Un 7 juillet. Je débarque à la clinique psychiatrique de La Borde avec mes bagages pour le mois, quelques peurs, de grandes questions : Pourquoi est-il si honteux d’avoir une maladie psychique ? Pourquoi enferme-t-on les fous loin des regards ? Notre société fabrique-t-elle de la pathologie ?
La « chauffe », qui fait plusieurs fois par jour la navette entre Blois et La Borde, s’engage sur le chemin semé de nid-de-poules qui mène au château. Sylvie[1] m’a récupérée à la gare, a déposé Yann – qui m’accueille avec quelques vers de Bob Dylan – et sa guitare à l’arrêt de bus, a récupéré Olivia à la piscine, avant de filer vers la clinique. On arrive doucement en soulevant un peu de poussière et en klaxonnant pour prévenir les promeneurs distraits. Sylvie me dépose devant le château, en m’indiquant la petite tour qui monte au local stagiaires.

La Borde, c’est une clinique psychiatrique qui veut lutter contre la tentation de toute institution d’être un lieu d’enfermement. C’est la conviction que soigner les malades, les « fous » comme on les appelle ici avec tendresse, doit passer par un soin de l’institution. Qu’il faut soigner l’institution.

Pendant la Seconde Guerre mondiale, un premier hôpital, à Saint-Alban-sur-Limagnole, s’attèle à cette tâche. C’est un lieu important de la Résistance. On y travaille aussi à résister contre tout ce qui peut faire de l’hôpital psychiatrique une structure concentrationnaire. D’abord en y aménageant des espaces où vivre. À l’époque, les hôpitaux psychiatriques sont d’immenses dortoirs, avec des lits à touche-touche. Puis au retour de la guerre, de nombreux infirmiers font l’expérience d’une similitude entre leur lieu de travail et leur expérience dans les camps. La psychothérapie institutionnelle prend forme. « C’est l’ensemble des méthodes destinées à lutter, chaque jour, contre tout ce qui peut faire renverser l’ensemble du collectif vers une structure concentrationnaire ou ségrégative. »[2] Dans les hôpitaux, mais aussi dans les écoles, ou les entreprises : toute institution, et notamment celles où il y a une forte concentration de personnes, développe des structure oppressives si on n’y prend pas garde.
Le docteur Oury, après avoir passé un peu de temps à Saint-Alban, dirige une clinique psychiatrique dans le Loir-et-Cher, qui doit fermer. Il s’en va avec les malades qui peuvent le suivre, menant une vie errante pendant deux semaines, avant de tomber sur le château en ruines de La Borde. Alors la vie s’organise, selon les principes de la psychiatrie institutionnelle ; on y retape en commun le château et les êtres.

Lutter contre l’enfermement

À La Borde, on lutte contre l’enfermement. D’abord par un aménagement de l’espace. Ici, pas de quartiers fermés ou de chambre en isolement. On aménage une « possibilité de circulation maximum. »[3] Mais il ne s’agit pas seulement de laisser circuler, car si rien n’a été pensé, les gens tournent en rond. Il faut créer des lieux de vie, mais qui soient habités, où les patients aient le désir de s’investir. Au château il y a plusieurs salles de réfectoire, où l’on prend les repas en commun, un grand salon avec un bar, un piano, de la lumière qui entre par de grandes vitres, et qui éclaire les tables où l’ont vient boire un verre, discuter de la vie commune pendant les réunions du club, trouver une présence à n’importe quelle heure du jour et de la nuit : une ombre qui passe, les mains d’Odile qui jouent doucement sur le piano un air lancinant quand on n’arrive pas à trouver le sommeil. Autour il y a les pavillons dans le parc avec les chambres des patients, et là aussi des salons, des ateliers, et puis les pelouses, la forêt, la bibliothèque d’Amir dans une chapelle – où l’on vient religieusement boire un thé, l’écouter parler des auteurs qu’il aime, ou simplement le voir s’agiter sur un air baroque entre ses livres, ses archives, ses CD – , la maison des enfants près de la mare, le four à pain, le potager…

