Les relations diplomatiques et l’engagement de la France dans le monde musulman, turc et arabe, existent depuis de nombreux siècles, quand nos contemporains se les représentent trop souvent comme datant de la colonisation. On peut citer par exemple l’ambassade de Charlemagne à Bagdad (le contraire était vrai également), ou l’alliance en 1536 de François Ier avec Soliman Le Magnifique.

Depuis les attentats de 2015 en France, les Arabes et l’Islam font plus peur que jamais aux Français. Les points de friction se multiplient dans le monde entre chrétiens et musulmans. Plus généralement, c’est désormais autour des champs culturels (annoncés parfois inexactement comme “civilisationnels”) que les conflits semblent se structurer ; en Afrique entre les communautés religieuses, en Asie entre la Chine et ses voisins, en Amérique avec la frontière USA – Mexique… La relation entre l’Europe et son voisin le Moyen Orient est un enjeu fort pour les décennies à venir car si nous, les européens, ne sommes pas capables de dépasser ce prétendu choc des civilisations, qui le fera ? Nous devons au monde d’être à nouveau des créateurs d’espaces de paix, comme l’Union Européenne a su le faire en son propre sein depuis 70 ans. L’étape d’après consiste en la concrétisation de la vision de géants comme Alexandre le Grand, Lyautey ou Lawrence d’Arabie, tout ceux qui ont pensé la paix de l’Atlantique à l’Asie d’un seul regard. Au lendemain des attentats de Paris, cette vision commence avec la relation occidentalo-arabe.

Quel regard constructif et humaniste poser sur cette relation complexe et multiséculaire? Elle est si complexe qu’il est impossible de l’embrasser d’un seul regard. Il existe pourtant aujourd’hui un besoin réel d’adopter une analyse, d’en tirer une politique et de s’y tenir pour quelques années pour la voir porter ses fruits. Il nous faut aborder différents points qui s’alimentent entre eux : les aspects théologique, historique et politique. Différentes tendances structurent en effet la situation actuelle : renaissance intellectuelle et littéralisme coranique, échec de l’Occident quant à la stabilisation de la région et confiscation de la décolonisation par les dictateurs.

Cet article s’intéresse à un aspect théologique. Il convient en effet d’éclairer la relation occidentalo-arabe dans le temps pour apaiser nos craintes et comprendre qu’au-delà des tentatives de manipulations de quelques dictateurs et d’ayatollahs tenants d’un Islam wahhabite, une cohabitation fructueuse est possible et désirable, comme signe de paix pour le monde en ce début de XXIème siècle.

Pour soulager la tension encore tangible en ce début d’année 2016 au lendemain des attentats de Bruxelles, et nous projeter ensemble pour faire société en France et en Europe, il nous faut nous souvenir du fait qu’il y a peu de temps encore, les pays arabes étaient au coeur d’un dynamisme moderne et intellectuel qui faisait cohabiter sans peine l’Islam et la marche vers les aspects les plus positifs de la modernité occidentale (qui n’est pas dans son ensemble une finalité universelle) : démocratie, liberté d’expression et de conscience. Nous allons donc nous pencher sur ce qui différencie la Renaissance arabe du wahhabisme, et en évaluer les conséquences dans un contexte postcolonial et postmoderne.

Un Islam complexe : la Nahda comme horizon de paix, le wahhabisme comme bombe à retardement

L’expédition égyptienne de Napoléon[1], cette tentative occidentale d’intrusion coloniale et culturelle au XIXème siècle, va provoquer en réaction le début de la Nahda : littéralement la Renaissance. “Les arabes vont alors chercher à relever le double défi de la domination ottomane et de l’expansion occidentale”[2], selon le mot de JP Filiu.[3] Interrompue par les événements du XXème siècle, trahis par les négociations des occidentaux, la Nahda n’est pas encore pleinement accomplie, et nous en payons aujourd’hui chèrement le tribut.

