Toute rencontre en vient, à un moment ou un autre, à la question de la profession. Parler de son travail ou de ses études, c’est se donner un sujet de discussion propice à entretenir la communication. On le sait tous, se présenter à travers sa fonction est toujours une manière de se situer, c’est-à-dire de se définir en se distinguant. L’expérience qui fut la mienne, et qui continue de l’être, en est révélatrice à bien des égards, et me surprend toujours autant. Se présenter aux autres en leur disant qu’on étudie la philosophie n’est pas neutre, peut-être pas plus qu’une autre occupation, mais il y a dans l’effet que produit cette occupation sur l’auditoire quelque chose de pernicieux.
Cet effet traduit premièrement la force d’un savoir qui continue de rayonner malgré la faible démocratisation de son exercice : la philosophie, comme activité universitaire, demeure l’apanage d’une élite minoritaire. Le plus grand nombre y a accès grâce au lycée. Mais elle n’est enseignée qu’une année, en fin de cursus, lors de cette année de terminal, celle du baccalauréat, stressante à bien des égards pour tous ceux pour qui l’issue n’est pas si assurée. Année où l’élève se persuade qu’il lui faut apprendre par coeur de grandes quantités d’informations censées prouver sa connaissance. Il faut rabâcher sans cesse pour être prêt le jour j. Nous sommes ainsi peu préparés pour cette discipline qui à l’inscription éphémère de faits dans la mémoire, à l’application mécanique d’opérations, oppose une démarche nouvelle et un questionnement. Habitués à répéter un contenu, la philosophie nous invite à suivre une méthode plutôt qu’à ingérer des données.
Fort de cette différence, l’étudiant en philosophie à tendance à aimer l’effet que produit sa discipline sur son interlocuteur. En effet, j’avoue, cet égard que me témoignait n’importe quelle personne avec qui j’entamais une discussion, quand je disais étudier la philosophie m’avait dans les premiers temps apporté une certaine satisfaction. Que quelqu’un, tout aussi intelligent, du même âge ou plus vieux, réponde qu’il n’a jamais rien pu comprendre à la philosophie était source d’un certain plaisir. Qu’il confesse naturellement que c’était trop compliqué pour lui, que cela lui donnait mal à la tête, était étrangement cause d’une petite jouissance. Comment peut-on pourtant prendre plaisir à ce que quelqu’un ait souffert pendant un an à cause d’un enseignement auquel il était hermétique ? Pour celui qui étudie la philosophie, qui trouve cette matière passionnante, et qui est capable de lui consacrer la plupart des heures de sa journée sans avoir le sentiment qu’il y ait là quelque chose d’inaccessible, par contraste, la dévalorisation de l’autre jette des fleurs à son égo. J’éprouvais, il est vrai, un certain contentement à voir l’autre s’écraser et reconnaître son incapacité à effectuer ce que j’avais, plus ou moins, choisi de faire de ma vie.

Désormais, cette réaction me dérange. À tel point qu’il m’arrive souvent d’essayer de persuader cet autre, qui se rabaisse devant le poids de mes études, que ce n’est pas de sa faute mais de celle du professeur qu’il a eu lors de cette unique année de rencontre avec la philosophie. Plus encore, cette attitude de dépréciation de soi face à la philosophie, par laquelle l’autre affirme son incapacité à comprendre ce en quoi elle consiste, je la trouve aujourd’hui presque dangereuse pour la philosophie elle-même. En effet, cette posture risque de signer la perte de la philosophie, celle-ci ne devenant plus qu’un discours obscur et vaseux, un verbiage qu’une poignée se targue de maitriser. À force d’auto-élimination, elle ne sera plus qu’une addition de propos confus tenus par des « pelleteux de nuages », caricature d’elle-même, et non plus une méthode pour penser une action sur soi ou sur le monde.
Pourquoi cela ? Pourquoi ne pas vouloir continuer à se valoriser de la dévalorisation de l’autre lorsqu’il apprend que l’on étudie une discipline dont il affirme lui-même avoir toujours été incapable ? Tout d’abord, car il ne devrait y avoir aucune fierté à ce qu’un individu lambda déclare ne rien comprendre à la discipline qui nous occupe. Comment peut-on s’enorgueillir du fait qu’une personne, toute aussi intelligente que soi, indique qu’elle ne comprend rien à ce qu’on fait ? Il y a là aucune force ni supériorité, mais plutôt le signe que quelque chose ne va pas.
De plus, celui qui s’impressionne et se déprécie en retour lorsqu’on ne fait que dire l’occupation qui est la nôtre, s’exclut par cela même qu’il témoigne une telle estime à cette discipline. En cela, son mouvement est paradoxal puisque la reconnaissance de la complexité de la philosophie signe sa distance infinie avec les préoccupations de la vie quotidienne. C’est ainsi une estime qui écarte encore plus la philosophie du monde dont elle est issue, une vénération qui la conforte dans la position de surplomb qu’elle prend quant aux choses qu’elle pense. Tous disent la même chose, avec des formules quasiment identiques : « Je n’ai jamais compris », « Il faut être une tête pour faire ça », « J’ai aimé, mais ce n’était pas pour moi. »
Cette honnêteté, plutôt rare en d’autres circonstances, est en fait bien funeste. Elle fait de la philosophie un discours de spécialistes, de rhéteurs armés d’un langage si technique qu’il semble que chaque terme soit comme un nouvel alphabet. Il faudrait s’arrêter sur chaque mot pour comprendre le sens d’une phrase. Effort harassant et désagréable pour le si petit plaisir que l’on retire une fois la sentence comprise. Placée sur un piédestal, la philosophie impressionne parce qu’on ne la comprend pas, et cette incompréhension la renforce dans son éloignement de l’ordinaire. Elle est dans les nuages, hors du monde, incapable de parler de lui alors que c’est de lui qu’elle émerge, de ses problèmes et de ses tensions. Un poncif s’est constitué : la difficulté à comprendre le discours philosophique prouve la valeur et l’éminence de cette discipline.