Aménager l’espace, c’est lutter contre les pathologies que crée l’enfermement. Une structure oppressive aggrave l’état de santé de ses patients. Il faut donc penser l’aménagement de l’espace en lien avec les pathologies que l’on veut soigner.
Il faut veiller par exemple à ne pas laisser pénétrer n’importe qui dans la chambre de Monique, qui est comme un prolongement de son corps. Pour le psychotique, qui n’a pas de conscience claire de l’unité de son corps, et de la séparation de son corps avec l’espace, son corps et l’espace sont éclatés, dissociés. Il faut veiller à ne pas renforcer cet éclatement. Si l’espace est dissocié, le corps l’est aussi.
Quant au toxicomane, qui a un besoin constant de la prise, car quelque chose en lui ne tient pas, car la vie ne prend pas[4], il faut chercher à lui donner une place. Il n’a pas de lieu d’ancrage, alors il est en mouvement perpétuel, il se déplace, sans direction intentionnelle. On en voit beaucoup, à La Borde, qui s’inscrivent dans ce tourbillon : ils marchent, chipent quelque chose, repartent, reviennent, te vident ton café mais sans que cela ne te concerne, repartent puis reprennent encore quelque chose, un bout de pain, une cigarette. Il faut alors aménager un lieu où ils puissent venir s’asseoir, où ils aient une place. Le matin, de 10h30 à 11h30, c’est le moment de « l’orange accueil » : on se retrouve avec les personnes de son secteur, pour être ensemble, échanger, être là. Quelque chose de très important s’amorce si l’on peut alors faire asseoir un toxicomane sur une chaise.

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Lutter contre l’enfermement, c’est aussi lutter contre l’enfermement dans un diagnostic. À La Borde, on ne désigne pas les patients du nom de leur pathologie. On s’oppose ainsi à la logique du DSM (le Manuel diagnostique et statistique des troubles mentaux), une étude statistique et quantitative, qui catalogue les pathologies selon les symptômes, et non selon les structures psychiques et les causes. Le DSM multiplie les pathologies, répertoriant 60 troubles psychiques en 1952 et 410 aujourd’hui.
Le DSM relève d’une structure perverse qui observe, catalogue, rigidifie. La folie, c’est un enfermement. Si l’on attribue à un patient un diagnostic figé et définitif, on l’enferme un peu plus dans ce qui l’empêche de vivre, d’être en mouvement. Un psychisme sain est un psychisme en mouvement perpétuel, qui peut passer d’une pathologie à une autre, d’un moment paranoïaque à un vécu maniaque, puis à un autre sadique etc. La folie s’installe quand le psychisme est bloqué dans une structure. Pour la soigner, il faut donc permettre au psychisme de reprendre un mouvement, aménager un espace où la folie puisse en quelque sorte respirer.

On lutte aussi à La Borde contre l’infantilisation des patients. Pas seulement pour respecter l’humanité des patients, mais aussi parce qu’on ne peut soigner, ou équilibrer la folie, que si cela s’inscrit dans le désir du patient. Parce qu’ils ont besoin de lieux où investir leur désir, où avoir une place.
Il y a les réunions du club. Ces réunions où patients et soignants discutent de la vie commune, des ateliers thérapeutiques, de la prochaine fête du 15 août… ; et où surgissent les tensions – Jade qui se lève, cinglante, parce qu’elle fait tout ici et que personne ne la remercie, et qui quitte la pièce, bien droite –, les désirs – Anne propose un atelier de discussion en italien, Amir à l’autre bout de la pièce lui répond quelque chose en italien, Olivia se lève pour chanter, et pour s’entendre dire « Mais non c’est de l’espagnol ! », – les inquiétudes, les lassitudes – il n’y a personne pour tenir le bar cet après-midi –, les tendresses aussi – Inès rassure Sophie : « elles sont très belles tes affiches » ; ou reprend doucement Marc, le psychologue : « ce n’est pas à son tour de parler, Christian avait levé la main le premier. »
Il y a aussi les ateliers thérapeutiques, la plupart à l’initiative des patients et pris en charge par eux. Cela va de l’atelier de Breton et d’Arabe d’Amir, à l’écriture des Nouvelles Labordiennes, en passant par le soin des chevaux et les balades équestres, le théâtre, le chant, la poterie…
On peut aller à l’atelier dessin de Jade, et lui découvrir un autre visage, beaucoup moins fermé, beaucoup moins persécuté, quand elle vous explique doucement les différents types de crayons gris, la technique des ombres et des lumières, et qu’elle vous encourage avec chaleur pour un dessin d’enfant. Le dimanche, on peut apprendre à faire du pain et des brioches, dans un four à pain traditionnel, découvrir les gestes maîtrisés d’André, qui fut boulanger sur des bateaux de la marine, et sa ferme bonté quand il reprend Simon, qui sollicite décidément beaucoup l’attention ces temps-ci.