La Nahda permet la prise de conscience d’elle-même du peuple arabe. Dans son idéaltype, elle a trois pôles qui se réalisent chacun en une zone géographique différente, et chacun de ceux-ci ont le goût d’un progrès très proche de ce qui semble bon dans notre démarche de Renaissance et des Lumières :

En Egypte, par la puissance de l’État modernisateur :

  • Mohammed Ali réforme l’armée, refond le système foncier, lance des grands travaux, institue des monopoles d’État.
  • Il est très entouré par des officiers français, convertis à l’islam ou saint simoniens.
  • Il envoie à Paris des boursiers et un imam formé à Al Azhar, “la Sorbonne de l’Islam” d’après Bonaparte. C’est lui qui écrit L’or de Paris, publié en arabe en 1834, qui exhorte “les foyers de l’islam à rechercher les sciences étrangères, les arts et les métiers, car il est établi et notoire que tout cela existe à l’état de perfection chez les Francs”.[4] Quel fossé avec les communiqués de Daech sur “les attaques bénies … contre la capitale des abominations et de la perversion » ![5]

En Tunisie, par la légitimé d’une construction constitutionnelle :

  • Hammouda Pacha, est le beys (une sorte de préfet) de Tunis à partir de 1782. Lorsque le prédicateur wahhabite le somme de se soumettre à son dogme violent (possibilité d’attaquer et d’envahir les pays voisins au nom de l’Islam), il s’y refuse en confiant la rédaction de la réponse à la Zitouna, le centre intellectuel islamique tunisien.
  • L’un de ses successeurs, Sadiq bey, édicte le Pacte de paix sociale de 1857, “placé sous le double signe de la foi et de la raison”. C’est le premier document qui désigne comme visée ultime la maskaha, l’intérêt général, notamment via un service public. La constitution adoptée en 1861 est la première du monde arabe et ottoman. Elle distingue pouvoirs politique et religieux. Le chef de l’État n’a pas besoin d’être musulman. Ses successeurs organisent les douanes, la justice, et une école de formation laïque pour l’élite.

Au Levant (Liban et Syrie actuelle), par le dynamisme de la construction intellectuelle :

  • Kawakibi, fondateur en 1877 du premier hebdomadaire arabe, L’Alep, est un cheikh qui considère que “la meilleure forme est la démocratie constitutionnelle”. Son engagement en faveur de la séparation du politique et du religieux est très claire : “Laissez-nous résoudre notre vie profane en neutralisant les religions qui auront leur rôle à jouer dans l’au-delà. Laissez nous rassembler autour de ces mots : Vive la nation, vive la patrie, et que nous vivions libres et dignes”.[6]

Ces éléments nous font pressentir comment il était possible qu’un Islam tout à fait compatible avec l’Occident émerge dans cette région du monde.

 

A l’opposé de cette Nahda émerge en 1744 un pacte entre la famille des Saoud et le prêcheur Mohammes Ibn Abdelwahhab. Son analyse est basée sur une tentative de lecture littérale d’une part en s’accrochant sans finesse au dogme du Coran Incréé, directement dicté par Allah (ce qui est compliqué à soutenir du fait que le Coran est un texte composite et à bien des égards contradictoire) ; et la fin de la confusion entre l’Oumma (la communauté des croyants) spirituelle et politique califale. Celui-ci construit une doctrine intolérante qui n’envisage pas la séparation du religieux et de l’État et qui justifie des compagnes violentes contre les tribus environnantes.

Si l’Islam est plus complexe que cette distinction entre deux pôles, ce choix théologique des Saoud et la caisse de résonance du pétrole ont permis à un petit prédicateur violent de diffuser massivement une pensée malsaine et clivante.