Et l’étudiant en philosophie voit dans la difficulté qu’il a à parler de philosophie avec celui qui ne l’étudie pas la preuve de sa supériorité. S’il peut les comprendre alors qu’eux sont hermétiques à son discours c’est bien qu’il les surpasse ; voilà ce qu’il se dit en son for intérieur. Fier de la matière qu’il étudie, il en vient même à oublier qu’il n’est qu’étudiant. Ainsi, il lui arrive, de plus en plus, au fil des années, de ne plus reprendre les autres lorsqu’ils parlent de lui comme d’un philosophe. Il n’est plus étudiant mais philosophe. Il prend plaisir à s’entendre appeler par ce terme élogieux qui exprime, selon lui, toute sa grandeur. Lui qui n’a pourtant sans doute jamais rien écrit. Lui qui, sans doute, est désarçonné lorsqu’on lui demande d’expliquer ce qu’est la philosophie. Et même si cette incapacité à définir sa discipline ne prouve absolument pas qu’il ne l’exerce pas, cela indique néanmoins que jamais il n’avait réfléchit à ce qu’il faisait. Il s’est ainsi, avec le temps, glissé dans la peau d’un personnage dont il ne peut même pas expliquer la fonction. Pourtant, il s’étonnerait si son ami, étudiant en licence de droit se présentait comme avocat, ou si un autre en école de commerce prétendait être commerçant. L’imposture lui sauterait au visage.
Généralement, l’étudiant en philosophie est trop content de lui, réjoui de l’image que son occupation produit de lui, pour refuser le titre qui lui est attribué. En fond de son âme, s’éveille de plus en plus cette pensée qu’il n’osait pas, initialement, exprimer : la philosophie a le monopole de la pensée. Telle est son privilège, elle seule peut accéder au fond des choses puisque leur essence en est sa préoccupation. L’être en tant qu’être, la vérité, l’homme, le bien, la raison, etc., autant d’objets supposés n’être atteints que par le discours philosophique. Les autres sciences n’étant que des approches, de plus partielles, et la philosophie seule permet un accès aux choses par le dévoilement de leurs apparences. Partout ailleurs on applique, on restitue un contenu, on réfléchit bien, mais en philosophie seulement on pense.
Ce mythe, largement entretenu par ceux qui font ou étudient de la philosophie, masque trop souvent les conditions matérielles qui sont à l’origine de la possibilité même d’en faire. J’ai souvent eu honte, lorsque des gens plus âgés rencontrés par hasard, déjà entrés dans la vie « active » se rapetissaient en apprenant que je faisais de la philosophie ; des gens qui souvent, parfois artisans, agriculteurs ou ouvriers, s’éreintaient à effectuer des tâches que je n’aurais pu soutenir une seule journée. Eux, qui s’humiliaient devant moi de n’être que de simples petits travailleurs, ne pouvaient imaginer que c’est moi qui avais honte d’être si éloigné, dans mes études, de cette matière sensible qui les occupe et des problèmes posés par ce monde que nous partageons.


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