Chère nouvelle collègue, cher nouveau collègue,

Dans quelques jours tu seras devant le tableau, jaugé par une trentaine  d’yeux d’enfants ou d’ados mi-intrigués mi-évaluateurs. J’imagine que tu as passé une partie de l’été à te demander comment serait reçu ton premier cours, à méditer sur les quelques conseils un peu stéréotypés (mais pas idiots non plus) qu’on n’a pas manqué de te faire, du type « tout se joue dans les premiers instants » ou « il ne faut pas être trop gentil au début »… A mon tour je voudrais t’écrire quelques mots, ceux qui me semblent, au terme des quelques années d’enseignement que j’ai vécues, les plus utiles.

Comment s’y prendre ? Voilà, me semble-t-il, l’essentiel : pour être un bon prof, il est très important de déplacer son regard de soi vers les élèves. Je me souviens de mes premiers cours, ils étaient soigneusement préparés, j’avais peur d’en omettre une partie, et je les faisais en m’observant moi-même, inquiet de ne pas faire assez bien, désireux d’être brillant. Avant de réaliser qu’il était parfaitement possible de réfléchir de manière très intelligente devant les élèves sans les pousser eux-mêmes à réfléchir. Je continue bien sûr d’essayer de faire des bons cours, mais voici le déplacement intérieur que j’essaye de réaliser : plutôt que de me regarder faire cours et de m’écouter faire cours, je regarde mes élèves et passe mon temps à m’assurer qu’ils comprennent ce que je dis et qu’ils réfléchissent avec moi. Comment ? Par des questions, tout simplement. Et par des regards, bien francs, dans les yeux, pour qu’ils sachent que je les considère et que j’espère quelque chose d’eux. Et en ne laissant aucun d’eux se désintéresser. Ca c’est interdit ! Si un élève ou un groupe d’élèves commence à quitter mentalement le cours, va le chercher, interroge-le, surtout ne te dis pas « tant qu’ils ne font pas trop de bruit, qu’importe ! » Non non, nous sommes-là pour apprendre des choses et pour apprendre à apprendre, nous ne vous laisserons pas être là sans rien apprendre. Par ailleurs, si un élève pose une question intéressante mais en décalage avec le reste du cours, laisse tomber ton cours. C’est la question qui compte maintenant, qu’importe le cours ! Si un désir de connaissance s’élève parmi les élèves, il faut le saisir au vol, car ce que tu diras à ce moment là, certains élèves s’en souviendront leur vie durant. Bref, regarder les élèves, être concentré plutôt sur eux que sur soi, cela me semble constituer le conseil le plus important que je puisse donner. Et en plus, ça rend paradoxalement la tâche d’enseignement de plus en plus simple, puisque lorsqu’on est concentré sur soi on perd naturellement la classe et le cours devient plus difficile à faire. Tandis qu’être concentré sur ce qui se passe dans la tête des élèves permet de s’adapter et de transmettre avec plus de pertinence. C’est aussi utile pour soi-même puisque c’est un bon moyen d’apprendre à connaître les gens et les mouvements psychologiques. Pour le dire d’un mot, c’est bien d’être un peu psychologue pour être prof, et être prof est une bonne occasion de devenir un peu psychologue.

Mon deuxième conseil porte sur le risque de la déception. Ce n’est pas un scoop, mais il se trouve que la tâche éducative ne se passe pas toujours exactement de la manière dont on l’espérait. Tu entendras souvent en salle des profs des collègues se plaindre des élèves, de ce que « rien ne les intéresse ! », qu’ « on se donne tellement de mal pour un résultat nul ! », et certains jours ce sera toi qui désespéreras. A mon avis, le décalage entre ce qu’on espère et ce qui se passe est une des causes principales des dépressions de profs, des fatigues qui peuvent nous fondre dessus et des renonciations auxquelles elles peuvent nous conduire. Que faire par rapport à cela ? Je pense qu’il faut gagner en détachement. Se détacher de ses propres idées sur la manière dont une séquence d’enseignement se passera, ne pas s’attacher aux prévisions imaginaires que l’on se fait quant à la manière dont les élèves réagiront. Pourquoi ne pas partir plutôt du principe opposé : ça ne se passera pas comme prévu ? Cela ne veut pas dire bien sûr qu’il ne faut rien préparer (à mon avis c’est même l’inverse, c’est quand un cours ou un exercice est bien préparé que l’on a la souplesse de le modifier et de s’adapter à la situation). Voilà le but : essayer de faire de son mieux en étant malgré tout détaché de toute attente. Je suis désolé de ne pas réussir à parvenir à mieux l’exprimer, car c’est une attitude très paradoxale. Un mot qui la décrirait bien serait peut-être tout simplement le mot souplesse. Et la souplesse va de pair avec la patience. Et la patience va de pair avec la répétition. Si un enseignement ne passe pas, s’il n’est pas compris du premier coup, tant pis. C’est l’occasion d’essayer de comprendre pourquoi il n’a pas été compris (en regardant les élèves, en les interrogeant), et alors on peut recommencer. Recommencer, recommencer, recommencer patiemment et tranquillement, jusqu’à ce que les élèves endormis s’éveillent ! Agir sans attente rigide, et ne jamais désespérer d’un élève, même s’il est désespérant.