 

Dans cette distinction des idéaltypes Nahda-Wahhabisme se joue la compatibilité avec la République ou le basculement vers le désespoir violent

Quelle conséquence dans cette différence fondamentale ? La fin de l’Empire musulman originel, les guerres et colonisations qui ont amené une fragmentation de cet Empire, font entrer à partir du XVIIIème siècle les musulmans dans une période de faiblesse relative qui ne va que s’accroître avec le temps. Les vagues migratoires post seconde guerre mondiale vont ensuite en faire basculer une petite partie d’une frustration géopolitique à une frustration également économique et sociale. Elle va placer les lecteurs dans une disposition de cœur et d’esprit qui s’accommode mal d’une lecture apaisée permettant de relever les enjeux de la postmodernité.  C’est pourquoi selon Dounia Bouzar, fondatrice du Centre de prévention contre les dérives sectaires liées à l’islam (CPDSI), beaucoup de dérapages vers une prétendue radicalité trouvent leur origine dans les vidéos de théorie du complot. La frustration de ces populations est le creuset où vient aisément se déposer la boue du discours plaçant l’Occident et Israël dans le rôle du tortionnaire. Il trouve malheureusement un écho fort dans ces populations du fait de l’histoire récente.

Ce point est essentiel car c’est bien dans cette distance saine au texte coranique que peut se construire un Islam intégré à la République. Ce mode de pensée est propre à la Nahda, qui permet de prendre en considération le Coran dans son ensemble, ainsi que les textes auxquels il se réfère, à commencer par les « circonstances de révélation » ou asbâbu-n-nuzûl, qui sont un autre corpus de textes éclairant le Coran. C’est uniquement ainsi que l’on peut passer d’une lecture historisante voyant le contexte historique et géopolitique de la révélation comme la cause de la révélation à une lecture distante et éclairée. Cela permet de se détacher d’un génome coranique unique pour qualifier l’Islam, et de rappeler  que le Coran ne se suffit pas à lui même. Le risque est que, selon l’imam T. Oubrou, “les musulmans d’aujourd’hui n’ont plus cette culture de la complexité théologique […], de la scolastique médiévale, de la complexité du droit. Il y a  une ignorance qui accompagne cette radicalité”.[7]

Il y a ainsi une claire logique de choix idéologiques, d’écoles spirituelles, qui nous permet de nous éloigner de l’essentialisme dans l’étude de la religion musulmane pour soit nous inscrire en faux contre une certaine sorte de folle radicalité, soit ouvrir la porte à celle-ci. C’est ici que l’État doit se poser la question de son rôle, en partenariat avec les dignitaires de l’Islam modéré et avec un travail fin de renseignement ; car le wahhabisme, comme doctrine violente, n’est pas plus en accord avec la République que ne l’étaient les sectes responsables de suicides collectifs dans les années 1990 et doit être traité comme tel. C’est ce que nous rappellent nos compatriotes musulmans avec le mouvement  #Notinmyname. Plutôt que de les suspecter, il est temps de les écouter.

 

sykes-picot

La constitution d’un contexte international qui aboutit aux faits de terrorisme qui nous ont frappé récemment est à prendre en considération pour comprendre comment sortir de l’ornière où nous patinons. Cet article s’intéresse donc à la question des rapports politiques entre Occident et monde arabe au XXème siècle. Son objet est de montrer que l’histoire n’a pas laissé à la Nahda le temps d’aller au bout d’elle-même et que c’est sur l’avortement de ce mouvement que s’est construite la tension géopolitique que nous connaissons aujourd’hui. Il ne s’agit pas ici de critiquer les choix politiques de nos prédécesseurs mais d’analyser avec recul les mécanismes qui ont amené à la situation dans laquelle nous sommes pour mieux les déconstruire au besoin.

L’Histoire n’a pas laissé à la Nahda le temps d’aller au bout d’elle-même

Au début du XXème siècle renaît le projet d’un État saoudien wahhabite. Dans le même temps, des musulmans de la Nahda ont négocié avec les Français et les Anglais la création d’un État arabe autonome. C’était compter sans les négociations secrètes entre la France et la Grande Bretagne, et les accords Sykes – Picot en 1916. Ceux-ci se répartissent les territoires du Levant (Syrie, Irak, Jordanie, etc.). C’est contre cette trahison que s’insurgent encore aujourd’hui les membres de Daech. Le paroxysme du non-respect de la parole donnée aux arabes intervient avec la déclaration Balfour et l’engagement auprès du mouvement sioniste pour la création d’Israël, contre tout ce qui avait été énoncé précédemment par Mac-Mahon. On imagine le bruit que fit la révélation des négociations Sykes-Picot par Trotski après la révolution soviétique. Qui tire le plus grand bénéfice de ce déni du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ? L’Arabie Saoudite. Plus d’un siècle de renaissance arabe, loin d’avoir forgé des liens durables entre les puissances européennes et les Arabes de la Nahda, aboutit au contraire à la consécration d’un État saoudien fondé sur une idéologie anti Nahda : le wahhabisme. L’argent du pétrole s’est chargé depuis de donner une caisse de résonance à ces idées obscurantistes.

