Daesh, je ne sais pas comment t’appeler autrement que par ce petit nom que tu t’es toi-même donné. En effet, il est difficile de t’identifier, tu es à la fois un et multiples. Comme dirait l’autre, tu es légions. Daesh, donc.

Tu as diligenté et commis des attentats en France cette année, dont au moins un a été un succès (de ton point de vue), celui du 11ème arrondissement de Paris ce 13 novembre. Puisque tu prétends parler au nom de l’Islam, je voudrais te répondre au nom de la France.

Tout d’abord, la France te présente ses excuses, parce que, oui, tu as raison, c’est la France qui est fautive en définitive.

C’est la France qui a attaqué Daesh la première. Au 12ème siècle, qui d’autre que la France a lancé une croisade contre Daesh ? Bon, ce n’était pas François Hollande ni les victimes des attentats qui l’ont lancée, la 5ème République n’existait pas, ni les actuelles frontières françaises (parlait-on même de « France » à l’époque ?) ; ce n’était pas la France qui a initié les croisades et Daesh n’existait pas.

Enfin et surtout, les croisades n’étaient pas un grand complot de « la croix » pour éradiquer l’Islam. Les croisades sont le résultat de plusieurs causes entremêlées par les mystères de l’Histoire, qui ont fait intervenir une foultitude d’acteurs aux intérêts différents, bien loin de l’image d’Epinal de la bataille rangée hollywoodienne d’un camp unifié (« les chrétiens ») contre un autre (« les musulmans »). Précisément, l’une des principales causes profondes des croisades est l’objectif (avoué ou non) pour le monde chrétien de sortir de ses divisions internes et de faire son unité, contre et au détriment d’un ennemi externe.

Mais peu importent les querelles d’historiens. Le plus important est bien sûr de voir, comme tu l’as fait, le lien direct entre les croisades du temps passé et l’actuel état de délabrement du Moyen-Orient. Car c’est bien ce qui te préoccupe : le califat du 12ème siècle (qui n’était à la même époque en Europe que le « Moyen-Âge ») était l’âge d’or de l’Islam. Depuis, évidemment à cause d’un complot incessant de l’Occident sous toutes ses formes, le Moyen-Orient a été marginalisé, il s’est « balkanisé » : il a perdu de sa superbe et de l’unité qu’il avait eue autrefois, par l’Islam. Cela ne peut être que la faute de l’occident, depuis les croisades jusqu’à l’invasion de l’Irak en 2005, depuis la chrétienté jusqu’à la modernité laïque de la démocratie et de la toute-puissance des marchés. Tu as en cela bien compris que, pour créer le groupe, la meilleure recette est certainement de créer un ennemi externe, bouc émissaire responsable de tous les maux.

Contre cette entreprise de démolition, tu n’as fait que te défendre.

L’autodéfense un droit absolu, défendu par tous les systèmes juridiques. Pour ce quiest du droit de se défendre en Islam, il faut rendre à César – ou plutôt à Daesh – ce qui lui appartient : tu as popularisé le concept de la guerre juste ou Jihad.

Un occidental français mécréant lambda, vivant dans l’abomination du libéralisme matérialiste a, grâce à toi, appris quelques notions de ce qui est juste aux yeux de Dieu, ce qui n’a pas de prix (ou plutôt si, environ 130 morts et 300 blessés). Ainsi, je pensais bêtement pour ma part que le ğihād musulman était avant tout (le ğihād majeur) le combat constant que mène le musulman contre les passions de l’âme. Je pensais ainsi que la première personne que tu devais combattre était en fait toi-même, ou plutôt les passions en toi-même.

Ce qui est drôle, et qui va peut-être t’étonner, c’est que la religion chrétienne, que tu détestes doublement – en tant que religion proto-islamique et en tant que figure historique fantasmée de l’occident (« les croisés ») -, connaît la même chose : le combat spirituel, c’est-à-dire le combat contre les divisions intérieures inspirées par Satan, en vue de se laisser habiter par la paix de Dieu. Chrétiens et musulmans sont parfois si proches…

Mais je m’égare, revenons à la guerre sainte. Ton mérite à cet égard est avant tout de donner une interprétation claire et univoque de ce qu’est la guerre sainte, alors que l’histoire de cette notion en Islam est celle de doutes et de questionnements érudits, pour aboutir à des interprétations divergentes des motivations de la guerre juste. De nombreux théologiens et juristes se sont arraché les cheveux pour définir, interpréter, nuancer le concept de guerre sainte en Islam au cours de l’Histoire. Il suffisait en fait, comme tu l’as si bien montré, de tracer un grand trait entre, d’une part les gentils, ceux qui suivent vraiment Dieu et reconnaissent le califat d’Al Baghdadi, et d’autre part les méchants, ceux qui refusent de suivre Dieu : tout simplement, est la guerre sainte, la guerre menée par ceux qui suivent Dieu contre tous ceux qui ne le suivent pas.