Je voudrais aussi parler de la peur des élèves. Je dois te dire que, si tu as peur des élèves, de leurs jugements, de leur potentielle indiscipline, tu n’es pas le seul. Beaucoup de profs sont dans ce cas, et ils se protègent de toutes sortes de manières, parfois très paradoxales (laxisme, autoritarisme, infantilisation, dureté…). Mon conseil est simple et direct : n’aie pas peur des élèves. Facile à dire je sais, mais c’est ce qu’il faut dire. Je suis très inquiet par le climat de peur mutuelle qui s’installe parfois dans certains établissements – les élèves ont peur des profs et les considèrent comme leurs ennemis, les profs ont peur des élèves et les considèrent comme des dangers – on ne va pas aller loin comme ça ! Non vraiment, s’il y avait une chose à faire passer, par son attitude, par ses mots, par son attention aux élèves en difficulté ou chiants, c’est que nous les profs et les éducateurs sommes les alliés des élèves, que nous sommes là pour leur bien. Si un élève ne le comprend pas, il faut réparer, patiemment, cette situation de défiance ou de crainte envers les adultes qui s’est créée pour de multiples raisons, en étant attentionné, bon, exigeant. Si un élève en particulier t’énerve, ou te fait peur, ne le fuis surtout pas, au contraire fais le venir au bureau à la fin du cours et parle avec lui, pose lui des questions, intéresse-toi à lui. Tu verras qu’étrangement tu te prendras d’affection pour celui-là même qui t’insupportait. Ne pas avoir peur des élèves, cela consiste tout simplement à être envers eux bienveillant et exigeant. Dans les formations de profs, ces deux mots sont souvent employés, et c’est très bien, ils résument tout ce que nous pouvons faire de mieux. Bienveillance, parce que nous sommes là pour le bien des élèves et il est essentiel de nous adapter à eux. Exigence, parce que nous sommes là pour leur transmettre quelque chose, et ce ne serait pas les respecter que d’accepter qu’ils n’apprennent pas grand-chose ou qu’ils stagnent.

Un sujet qui va de pair avec celui de la peur des élèves, même s’il ne lui est pas identique, est celui de l’autorité. Tu verras que, pour la plupart des jeunes profs, il n’est pas facile d’assumer l’exercice de l’autorité. En effet, le passage est un peu brusque, d’une existence où on passe son temps à  apprendre d’autres que soi, à une existence où c’est notre tour d’avoir quelque chose à apprendre à d’autres. Par ailleurs, tu fais peut-être partie de ceux qui jugent douteuse la légitimité de l’exercice de l’autorité. Je te répondrais qu’il faut surtout distinguer plusieurs formes d’autorité, en particulier celle qui sert à maîtriser l’autre de celle qui sert à lui faire gagner en maîtrise de soi (parfois paradoxalement malgré lui !). Je me permets donc un conseil : ne fais pas comme moi, lors de ma première année d’enseignement. Lorsque j’élevais la voix pour exiger de l’attention ou que je reprochais quelque chose à un élève, le petit froid qui suivait mon intervention dans la classe me gênait, et je faisais vite une petite plaisanterie pour réchauffer l’atmosphère. D’une certaine manière, et un peu inconsciemment, je sapais ma propre autorité tout seul. C’est souvent d’ailleurs la crainte de ne pas être aimé, ou de passer pour méchant, qui fait fuir l’autorité à certains profs. Je ne dis pas qu’il n’est pas important d’être aimé par ses élèves, au contraire on apprend beaucoup mieux de qui l’on aime, mais ce n’est pas en étant gentil d’une manière bête qu’on est aimé de manière respectable. Le but n’est pas d’être gentil, mais d’être bon et vrai. Pour régler ton propre rapport à l’autorité, même si ça prendra probablement du temps (il est parfaitement normal de ne pas en avoir d’emblée un usage souple et apaisé), dis-toi que l’usage d’une certaine autorité est légitime et important, puisqu’un cadre est nécessaire à l’exercice de la réflexion collective, qu’on ne peut rien apprendre sans attention, et puis tout simplement parce que nous avons quelque chose à transmettre. Une autorité assumée et souple a quelque chose de très rassurant pour les élèves, tandis qu’un prof qui passe son temps à s’excuser de dire ce qu’il a à dire, ou qui craint de s’adresser aux fortes têtes, déstabilise ses propres classes. Pour ma part, un des moyens que j’ai trouvé pour exercer l’autorité est de refuser de me laisser happer par certaines revendications de certains élèves, qui justifient leur inattention ou leur paresse de mille manières (« je suis fatigué », « trop de choses à faire », « je ne savais pas que c’était pour aujourd’hui », « mon chat est mort »…). Quand je perçois la justification arriver, quand bien même il y aurait quelque chose de vrai en elle, je n’écoute pas et réponds « culture de l’excuse, je ne veux pas en entendre parler ». Cela me permet de ne pas entrer dans des débats sans fins et très stériles.

