Cet article est en écho à celui précédent de Guillaume Dezaunay sur Deep ecology et transhumanisme et qui a déjà fait l’objet d’une réponse par Aymeric Lauff ici.

Le transhumanisme propose qu’une mutation technologique puisse amener à un terme très prochain (une question de quelques années, tout au plus) l’humanité à muter vers une transhumanité donc, qui pourrait être libérée, au choix selon les visionnaires hétéroclites qui composent cette mouvance, de la mort, des limites du corps (« l’homme augmenté »), de la maladie, du vieillissement. Les moyens pour le faire sont censés nous venir des progrès de la génétique, de l’informatique, des prothèses et de la bioingéniérie, des stimulants intellectuels. On retrouve ici ce qui a semble-t-il toujours obsédé l’humanité, la mort elle-même donc, et les signes de son approche ou de sa possibilité dans nos vies mêmes que sont nos limites, la maladie et la vieillesse. Et chacun de s’effrayer devant un tel programme prométhéen, de se demander si nous n’allons pas y perdre quelque chose qui nous définit fondamentalement et rend nos vies précieuses, de se demander même si ces ressources nouvelles vont être partagées avec justice ou si cela va créer des classes avec des privilèges exorbitants pour ceux qui y auront accès.

Le projet transhumaniste est un avatar de l’éternelle recherche d’amélioration de l’homme dont témoignent de nombreux mythes (la fontaine de Jouvence, etc). Ce projet n’est pas en soi illégitime : il témoigne du cri continuel de l’homme face à ses imperfections et limitations. Un tel rêve a permis aussi à l’homme des avancées (niveau de vie, longévité, état de santé) qui sont appréciables, mais dont on peut aussi se demander si elles ont apporté à l’humanité le bonheur tant promis. Peut-être lui ont-elles apporté (pour la partie qui y a accès en tout cas) les conditions permettant de correctement rechercher ledit bonheur, sans crouler sous la maladie, les fléaux, une vie « solitaire, besogneuse, pénible, quasi-animale et triste ».

Le problème des discussions autour du transhumanisme sont qu’elles prennent pour argent comptant ses promesses et les discutent comme si elles étaient plausibles. Or il faut d’abord rappeler que le transhumanisme n’a rien, absolument rien produit pour l’instant et que ce dont on discute doctement (danger ou non?) n’est qu’un ensemble de promesses vagues, qui ne sortira, problablement à mon sens, mais disons plus prudemment peut-être jamais de ce statut de pure virtualité. Ses théoriciens sont des chantres de la modernité de la Silicon Valley, passés il y a quelques années déjà de la contestation hippie et vegan à l’adoration pour la technologie symbolisée notamment par la marque à la pomme. Leur discours correspond pleinement à ce que Canguilhem définit comme idéologie dans son livre fondamental Idéologie et connaissance dans les sciences de la vie.

Qu’est-ce que l’idéologie en effet dans le domaine des sciences? Elle est la promesse imprudente que la science viendra résoudre à très court terme les problèmes de l’humanité, ou ne serait-ce que telle question scientifique ardue. Elle consiste à extrapoler de résultats scientifiques réels et attestés à leur prolongement censé advenir « pour très bientôt », « à l’échelle de quelques années ». Elle revient en fait, dit Canguilhem, à court-circuiter le lent et parfois sinueux travail de la science réelle en prétendant en voir déjà la fin. Or, souligne également Canguilhem, en science les solutions ne sont presque jamais venues de là où on pensait au départ qu’elles viendraient. La pensée scientifique est créative, en ce qu’elle ne fait pas que développer les conséquences logiques d’une trouvaille mais est obligée d’en faire de nouvelles pour résoudre ses problèmes successifs. C’est ainsi que les récits de science-fiction cherchant à anticiper le futur nous paraissent régulièrement si plats, si pauvres, se fondant sur les seules découvertes d’une époque. Je me souviens pour ma part des années de mon enfance où nous étions invités à imaginer « l’an 2000 », perçu comme un horizon d’accomplissement parfait pas si lointain ; nos dessins se résumaient à peu près à imaginer des voitures voler…

Canguilhem souligne qu’un tel usage idéologique de la science est souvent le fait de non scientifiques (qui s’informent de l’état de la science, mais ne voient pas le travail patient et conséquent qui a été nécessaire pour y arriver) ; mais que les scientifiques eux-mêmes risquent toujours d’être tentés d’un tel usage, pour donner du poids à leur recherche… et pour obtenir des crédits. C’est ainsi que les présentations de travaux scientifiques sont pleines de l’idée que telle recherche mènera « à très court terme » à des résultats mirifiques. Il me semble que Descartes lui-même a cédé à cette tentation dans le Discours de la méthode quand il promet que la science nouvelle qu’il fonde – dont il donne pourtant à la suite du Discours des échantillons modestes mais tout à fait substantiels comme la Dioptrique et les Météores – va résoudre à terme tous les maux de l’humanité et même la rendre sage! Quelle publicité ultime pour un savant que de prétendre montrer que sa théorie va faire faire des avancées majeures à l’humanité!