“Les arabes ont connu sous des formes différentes au Caire, à Beyrouth, à Damas, des dizaines d’années de vie parlementaire, de pluralisme partisan, et de presse dynamique. L’invocation d’un passé si proche provoque aujourd’hui l’incrédulité tant l’image du monde arabe est associée à la violence et à l’arbitraire.”[8] Les acteurs de cette société civile et intellectuelle pluraliste, derniers tenants de la Nahda, ont ensuite été remplacés par des dictateurs, souvent des militaires. En effet, puisque la décolonisation se fit plus par la violence que par le militantisme, ce sont logiquement les leaders armés et non les intellectuels qui prirent le contrôle du pouvoir. Ceux-ci ont profité de leurs propres conflits de libération nationale, et de la crispation liée au conflit Israélo-Palestinien. En lieu et place de coalitions politiques pluralistes basées sur l’engagement et la dynamique politique, les insurrections nationalistes ont favorisé des structures hiérarchisées pyramidales et coercitives. C’est ainsi que pendant vingt ans, sur fond de rivalité entre pouvoirs nationaux, de guerre froide, de coups d’État, de grands leaders aussi comme Nasser mais trop ponctuellement, l’idée des Lumières arabes s’érode et la vie politique arabe se crispe sur la question palestinienne. Le fil de la Nahda des arabes a été perdu.

Le terrorisme contemporain naît sur cette libération perdue

Une fois cette génération passée, il ne reste sur les ruines de l’idée d’une libération arabe que des dictateurs pour instaurer des régimes durs, dont Assad (le père) et Sadate sont les parfaits exemples.

Dans ces désillusions, et dans le contexte de la guerre qui débute en Afghanistan en 1979, deux hommes vont créer à Peshawar une “base arrière” pour “volontaires” dans une idéologie wahhabite qui attire les militants déçus de l’islamisme et des nationalismes arabes : Abdullah Yussuf Azzam et Oussama Ben Laden, qui se sépare du premier et crée Al Qaida, “La Base”. Dans le même temps, la rivalité et les violences entre chiites et sunnites ne font qu’accroître, notamment en Syrie où Assad massacre une partie de son propre peuple.

La guerre du Koweït et l’alliance des Saoud avec les USA créé une nouvelle ligne de fracture. Ben Laden, qui propose ses troupes, ne comprend pas qu’on choisisse de s’allier aux infidèles. Les Saoud, poussés par l’envie de faire du business et de prendre une place dans le concert des nations, rompent l’alliance historique avec les wahhabites liés à Ben Laden et font davantage la promotion des salafistes quiétistes apolitiques pour qui l’engagement social et politique est une idolâtrie mais qui comptent régir toute la vie privée.

Les dérives totalitaires, consuméristes et piétistes noient le monde arabe dans un sentiment d’impuissance et de bourbier violent, terreau parfait pour le terrorisme suicidaire. Chaque contestation est appelée terroriste ce qui permet aux dictateurs de renforcer la légitimité de leur pouvoir violent. Les mouvements contestataires payent un très lourd tribut aux dictateurs. Oussama Ben Laden et Zawahiri définissent une théorie de la lutte contre les ennemis lointains, plus intuitifs (URSS puis USA), puis contre l’ennemi proche : les régimes faussement musulmans. En 1998, ils lancent les premiers attentats contre les ambassades américaines, avant le drame de 2001.

