’engager massivement dans une nouvelle guerre au Moyen-Orient, ce qui est compréhensible au vu des terribles échecs auxquels ont mené leurs guerres récentes. Le renversement de Saddam Hussein par les Etats-Unis a eu des effets extrêmement néfastes. Les mensonges produits par le gouvernement étasunien pour justifier leur intervention n’ont pas fini de sidérer, et le chaos qui s’est installé en Irak par la suite est pour beaucoup dans la genèse de l’Etat Islamique et dans l’islamisation de la guerre civile syrienne. L’intervention française en Libye n’a pas été heureuse non plus. Le chaos qui en a résulté a fait de la Libye un vivier de recrutement pour les mouvements les plus extrémistes. La timidité occidentale dans le cas syrien a à voir avec ces précédents désastreux. Barak Obama a été très critiqué pour sa passivité, notamment pour avoir fait l’erreur diplomatique de menacer d’intervenir si des armes chimiques étaient utilisées par le régime de Bachar al-Assad, pour finalement se rétracter après que l’usage de telles armes était avéré. Une intervention eût peut-être été plus désastreuse encore, mais reste que cette menace avortée a eu pour effet de ruiner les espoirs de la rébellion dans un soutien international, et de faire comprendre au régime et à son allié russe qu’ils n’avaient pas grand-chose à craindre en termes de représailles.

Les Européens et les Américains interviennent malgré tout en Syrie à plusieurs titres. Ils soutiennent les rebelles par des conseils stratégiques et des livraisons d’armes, mais ce soutien est trop léger pour faire basculer les rapports de force. Ils interviennent par ailleurs au nom de la lutte contre le terrorisme, en particulier contre Daech qui est l’ennemi sur lequel tout le monde ou presque est d’accord pour frapper. La lutte contre le terrorisme est difficile à mener puisque tuer des terroristes a tendance à faire d’eux des martyrs, ce qui aide au recrutement de nouveaux terroristes. Les Occidentaux pratiquent des assassinats ciblés, sans procès, ce qui produit une diminution de la menace, mais pas son extinction (annoncer le projet d’une extinction du terrorisme pour faire plaisir aux populations blessées par les attentats paraît peu responsable). Par ailleurs, cette lutte ne se fait pas sans bavure, et la coalition internationale menée par l’Occident tue des civils.

La défense des intérêts est un autre motif de guerre, dont les dirigeants parlent moins, puisqu’il est moins glorieux. D’une part, l’instabilité en Syrie crée des vagues migratoires, notamment en direction de l’Europe (il est à noter cela dit que la plupart des réfugiés ne se rendent pas en Europe mais dans le nord de la Syrie et dans les pays limitrophes, Liban, Turquie et Jordanie). D’autre part, leurs alliances engagent les pays occidentaux. Il se trouve que des alliances occidentales avec l’Arabie Saoudite et les monarchies sunnites du Golfe existent. La France par exemple a des liens économiques importants avec l’Arabie Saoudite (renforcés sous la présidence de François Hollande) et le Qatar (renforcés sous la présidence de Nicolas Sarkozy). Cela justifie-t-il qu’on leur vende des avions dont 15% seulement sont employés à lutter contre l’Etat Islamique et 75% à se battre au Yémen contre des insurgés chiites dans une guerre dont la légitimité laisse à désirer ? L’alliance avec l’Etat d’Israël joue probablement aussi, même si ce dernier est assez discret dans le conflit en cours. Israël possède des colonies sur le plateau du Golan en Syrie, et craint par-dessus tout une augmentation de la puissance iranienne, qui a souvent menacé son existence. En même temps, une montée en puissance d’extrémistes sunnites ne lui serait guère favorable non plus. On peut donc comprendre son apparent désinvestissement. De manière générale, il est vrai que si les diverses guerres en cours s’achevaient par une victoire de l’Iran et du régime de Bachar al-Assad, l’influence des Etats-Unis et de l’Europe dans la région serait pour longtemps mise à mal.

Enfin, le droit humanitaire est une raison fréquemment invoquée pour pousser les occidentaux à intervenir. Au nom de notre humanité commune, au nom du fait que nous savons ce qui se passe puisque les guerres contemporaines sont filmées, nous ne pouvons pas ne rien faire. Nous ne pouvons pas, par exemple, regarder les civils d’Alep Est se faire massacrer par les bombes de Bachar al-Assad, de Vladimir Poutine, et des milices chiites, sans pouvoir s’échapper parce que les islamistes sunnites les en empêchent ou parce qu’ils n’ont pas confiance dans les corridors de sortie proposés par le régime. Nous ne pouvons pas ne rien faire, mais que faire exactement ? Des journalistes et des hommes politiques invitent à des interventions armées, mais quels effets auraient-elles ? S’il fallait intervenir, c’est avec l’ONU qu’il faudrait le faire, en accompagnant l’intervention d’aides humanitaires massives, mais ce sont bien des membres du Conseil de sécurité de l’ONU qui s’y opposent, la Russie, et parfois la Chine. C’est pour le moment une certaine impuissance qui prévaut.