Enfin, la vie personnelle des profs joue un rôle fondamental dans leur vie professionnelle. J’ai tendance à penser que les profs ont à  faire figure de modèle ou d’inspiration, et cela ne dépend pas tant de ce qu’ils disent que de leur manière d’être. Mon conseil est tout simple : aie une vie équilibrée, fais du sport, va voir des amis, ne t’enferme pas dans un excès de travail. Et puis aie aussi une vie intérieure, prends le temps de relire ce qui se passe dans ton enseignement, de comprendre les réussites et les échecs, afin de recommencer et de te réformer sans cesse. Le prof ne fait bien sûr pas qu’enseigner, il apprend aussi. Et il y a énormément à apprendre des premières années d’enseignement. Tu vas rencontrer tellement de situations émotionnelles fortes, les élèves te renverront à tes fragilités, tes rigidités seront parfois dévoilées, tu seras mis à l’épreuve. Autant le prendre comme une occasion de croissance. Avec un travail de relecture régulier, tu peux gagner énormément en connaissance de toi et des autres. Je te souhaite de devenir peu à peu l’un de ces profs qui se réforment sans cesse et gagnent une maturité et une solidité étonnantes, devenant ainsi capables sans effort de faire beaucoup de bien à beaucoup de gens.

Je tiens pour finir à te remercier. Des profs nouveaux, avec une énergie nouvelle, le désir de transmettre, la capacité d’apprendre, on en  a infiniment besoin. J’espère que tu es de cette trempe. Je me dis fréquemment que la génération que nous éduquons maintenant sera confrontée à des défis immenses. Les tensions de l’époque, entre problèmes climatiques, sociaux, géopolitiques, sont telles qu’il faudra pour y répondre une génération mature, réfléchie, dynamique. Notre jeunesse peut devenir cette génération, comme elle peut ne pas le devenir. Ca ne dépend pas complètement de nous, mais ça dépend un peu de nous. Merci de venir nous donner un coup de main dans cette affaire. Bienveillance, exigence, patience, détachement, souplesse, confiance, autorité, équilibre personnel, réforme tranquille et permanente de soi… voilà les clés que je voulais te donner, j’espère qu’elles te seront utiles. Je te souhaite de tout cœur bon courage pour cette année et les suivantes.[1]

 

[1] A tout hasard, si certains lecteurs de cette lettre sont jeunes et encore loin de la vie professionnelle, mais attirés par l’idée de l’enseignement, permettez-moi pour eux ce dernier conseil : les amis, passez le BAFA, intégrez des mouvements de jeunesse, allez animer des colos ou des camps de scouts, vous apprendrez beaucoup de choses qui vous prépareront très bien à votre éventuel futur métier !

3 pensées sur “Lettre aux futurs enseignants

  1. Très bel article . Regarder l’autre pour le comprendre et l’accompagner…vouloir transmettre le meilleur à tous, relire sa manière de faire , de dire, de vivre ….pour acquérir la souplesse nécessaire !
    « Sans cesse sur le métier, remettez votre ouvrage ! « 

  2. Merci Guillaume pour cet excellent article!
    Après quelques années d’enseignement, je suis tout à fait d’accord avec toi et j’apprécie la façon dont tu mets en mots les « clés » de ce beau métier! Merci pour l’impression positive qu’il s’en dégage, ça fait du bien! Accompagner chacun de nos élèves à progresser, à découvrir, à grandir… et la satisfaction de voir cette lueur briller dans leurs regards lorsqu’ils « captent » d’un coup quelque chose de nouveau pour eux! :-)) Bonne rentrée!

  3. Guillaume, mille mercis! Par hasard je reviens sur ce site pas ouvert depuis très longtemps et quel bonheur de tomber sur cet article. Je suis à ma première rentrée en tant que prof de philo et tout ce que tu dis résonne très fort pour moi. Vraiment merci.

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