On lutte aussi contre l’enfermement par une réflexion sur les statuts. Tout le monde fait le ménage, participe à « l’orange accueil », aux ateliers thérapeutiques, s’occupe des toilettes des patients. Tous ceux qui travaillent ici, infirmiers, psychologues, art-thérapeutes, tous sont appelés « moniteurs ». La réflexion sur les statuts, c’est pour lutter contre la logique institutionnelle, contre la bureaucratie, la séparation entre les différentes activités, et entre les différentes dimensions de la personne, les hiérarchies qui empêchent de véritablement échanger… Pour appuyer aussi le fait que tout le monde peut jouer un rôle transférentiel pour le malade : le cuisinier, la femme de ménage, un autre patient. Par exemple, quelque chose peut être dit en faisant la vaisselle avec un psychologue, quelque chose qui n’aurait pas trouvé sa place ailleurs.
Il reste que le médecin conserve un statut à part. Qu’il ne fait pas le ménage. C’est rassurant aussi pour un patient d’avoir « son » médecin, de l’identifier comme tel, avec son savoir, son expertise supposée sur la maladie. Mais cela brouille la légitimité de cet effacement des statuts pour les autres. Et laisse en suspens la question de savoir si cela n’induit pas aussi un aplanissement des richesses des différentes professions médicales.

Travailler l’ambiance

Une de choses auxquelles on est le plus attentif à La Borde, c’est l’ambiance. L’ambiance, c’est ce qui se crée dans les relations entre les personnes, dans un collectif. C’est l’échanges des dispositions intérieures des individus. Ce qui se vit « entre ». Comme la tonalité affective (Stimmung) dont parle Heidegger : ce rapport affectif que nous avons au monde et qui colore nos relations[5]. Notre colère, nos angoisses, nos excitations se partagent. L’ambiance participe énormément au processus de soin, est très importante dans la question du transfert.
L’objectif d’un travail psychique, c’est de pouvoir être à deux sans être dans une opposition, d’ouvrir un espace où l’on vit sa singularité, mais dans un collectif[6]. C’est ce qu’on appelle à La Borde la fonction de l’accueil. C’est le rôle de l’orange accueil, des réunions du club, mais aussi d’un travail permanent sur l’ambiance. Une façon d’être présent, disponible à tout moment. Il faut savoir faire le ménage sans le faire vraiment, en étant à l’écoute de ce qui se vit. C’est l’art de ce qu’Oury appelle « programmer le hasard » : on ne peut pas dire à l’avance quelle activité, quelle échange va être déterminant pour le patient. Le transfert est une question de désir : il faut laisser la possibilité à son désir de s’exprimer, de se fixer sur tel ou tel objet.

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C’est aussi que les psychotiques ont une plus grande sensibilité à l’ambiance. Le psychotique s’enferme dans son monde, son délire, parce qu’il ne peut supporter ce qui vient lui faire obstacle, la frustration, mais aussi toute forme de discordance, de dysharmonie. Le 14 juillet cette année était une fête triste. Ça n’était pas bien organisé, il y avait peu de moniteurs, une torpeur générale. Alors beaucoup sont restés dans leurs chambres, le coeur n’y était pas. L’ambiance a gagné les plus fragiles. Jonathan est entré dans une grande colère. Geneviève a voulu sauter du premier étage du château.
Cette grande sensibilité des psychotiques à l’ambiance fait que ce sont surtout eux qui prennent en charge l’accueil à La Borde. Il y a une bienveillance réciproque, une attention délicate, même quand des conflits éclatent. Marie-Rose répète souvent des choses en boucles, pose des questions incessantes, insulte parfois. Amir n’en peut plus et s’énerve contre elle. Alors François lui dit doucement « tu sais qu’elle est comme ça, ce n’est pas contre toi. » Il y a aussi Guillaume, qui est à La Borde depuis longtemps. La plupart du temps, quand les patients sont ici depuis longtemps, c’est qu’ils ont aussi une fragilité sociale, que pas grand monde ne les attend quelque part. Tous les dimanche, avec les amis de l’atelier pain, Guillaume appelle son ami Jean-Marc, qui vit seul, isolé, à Paris. Après avoir échangé quelques nouvelles, il le prévient : « Jean-Marc on va te dire bonjour, à 3 : 1, 2, 3… » Et la tablée de ce dimanche de s’écrier en choeur « Bonjour Jean-Marc ! ».