Suite à la réaction des USA, les dictatures arabes comprennent vite la façon dont elle peuvent en tirer parti pour asseoir leur pouvoir: Ben Ali en Tunisie dénonce par exemple une opposition pourtant pacifique comme étant aux mains d’Al Qaida. Zarquaoui qualifie de grâce divine l’intervention américaine en Irak tant elle permet un afflux international de jihadistes, à commencer par ceux de la filière des Buttes Chaumont dont sont issus les assassins de l’attentat contre Charlie Hebdo. Après la mort de Zarqaoui en 2006, la branche irakienne d’Al Qaida devient l’”Etat Islamique en Irak”.

C’est ainsi que la fin du XXème siècle voit se dessiner un cadre assez dramatique pour les arabes : trahis diplomatiquement à la fin de la première guerre mondiale, ils ne doivent leur indépendance qu’à des soubresauts violents qui ont mis à leur tête une caste qui n’était pas celle la plus apte à prendre soin des populations qui leur étaient confiées et qui se révéleront être des dictateurs. Les différents clans au pouvoir vont s’y maintenir par la force jusqu’à cette source d’espoir pour certains et de désillusion pour d’autres que fut le « printemps arabe », dont nous traiterons dans l’article suivant dédié à la question politique.

Printempsarabe

En 2004 avec Madrid, c’est le début de la projection d’Al Qaida sur le sol européen avec les attentats qui font 191 morts. Puis 56 autres à Londres en 2005, et enfin les deux tragédies françaises de 2015.

Cette projection de la violence du monde arabe en Europe va drastiquement modifier le rapport que nous entretenons avec cet espace géographique voisin, et affecte profondément la relation occidentalo-arabe. Les mouvements incitant à continuer à faire la fête à Paris, avec tout ce qu’ils avaient de généreux et de sympathique, ne doivent pas nous empêcher de prendre conscience que les rapports ne seront de fait plus jamais les mêmes. Il convient donc de prendre conscience de ce changement de réalité, et de définir la façon dont nous souhaitons le vivre. Dans le cas contraire, l’inconscient parlera dans les urnes, mais avec tout le manque de finesse d’un bulletin de vote.

L’objet de cet article, traitant de la nouvelle attitude géopolitique à adopter, ne doit pas nous faire oublier que c’est par une exigence d’intégration, dont chacun est responsable dans son comportement et dans ses choix quotidiens, que nous pouvons le plus contribuer à apaiser ceux qui pourraient commettre de tels crimes. Au demeurant, surtout dans un pays en crise économique, il y aura toujours des exclus à la limite du système. Tant que l’option islamiste existera, ceux-ci seront tentés de l’adopter. C’est pourquoi nous devons nous poser la question de la bonne attitude à adopter suite au tournant que représente la projection militaire violente sur le sol européen. Il nous faut comprendre que la lutte contre l’islamisme radical et les dictateurs arabe n’en est qu’une, contre un Janus aux deux visages.

Comment nous situer militairement suite aux attentats?

La réponse à la violence par la violence n’est pas en soi un facteur de paix. Le comportement mimétique violent entraîne toujours un effet de balancier qui va en s’aggravant si l’on ne se pose pas précisément la question de l’importance que l’on veut lui donner[9]. De nombreuses voix se sont élevées pour questionner par exemple la pertinence des frappes aériennes suite aux attentats. Elles sont légitimes car l’on peut craindre que cette violence ne fasse se lever de nouveaux combattants. Au demeurant, l’attitude pacifiste n’est pas plus pertinente.
Arrêtons-nous un instant sur le cas de Madrid en 2004. Le terroriste ne peut jamais espérer une victoire militaire. Il espère une victoire politique. C’est ce qui se passe à Madrid où les élections suivant les attentats voient la victoire de Zapatero et le retrait des troupes de la coalition internationale. Les terroristes ont obtenu une parfaite victoire politique. Avec tout le respect qu’il convient d’avoir pour nos amis espagnols, c’est probablement une leçon que les jihadistes ont retenue et dont nous payons les suites depuis. Force est de constater qu’en 2015, sur un temps très court, Daesh a attaqué les Russes (attentat dans l’avion de ligne le 31 octobre au-dessus du Sinaï), les chiites au Liban le 12 novembre, les français le 13 novembre. C’est-à-dire une majeure partie des membres de la coalition qui les combat.