C’est le cas dans le transhumanisme. A partir de la découverte, très réelle, de la génétique, on prétend que les thérapies géniques vont rendre l’homme parfait – il n’en existe à ce jour…aucune. A partir des avancées de l’informatique, on prétend que les ordinateurs vont – très bientôt! – dépasser les hommes dans leur capacité de pensée, à partir d’une loi aussi platement inductive et donc sans aucune garantie que la loi de Moore. (La loi de Moore dit que la puissance de calcul des machines double tous les deux ans. Ray Kurzweil, après Vernor Vinge projette ainsi que dans un futur proche nous créerons une intelligence artificielle nous surpassant et situe le « point de singularité » en 2045… – ou 2021, ou 2030 selon d’autres calculs, difficile en futurologie d’être dans le précis précis -. Non seulement cette anticipation suppose d’assimiler purement et simplement pensée et calcul, mais son caractère purement empirique, inductif, ne garantit en rien sa capacité prédictive quant à l’avenir). Parce qu’un sportif frôle les performances des valides avec des prothèses en carbone, on prétend que l’homme augmenté, ou bionique, est à portée de mains. On oublie de dire que tous les essais de coeur artificiel total échouent depuis cinquante ans alors que le coeur est un organe relativement simple anatomiquement (en revanche le rein artificiel, de manière surprenante, existe depuis aussi longtemps de manière satisfaisante alors que le rein est hautement complexe) ; que la plupart des prothèses sont mal supportées par les handicapés qui les portent et ne présentent en rien un gain absolu par rapport aux valides.

A travers ce programme de promotion le transhumanisme aboutit à ses fins : capter des crédits auprès de firmes américaines comme Google, Facebook. Celles-ci le font non par confiance dans la solidité du projet théorique, mais sans doute parce que ce projet flatte leur idéologie geek (changer le monde via le numérique) et qu’elles sont habituées à investir dans de nombreuses start-up en attendant de voir lesquelles produiront réellement quelque chose d’intéressant. En continuant à parler du transhumanisme comme du danger ultime qui nous menace, nous nourrissons, même par nos prétendues critiques, son entreprise de marketing.

Les promesses du transhumanisme ont au moins un effet qui devrait nous préoccuper : celui de capter des crédits qui pourraient être mieux employés ailleurs, et de focaliser l’attention sur des problèmes potentiels au lieu d’examiner les questions existantes. Il semble à première vue plus difficile d’intéresser des investisseurs au projet d’améliorer les prothèses pour les malades actuels qu’à celui de photocopier notre cerveau sur disque dur pour que nous soyons soit-disant immortels… (mais la recherche d’un profit attestable peut réguler cette pente). La promesse constante dans les milieux de la technoscience d’améliorations mirifiques pour demain participe à nous cacher les vrais problèmes, actuels, en nous faisant nous agiter sur comment-il-faut-réagir-à-ce-qui-va-très-très-certainement-arriver-et-que-de-toute-façon-on-ne-peut-déjà-plus-arrêter… Au lieu de se demander comment les outils transhumanistes seront partagés et si une humanité à deux vitesses ne sera pas ainsi constituée, ne pourrait-on se préoccuper par exemple de consolider et étendre nos systèmes de soins? Même si la tâche ainsi formulée peut paraître moins exaltante…

Il reste que la science s’est toujours nourrie d’idéologie, et plus encore dans le monde contemporain pour donner de l’allant à ses recherches coûteuses et pénibles car très lentes et jamais assurées. Bachelard souligne ainsi la place nécessaire du rêve comme moteur de l’entreprise scientifique. Mais il souligne également aussitôt que la marche réelle de la science consiste aussi constamment à épurer, par son rationalisme, ce rêve qui la porte. Il faut au moins souligner donc que les idéologies, si elles ont leur place nécessaire dans la science, ne peuvent pas se prétendre immunisées de toute critique. L’idéologie est donc, en un sens plus neutre du terme, comme le dit Middelaar à propos des idéologies politiques, « une anticipation en attente de confirmation ». Elle est nécessaire à la vie de la science mais ne doit pas être prise nécessairement pour des propositions sérieuses. Il me semble donc que nous devrions attendre de juger sur pièces si le transhumanisme produit un jour quelque chose et prêter attention d’ici là aux évolutions très réelles de nos capacités technologiques.

Illustration : peinture d’Alexis Nivelle.

Une pensée sur “Faut-il avoir peur du transhumanisme?

  1. Voici un texte clair ! Ceux qui « croient » au transhmanisme et ceux qui s’en effraient sont également piégés par l’ usage idéologique de la science. Au reste, n’est ce pas le propre de l’homme de se penser au dessus de soi ?

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