Ce travail sur l’ambiance, ça ne signifie pas que l’on supprime les conflits. Au contraire, la libre circulation crée une quantité de conflits. Mais la possibilité qu’il y ait des conflits est importante. Dans les hôpitaux psychiatriques où les gens sont cloisonnés et shootés de médicaments, c’est sûr, c’est très tranquille… Mais la possibilité que des conflits surgissent, c’est la possibilité de la vie. Cela permet de saisir les conflits, d’en parler, et ainsi d’ajuster les relations. Pour apprendre à être avec l’autre sans être dans une opposition ou nier son altérité.
Être attentif à l’ambiance, c’est savoir « être dans le même paysage ». Ce n’est pas une empathie, on ne cherche pas à coller à ce que ressent autrui. On doit garder une distance, respecter l’altérité. Mais mettre de côté ses soucis, être attentif à l’autre.[7] Ce travail est très difficile, cela demande beaucoup d’énergie. Être là, pleinement. Faire le ménage sans vraiment le faire. Laisser une place au hasard. C’est si difficile que cela peut conduire rapidement à l’inertie. Il y a des moniteurs dont on ne sait plus bien s’ils sont attentifs à l’ambiance ou s’ils sont attentistes. Cette priorité donnée à l’accueil ouvre la possibilité de ne rien faire du tout. Alors surgissent aussi des tensions entre les moniteurs. Comme dans toute institution.

Le principe du cristal

Passer un mois à La Borde, c’est aussi se retrouver face à ses fragilités, celles qu’on avait enfouies, celles qu’on connaît mais que l’on ressent plus vivement, celles qu’on découvre. Freud avait décrit le principe du cristal : le cristal permet de décomposer la lumière, d’observer sa structure. De même la maladie, l’état morbide, permet de voir à l’état séparé les composantes de l’état normal, où tout est confondu. Avec les patients, on est renvoyé à nos propres conflits psychiques, démultipliés comme à l’infini dans ces miroirs, ces relations si riches mais aussi éreintantes.
À La Borde il y a aussi les « causeries », et les formations. La formation sur ce psychiatre-psychanalyste hongrois à peine connu en France, Szondi, que j’attends chaque semaine avec impatience. L’impression immédiate d’être dans le même paysage que ce psychiatre, de son analyse du destin – sa conviction première : il y a un lien intime entre la maladie, la mort, le choix de l’amitié, de l’amour, et de la profession – de sa pensée qu’on appelle « l’anthropopsychiatrie » : l’étude des états morbides permet de connaître la structure de tout psychisme, qui est universelle ; et les pathologies se manifestent différemment selon les structures de la société –, son intuition de l’octave pulsionnelle – séparant 8 dimensions dans tout psychisme, qu’il nomme d’après des états morbides : épilepsie, catatonie, manie, dépression, sadisme… – son approche des visages enfin, dans lesquels la maladie inscrit ses traces, ses stigmates, et pour lesquels on peut sentir de la sympathie ou de l’antipathie, selon les épreuves que l’on a traversées. Ces sympathies qui révèlent nos propres états intérieurs, nos désirs et nos luttes.
Les visages de chacun des pensionnaires de La Borde, et de ceux qui les veillent chaque jour, comme un kaléidoscope des souffrances du monde, de ceux qui veulent les alléger, et de ceux qui les portent. Parce que la manière dont une société traite ses fous révèle ce qu’elle est, et que La Borde est aujourd’hui plutôt l’exception que la norme. Parce que les fous portent le monde en accusant le coup des conflits qui traversent nos sociétés.

 

[1]Tous les prénoms ont été modifiés.
[2]Jean Oury, La psychiatrie institutionnelle à La Borde
[3] Ibid.
[4]Analyse de la toxicomanie selon la dimension de Contact du psychisme, développée par Szondi
[5]Heidegger, Les concepts fondamentaux de la métaphysique : monde, finitude, solitude. Le concept de Stimmung est repris par Jean Oury, notamment dans Préalables à toute clinique des psychoses.
[6]Jean Oury, Préalables à toute clinque des psychoses
[7]Ibid.

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