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Pourquoi la Russie est-elle si présente en Syrie ? Qu’a-t-elle à voir avec ce conflit ? Elle est beaucoup moins liée par des alliances que les Etats-Unis. Si elle avait été un temps le soutien des puissances à tendances socialistes et nationalistes (l’Egypte de Nasser et la Syrie d’Hafez al-Assad en particulier), la Russie n’était plus vraiment présente au Moyen-Orient depuis 1989. Plusieurs raisons paraissent animer l’action russe : le désir d’être à nouveau considérée comme une grande puissance, des intérêts économiques, et le choix diplomatique de faire passer la stabilité de l’Etat avant la légitimité des revendications populaires de changement de régime. La Russie contemporaine ne se satisfait pas d’avoir été longtemps une grande puissance et d’avoir perdu ce statut, elle a mal vécu le fait d’être mise de côté dans l’ordre international à la chute de l’empire soviétique, et désire vivement que sa puissance renouvelée soit reconnue. Elle démontre sa puissance au Moyen-Orient, tout en pointant les contradictions dans lesquelles les nations occidentales sont embourbées (en soulignant par exemple l’étrangeté du fait que le Front Fatah al-Cham, pourtant branche d’Al Qaïda, ne soit pas inquiété par des Etats qui se disent en guerre contre le terrorisme au motif qu’il lutte contre Bachar al-Assad…) Les alliances qu’elle développe lui préparent un avenir d’Etat influent doté d’un réseau d’alliés au Moyen-Orient. Depuis quelques temps, la Russie fait partir ses bombardiers du sol iranien, ce qui est inédit. Le fait de chercher à redevenir un acteur politique international ne me paraît pas justifier les massacres dans lesquels elle se salit, d’autant qu’elle paraît aussi profiter de cette guerre pour tester de nouvelles armes et confirmer l’efficacité de stratégies de guerre violentes qu’elle a déjà pratiquées en Tchétchénie.

Elle se justifie de plusieurs manières, en invoquant les échecs américains des précédentes guerres, qui ont semé le chaos. Elle évoque également le cas de la Libye, où elle n’a pas apprécié la manière dont les Français ont outrepassé le mandat onusien qu’ils avaient obtenu, avec les résultats désastreux que l’on sait. Plutôt que de défendre des révolutions, qui en plus sont minées par les islamistes, les Russes invitent à défendre les Etats. A travers cette guerre, la Russie compte inaugurer une nouvelle époque de la sécurité internationale, qui ne soit plus gérée de manière unipolaire (la pax americana ne fonctionne plus, et les Etats-Unis eux-mêmes semblent en revenir, attirés par l’isolationnisme) mais de manière multipolaire. La stratégie russe est risquée : en prenant le contrepied des autres membres du Conseil de sécurité de l’ONU, la Russie pourrait bien s’isoler diplomatiquement. Les conséquences humanitaires de cette stratégie, par ailleurs, sont hautement critiquables, car bien qu’une guerre ne soit jamais propre, les images et les témoignages des habitants d’Alep font particulièrement froid dans le dos. Mais elle paraît atteindre ses objectifs, puisque Vladimir Poutine s’est imposé comme un acteur incontournable au Moyen-Orient, allié de l’Iran, et même de la Turquie avec laquelle son pays était d’abord en crise, et même du Qatar avec lequel il commence à signer des accords économiques qui vont probablement forcer l’Europe à dépendre plus de la Russie au niveau énergétique.

Le rôle des Kurdes dans le conflit, enfin, est particulièrement important. Ce peuple sans Etat depuis 1923, année qui a vu le Kurdistan dépecé et les Kurdes répartis sur les territoires de quatre Etats (Turquie, Syrie, Irak et Iran), s’est montré particulièrement combatif contre le régime de Bachar, contre certains groupes rebelles, et contre l’Etat Islamique. Ils perçoivent dans le chaos ambiant l’occasion de former à nouveau un Etat. En Irak et en Syrie, les Kurdes ont déjà mis en place des provinces plus ou moins autonomes, de manière légitime puisqu’ils se sont défendus contre l’Etat Islamique et contre le régime syrien et que constituer des bastions séparés était probablement la seule manière de garantir la sécurité des populations kurdes. En Syrie, la province kurde constitue un des bastions les plus solides de la rébellion, et le seul qui soit véritablement laïque. Elle est administrée principalement par le Parti de l’Union Démocratique (YPD), qui est parfois critiqué pour s’être en partie désolidarisé des autres rebelles, voire allié ponctuellement avec le régime d’Assad dans la lutte contre l’Etat Islamique et contre Fatah al-Cham. Cela dit, étant donné l’islamisation de la rébellion, ceci n’est pas tout à fait incompréhensible. La province Kurde de Syrie paraît ainsi la seule à être ouverte à la mise en place d’une démocratie dans laquelle les minorités, chrétiennes notamment, auraient leur place, et où le statut des femmes serait égal à celui des hommes. C’est aussi le YPD qui a œuvré pour la libération des Yézidis des mains de l’Etat Islamique qui ont fait subir à ce petit peuple les pires horreurs qu’on puisse concevoir (esclavage sexuel, tentatives génocidaires). Le YPD est surtout critiqué pour sa proximité avec le Parti des Travailleurs Kurdes (PKK) turc, considéré par la Turquie comme une organisation terroriste.