Les dirigeants de Daech espèrent deux choses :

  • une victoire politique et un retrait des forces armées de leur zone de combat millénariste pour gagner la bataille apocalyptique dans laquelle ils sont lancés

  • une guerre civile en Occident suite à nos réactions anti musulmanes, dont Ajaccio est une très belle illustration en cette fin d’année.

Il nous faut donc réagir militairement, de la façon la plus ciblée est mesurée possible. Et parce que nous savons que la nuance est impossible dans un bombardement, surtout avec des groupuscules cachés au sein des populations locales pour les prendre en otage, il nous faut nous poser la question de la réponse politique à la frustration de ces peuples.

Un espoir inattendu à entretenir : le printemps arabe

C’est un moment inattendu, après les attentats de la dernière décennie, que les peuples arabes ont choisi pour se soulever et renouer avec l’esprit de la Nahda, la Renaissance. C’est le printemps arabe. Les jeunes arabes, bien plus éduqués que leurs parents, peu nombreux après la transition démographique, s’élèvent contre le nizam, le système / régime, qui ne leur permet pas d’atteindre le niveau de vie espéré. Avec un arabe commun, des chaînes d’information et Internet pour communiquer, c’est toute une génération qui s’indigne contre les goinfres en place qui les empêchent selon eux de prendre leur juste place. Le niveau de chômage de la jeunesse arabe est ainsi deux fois supérieur au niveau mondial.

Le 10 décembre 2010, Bouazzi, un jeune marchand de rue, n’a pas de quoi payer son pot de vin aux policiers tunisiens, et s’immole par le feu devant le parlement. C’est le début de la chute de Ben Ali et de la place Tahrir en Egypte qui aboutit à la démission de Moubarak. En Algérie et au Maroc le mouvement est désamorcé par des réformes. Au Bahrein et au Yemen il est réprimé violement. Le roi Abdallah d’Arabie achète la paix avec un programme social de 129 milliards (!) de dollars.

Assad et Saleh ont eux compris ce qu’ils pouvaient tirer de l’islamisme au plan international pour se garantir une stabilité. Assad fait ainsi libérer à ce moment-là des centaines de cadres islamistes qui rejoignent l’Etat islamique, tout en raflant et torturant les opposants modernistes et non violents. Saleh au Yemen ordonnera même d’abandonner une ville (Zinkibar) aux combattants islamiques.

La complexité de la lutte contre un Janus au deux visages

L’opposition historique des dictateurs aux islamistes place ces derniers en pole position lorsque des élections sont organisée (PJD au Maroc, Ennahda en Tunisie). Les dictateurs et les islamistes se nourrissent les uns les autres. Il nous faut apprendre à être patient car il était évident que le premier vote leur serait favorable. Nous jugeons les printemps arabes trois ans après leur avènement, alors même que la République Française a mis un siècle à se stabiliser après la Révolution… Mais on peut espérer que la confrontation au pouvoir et au monde réel (comme c’est cruellement le cas au Maroc) leur fera perdre celui-ci lors de l’échéance suivante. La Tunisie nous montre aussi un cas où les islamistes modérés décident d’eux-mêmes d’une constitution moderne de compromis avec les autres partis. Il nous faut respecter la démocratie jusque-là, jusqu’à la possibilité de l’arrivée, qu’on peut espérer temporaire cependant, d’islamistes au pouvoir.

Un positionnement occidental à réinventer

Au contraire de cette sagesse, les occidentaux traumatisés par le terrorisme et l’engagement désastreux des USA en Irak se posent la question de la cohabitation possible entre Islam et démocratie au lieu de se pencher sur les conditions d’avènement de la démocratie et d’achèvement de la Nahda dans le monde arabe. Sans oser soutenir véritablement la rébellion syrienne, les occidentaux ont laissé Assad déployer l’EI (proclamé sous sa forme actuelle en 2013) sur son territoire. Cette situation et les revenus de l’EI lui ont donné le temps de mener une politique vengeresse sur la ligne Sykes Picot en la faisant de fait disparaître, et en montant une opération de communication choquante visant à rappeler à l’Occident traître qui sont les nouveaux maîtres des lieux et à radicaliser sa jeunesse.

