Tout au long du dix-neuvième siècle, quelques idéalistes rêvaient d’Europe unie. Mais leur enthousiasme, et la rigueur intellectuelle avec laquelle les plus engagés d’entre eux bâtissaient des projets, ne pesaient pas lourd face à la loi de l’époque. La loi de l’époque, cette manière dont la réalité suit son cours implacablement, c’était alors l’exaltation des nations. Engagées dans une quête mimétique de puissance, elles glorifiaient chacune l’unicité de leur culture et leur ascendance glorieuse, elles augmentaient leurs moyens matériels, elles tentaient d’obtenir dans le monde une place digne de leur grandeur supposée. Ce processus avait pour défaut, entre autres, d’être compétitif. La rivalité, qui constituait son moteur, le transformait peu à peu absurdement en une marche à la guerre. L’Europe des nations unies, alors, n’était que le rêve de quelques pacifistes bien incapables de lutter contre la réalité. Quand la guerre a fini par s’imposer, elle a enclenché un cycle de revanches. La nouvelle loi de l’époque, le réel s’imposant envers et contre tout, c’est devenu la répétition de la guerre, puisque la guerre appelle la guerre. Les pacifistes faisaient pâle figure dans ce cycle de violence. Idéalistes sans prise sur le réel, ils ont été dépassés par les événements. Leur inaction les a même parfois précipités. La seconde guerre mondiale a eu lieu, et l’Europe est devenue le territoire cultivé sur lequel on fut barbare, le territoire du progrès technique sur lequel on développa à l’extrême les moyens de violence.

Après la catastrophe, un nouveau réel s’est profilé qui est vite devenu inquiétant. Jean Monnet écrivait en 1950 : « Dans la situation du monde actuel, on ne rencontre que des impasses ». Il parlait avant tout d’un possible retour de la guerre mondiale, dans laquelle l’Europe se déchirerait à nouveau, emportée par le mimétisme de puissance des deux blocs. Il parlait également de la compétition économique de la France et de l’Allemagne, dans laquelle les grandes entreprises allemandes imposaient leur supériorité, ce qui, associé aux frustrations de la défaite, pouvait faire craindre le possible retour d’une revanche. En fait, Monnet ressentait douloureusement la loi de l’époque imposer de nouveau la folie d’un réel autodestructeur. Contre de telles forces, que peut faire un homme ? Que peut faire même un gouvernement ? L’originalité de Jean Monnet tient dans ce qu’on a appelé son « approche fonctionnaliste ». Cet idéaliste, qui voulait changer le cours du réel, mais qui savait que les vœux pieux restent des vœux et qu’on ne peut pas résoudre tous les problèmes d’un coup, concevait un changement par petits pas. Il s’est mis à planifier non pas une solution, mais un commencement de solution. Non pas « faire la paix », ce qui est impossible, mais « faire un pas en direction de la paix », ce qui est possible. Jean Monnet a ainsi travaillé secrètement sur un projet de mise en commun de la production du charbon et de l’acier (les matériaux nécessaires à la construction d’armements) à destination de la France, de l’Allemagne, de la Belgique, du Luxembourg et des Pays-Bas. Pour convaincre les acteurs politiques et économiques de s’engager dans ce projet, il a pris en compte leurs intérêts, qui restent un motif d’action essentiel. La jeune CECA, autour de laquelle se sont unis Schuman et Adenauer, visait à créer une « solidarité de fait » entre des nations en compétition. Cette solidarité ponctuelle devait ouvrir la voie à une coopération sans cesse accrue. Ce qui est intéressant dans cette affaire, c’est que ça a marché. Ca a marché. L’Europe qui est née là a cessé d’être un idéal incapable d’avoir prise sur la loi de l’époque pour devenir du réel.

Mais tout est sujet à corruption, même les belles institutions…

Aujourd’hui, la loi de l’époque qui s’impose implacablement est inquiétante à beaucoup d’égards. Il est délicat de décrire la loi de sa propre époque, mais on ne peut pas ne rien en dire. On lui donne souvent le nom générique de mondialisation, mais c’est un terme fourre-tout dont on ne sait pas bien s’il signifie unification du monde, uniformisation du monde, occidentalisation du monde, libéralisation économique du monde, démocratisation du monde, ou une simple augmentation relative de flux divers. Mais ce terme a l’avantage de rendre manifeste notre interdépendance collective, le fait que nous sommes dans le même bateau, nommé planète Terre. La loi de l’époque est également décrite comme une hypertrophie des pouvoirs économiques au détriment des pouvoirs politiques. Il apparaît que la dérégulation de l’économie et de la finance, au lieu d’assurer un équilibre des puissances (ce qui est normalement le sens même d’un marché), permet l’émergence de grands financiers et de féodaux transnationaux agissant sur le monde commun selon des principes ne visant pas le bien commun, entraînant à l’occasion des externalités négatives nombreuses, à commencer par la dégradation des biens publics mondiaux. Ce processus va de pair avec une certaine dépolitisation des sociétés occidentales fatiguées et portées à l’individualisme, ce qui rend les questions publiques secondaires par rapport à la quête de bien-être individuel. D’autres insistent, pour décrire la loi de l’époque, sur l’autonomie de la techno-science, qui imposerait à l’histoire son rythme par son développement propre et démesuré, sans faire l’objet d’un projet commun. Quelques grands innovateurs technologiques, provenant souvent de la Silicon Valley, semblent capables de donner à l’histoire globale une orientation quoi qu’en pense le reste de la planète. Qu’on ait besoin de retrouver de l’équilibre, entre politique et économie, entre nature et technique, entre riches et pauvres, est de l’ordre de l’évidence. La loi de l’époque nous conduit vers une explosion d’inégalités, une dégradation environnementale dangereuse, une situation internationale terriblement tendue, autant d’impasses desquelles on ne saurait sortir d’un coup. Ce qui est triste, c’est que l’Union européenne semble plus souvent entériner la loi de l’époque que chercher à la contrer subtilement. Elle était au courant du trucage des moteurs Volkswagen, elle prépare des traités de libre-échange permettant aux entreprises d’attaquer en justice des Etats dont les lois réduiraient le profit, elle se renationalise au moment où des décisions communes seraient judicieuses. Elle semble assister passivement aux processus en cours, voire leur donner de l’ampleur. Les occasions de crises rendant possible une action originale de réorientation du réel ne manquent pourtant pas. Après la crise financière, on pouvait tenter de modifier les règles de la finance internationale. Après la crise grecque, on pouvait commencer à redessiner la politique macro-économique européenne. En pleine crise des réfugiés, on peut tenter de renouer avec un certain humanisme cosmopolitique. Réunir des acteurs en compétition autour de commencements qui les engagent, pour résoudre de manière originale les problèmes insolubles que nous pose l’époque, il me semble que c’est cela, l’esprit des pères de l’Europe.

Une pensée sur “L’esprit des pères de l’Europe

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