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Considérer comme légitime l’autodétermination des peuples implique de reconnaître la légitimité d’une autonomie kurde, mais les Turcs, membres de l’OTAN et acteur important de la communauté internationale, y sont particulièrement opposés. L’histoire des rapports entre les Turcs et les Kurdes est longue et douloureuse. La Turquie a tenté d’effacer la spécificité culturelle Kurde en tentant d’assimiler les Kurdes et en réprimant violemment toute velléité autonomiste de leur part. Un terrorisme kurde s’est développé en réaction. La dernière guerre civile a duré trente ans et les plaies qu’elle a ouvertes sont présentes pour longtemps. Il a semblé, ces dernières années, que la guerre civile allait enfin prendre fin, puisque le régime d’Ankara et le PKK engageaient des pourparlers de paix. Mais les projets de ces deux protagonistes diffèrent trop, et la guerre attise toutes les rancœurs. Plusieurs attentats de l’Etat Islamique en Turquie ont notamment suscité des tensions très vives, les Kurdes accusant le gouvernement Turc d’avoir favorisé la montée en puissance des islamistes extrémistes pour lutter contre leur propre montée en puissance. La Turquie a en effet joué au cours de la guerre un rôle particulièrement ambigu, favorisant parfois l’Etat Islamique lui-même, puisqu’il luttait contre les Kurdes, avant de se retourner contre lui. Les Turcs, de leur côté, craignent les effets de dislocation de leur propre Etat que le gain d’autonomie des kurdes laïques engendrerait, et l’instabilité qui en résulterait. Ils ont également eux-mêmes des velléités d’annexion de territoires au nord de la Syrie et au nord de l’Irak. Et le régime de M. Erdogan, lui-même islamiste, cherche à renforcer son identité musulmane sunnite, non laïque et conservatrice. Il a par conséquent durci son discours contre le PKK, assimilé à un danger équivalent à celui de l’Etat Islamique, et contre les Kurdes en général, tout en joignant les actes à la parole en s’engageant dans des conflits armées contre les membres du PKK et en pratiquant de nombreux emprisonnements de Kurdes turcs soupçonnés d’accointance avec le PKK. Ce faisant, le régime de M. Erdogan s’est mis à dos l’ensemble de la communauté kurde, même ses parcelles non laïques qui appréciaient l’islamisme national proposé par le régime. Certains terroristes kurdes répondent à cette situation par des attentats qui élèvent encore le niveau de tension en Turquie4. La guerre civile renaît donc en Turquie, et ce conflit Turcs/Kurdes, qui joue à la fois en Turquie, en Syrie, et en Irak (sous une forme un peu différente) vient s’ajouter aux conflits qui s’enchevêtrent en Syrie comme une autre strate. Aujourd’hui que les relations russo-turques se réchauffent, et que la Russie prend la main de la gestion de l’après-guerre, il semble que ce soit la stabilité des Etats qui passe avant l’autodétermination des peuples, ce qui n’est probablement pas une bonne nouvelle pour les Kurdes.

 

Conclusion

Que se passe-t-il en Syrie ? Non pas un conflit simple mais un enchevêtrement de conflits multiples, qui rend difficile de s’y repérer et surtout difficile de trouver des moyens de résolution.

Tu abandonnes ? Non, j’essaie de regarder les choses de manière objective. Ce qui est objectif, c’est que le peuple syrien subit la violence, et que les grands débats géopolitiques ne permettent pas de justifier cette souffrance. Tu n’as pas tort, mais il faut comprendre la logique interne des acteurs du conflit… Pourquoi ? Pour pouvoir leur parler déjà. A quoi bon parler à des criminels ? En fin de compte, outre l’épuisement, c’est la diplomatie et la politique qui mettent fin aux guerres…

1Thomas Hobbes, Léviathan

2Jean-Pierre Filiu, La Révolution arabe, Dix leçons sur le soulèvement démocratique, chapitre « L’alternative à la démocratie est le chaos »

3Alain, Propos d’un normand

4Voir par exemple Seufert Günter, Traduit de l’anglais par Hautefort Julien, « Le retour de la question kurde La situation en Irak, en Syrie et en Turquie », Outre-Terre, 3/2015 (N° 44), p. 263-272.

 

 

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