Au nord, en Syrie, Daech a été alimenté par Assad en hommes et en espace. Au sud à la jonction avec l’Irak, c’est la politique désastreuse menée par la minorité chiite mise au pouvoir par les USA contre la majorité sunnite qui a conduit à l’explosion de la contestation et au ralliement à l’EI de certains anciens cadres baasistes de l’armée de Saddam – donc très attachés historiquement à la laïcité…. On mesure à quel point tout ceci est loin de la question religieuse à proprement parler.

Le projet des dictateurs en place est de faire croire que nous n’avons le choix qu’entre eux et les terroristes. C’est une illusion car eux-mêmes utilisent les terroristes comme carte dans leur jeu. C’est ainsi que l’intervention russe pourra donner un sentiment de stabilité, mais qu’elle ne la donnera probablement qu’au prix du maintien du système Assad.

Il nous faut arrêter de penser le monde arabo-musulman comme un danger pour la France et l’Occident, comme le souhaitent les dirigeants en place, mais nous repositionner dans le temps long du partenariat avec les Arabes, et encourager de toutes nos forces l’achèvement de la Nahda et de la transition démocratique. Elle sera certainement décourageante dans un premier temps mais l’exemple tunisien nous montre dès aujourd’hui qu’elle peut être un chemin de libération. Lorsque ces peuples seront allés au bout de cette démarche de liberté, alors peut-être le monde arabe ne pourra-t-il plus être érigé en symbole de l’oppression occidentale contre l’Islam qui fait se lever les Kouachi de tous bords.

A la question complexe de la bonne attitude à adopter, nous répondrons donc qu’il ne faut jamais laisser la victoire politique à l’islam radical dans les pays arabes mais s’y opposer par le hard power quand la majorité d’une population donnée est pour la démocratie et contre une dictature ou l’islam radical qui l’oppresse, et le soft power quand ce n’est pas le cas. Dans nos démocratie représentatives il ne faut jamais laisser un sentiment de victoire politique aux terroristes car c’est ainsi qu’ils reviendraient perpétrer leurs crimes.

Mais c’est surtout en accompagnant au maximum et sur le temps long les printemps arabes et l’aboutissement de la Nahda que nous pouvons espérer un apaisement de la situation Moyen-orientale et de nos rapports avec les pays arabes et avec nos concitoyens qui s’y identifient – même si c’est souvent pour de mauvaises raisons. Loin d’être une attitude de bien-pensants, celle-ci demande énormément de force et de conviction car les dictateurs en place ne manqueront pas d’allumer la mèche du terrorisme pour influer sur l’Occident. C’est ainsi que nous pourrons juger de notre courage politique. C’est probablement le prix de la paix au XXIème siècle, à l’étranger et sur notre sol. C’est en tout cas celui qui nous permettra de conjurer la malédiction du choc des civilisations, et de montrer une nouvelle fois au monde que l’Europe peut, avec son voisinage arabo-musulmans, être le lieu de l’échange et de la civilisation.

[1]“Je respecte Dieu, son prophète Mohammed, et le glorieux Coran”; cité in Les Arabes, leur destin et le notre, JP Filiu, p12

[2]Ibid p14

[3]Ces articles sont largement inspirés de l’analyse que JP Filiu fait de cette région.

[4]Ibid p24

[5]Communiqué de revendication d’ISIS au lendemin des attentats du 13 novembre 2015 à Paris.

[6]Cité in Maher al-Charif et Salam Kawakibi, Le courant réformiste musulman et sa réception dans les sociétés arabes, IFPO, Damas, 2003, p16.

[7]Répliques, A Finkielkraut, L’Islam et l’Occident, invités D.Simoni et T.Oubrou 31.10.2015

[8]Les Arabes, leur destin et le notre, JP Filiu, p95

[9]Voir en ce sens R.Girard, La violence et le sacré.

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