Bien sûr, il y a quelques zones grises.

Tout d’abord, la zone grise constituée par ceux qui se disent soumis à Dieu, mais qui refusent de suivre le califat et se sont égarés. Bien qu’ils représentent la très grande majorité des musulmans du monde, la loi du nombre n’a évidemment aucune importance : ceux-là sont bel et bien égarés, puisqu’ils acceptent que des règles non « musulmanes » (en-dehors du califat) aient autorité sur eux : ils ont accepté en France la liberté d’expression, la démocratie, la laïcité… ! Ceux-là, sauf conversion au vrai Islam, sont des mécréants.

Celle, ensuite, constituée des juifs et chrétiens (les gens du Livre), et autres mécréants innocents, dont le Coran condamne pourtant le meurtre expressément, en l’assimilant au meurtre de l’humanité toute entière. Toi qui sembles apprécier les textes sacrés quand ils ont une signification univoque, dépourvue des subtilités byzantines des disputes jurisprudentielles de la tradition multiséculaire, on aurait pu croire que tu t’attacherais à ce verset…

… on aurait eu tort, bien sûr, en omettant le plus important : ces gens sont des mécréants, refusant le califat et se livrant tout entier aux affres de la société matérialiste occidentale. De ce point de vue, ils ne sont donc certainement pas « innocents » ! Ils sont coupables d’avoir choisi la perversion, contre la volonté divine dictant la soumission au califat. En visant des bars et salle de concert, tu as brillamment visé ces décadents mécréants.

On espère que Dieu aura bien la même interprétation que la tienne, ne serait-ce que pour les kamikazes qui ont déjà frappé à la dernière porte. Ils ont sué sang et eau pour mener des attentats avec une rigueur et une précision dignes d’un project manager informatique, se sacrifiant eux-mêmes pour la cause…; il serait tout de même dommage qu’une bête erreur d’interprétation théologique les empêche de recevoir les houris et rivières de lait réglementaires.

Aussi, et pour conclure, je voudrais louer ton intelligence et ton sens aigu de la stratégie.

Ils n’ont rien compris, ceux qui t’appellent « illuminé » ou « fou d’Allah », comme si tes actes étaient motivés par le mysticisme et l’irrationalité.

Au contraire, tu as mené tes interventions avec intelligence et sens tactique. En attaquant Charlie Hebdo ou le cœur de Paris, tu as réussi l’exploit de poursuivre à la fois trois objectifs : tu augmentes l’islamophobie de la part des non-musulmans ; tu gagnes en renommée dans la sphère jihadiste ce qui te permet de continuer à recruter de nouveau guerriers ; tu divises les musulmans non-jihadistes. En définitive, tu divises toujours un peu plus la société, tu es celui par qui le scandale arrive.

La beauté de la chose, c’est que tu peux être sûr par avance de ton succès. Tu peux compter sur ceux qui profiteront de l’aubaine que tu leur offres pour jouer de la rhétorique sécuritaire, terreau fertile d’élections futures. Tu peux aussi compter sur ceux (souvent les mêmes) qui laisseront infuser l’amalgame entre toi et l’Islam. C’est dans ton plan bien sûr, mais tellement paradoxal : toi-même, avec tant de clairvoyance, tu te dépars résolument de toute appartenance commune avec les musulmans de la « zone grise » souillés par l’occident !

Quant à nous, mécréants occidentaux pervertis de France, allons certainement nous draper dans la certitude rassurante d’être du bon côté de l’Histoire et de représenter la démocratie, le progrès, le libéralisme et l’amour universel, contre les affres de l’ignorance et de l’obscurantisme. Eh oui, nous aussi, nous pensons avec subtilité qu’il y a les gentils d’une part et les méchants de l’autre, lesquels n’ont bien sûr rien en commun !

Encore un sacré paradoxe ! Alors qu’au fond, Daesh, ne nous mentons pas, l’un et l’autre : autant tu es bien loin des califats du 12ème siècle, autant tu es directement lié à l’occident matérialiste moderne, comme son monstre l’est à Frankenstein.

C’est pourquoi, il ne me reste qu’à te dire « à bientôt ».

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