Charlie Hebdo, pour venger le prophète. L’hyper casher, parce que c’étaient des juifs. Le centre commercial de Beyrouth, parce que c’était un quartier chiite. Kobané parce qu’ils étaient kurdes. La plage de Sousse, parce que c’étaient des occidentaux, qu’ils étaient en vacances, et qu’ils n’étaient pas convenablement vêtus. L’université de Garissa, parce qu’ils étaient chrétiens, et qu’en plus ils faisaient des études. La province d’Anbar, parce qu’ils étaient sunnites mais qu’ils résistaient à l’« Etat Islamique ». Baga, parce que certains d’entre eux soutenaient le gouvernement nigérian. Shikarpur et Peshawar, parce qu’ils étaient chiites, et qu’en plus ils priaient. Bruxelles, parce que c’était un musée et qu’en plus il était juif. Le Bardo, parce que c’était un musée, et qu’en plus ses visiteurs étaient occidentaux. Le Thalys, on ne sait pas trop pourquoi. L’Airbus au-dessus du Sinaï, parce qu’il était russe et que la Russie est pro-Assad. Khan Bani Saad, parce qu’ils étaient majoritairement chiites.

Paris, parce qu’ils se divertissaient, aux terrasses des cafés, au concert de rock, au match de foot.

Et ce n’est pas fini.

Quand j’étais petit, on m’a appris à l’école une fable de La Fontaine, Le loup et l’agneau. On y voit un loup assez cruel attiré par un peu de viande fraîche. Ce qui est intéressant, c’est qu’il ne se jette pas tout de suite sur l’agneau mais commence par justifier son acte. Il commence par préciser qu’il ne mange pas l’agneau parce qu’il a faim (ce qui est pourtant la véritable raison), mais parce que l’agneau salit l’eau dans laquelle il boit. Ou parce que l’agneau a dit du mal sur lui. Ou parce qu’un membre de sa famille a dit du mal sur lui. Ou parce que son espèce, de manière générale, ainsi que les alliés de son espèce (les chiens et les bergers), font tout pour lui rendre la vie insupportable. Qui le loup cherche-t-il à convaincre en accusant ainsi ? Lui-même sans doute, pour éviter la culpabilité. Et l’agneau aussi, sans doute, pour exercer plus tranquillement sur lui sa domination. En tous cas, à la fin de la fable, le loup a multiplié les raisons prouvant qu’il ne commettait pas l’injustice en mangeant l’agneau, qu’au contraire il accomplissait la justice même. Y croit-il vraiment ? N’est-il pas le pire des hypocrites ? Je pense qu’il est possible qu’il se soit auto-persuadé d’être légitime dans sa violence.

Les terroristes se sont persuadés qu’ils ne commettaient pas l’injustice. Plus que ça, ils sont persuadés que, par leurs actes, ils réalisent une œuvre de justice, ils réalisent la justice même. Quand les survivants du massacre du Bataclan racontent que des balles traversaient la tête de leurs voisins, qu’il y avait des mares de sang, on a du mal à penser que l’homme tenant la kalachnikov puisse sincèrement, consciemment, considérer son acte comme juste. Est-il le pire des hypocrites, assouvissant un désir de violence en le camouflant sous un discours de justice ? Peut-être, mais je pense qu’il ne le sait pas, je pense qu’il s’est vraiment persuadé de la valeur de ce discours. Le groupe « Etat islamique » n’est pas un groupe de fous incapables de se contrôler, c’est un groupe d’idéologues, qui croient en leur idéologie. D’où sans doute l’incroyable sang-froid des tireurs que décrivent les survivants. De même que le loup finit par croire qu’il ne tue pas pour assouvir son désir mais pour se défendre de ses ennemis, de même les terroristes finissent par croire qu’ils ne tuent pas par malignité, par vengeance ou par frustration, mais pour la gloire de Dieu, la piété du martyre, le service du califat authentique. Je pense qu’il est essentiel de se convaincre de cela pour savoir comment lutter contre le terrorisme : ce n’est pas une simple question de conflit armé, c’est aussi une question d’idéologie. Comme le disait Dominique de Villepin il y a quelques mois[1], la lutte contre le terrorisme par les moyens de la guerre a des effets paradoxaux : plus on frappe, plus les têtes semblent pousser nombreuses sur l’hydre, et plus la conviction que l’Occident doit être puni grandit. Pour lutter contre le terrorisme, il faudra nécessairement parvenir à introduire des brèches dans l’idéologie qui le sous-tend, et il me semble que cela devrait être principalement l’œuvre de ceux qui y ont cru et dont la conscience morale se réveille, soutenus par les intellectuels et les théologiens musulmans qui luttent déjà contre le cancer qui gangrène leur religion de l’intérieur. A côté de ce combat idéologique, les ressources du conflit armé et de la lutte policière doivent bien sûr être employées pour contenir l’organisation et la mutualisation des forces terroristes, en prenant garde de ne pas devenir nous-mêmes terroristes en luttant contre le terrorisme (L. Bouderbala pointait ce risque sur ce blog il y a quelques mois[2]).

Pour continuer l’analogie avec la fable de La Fontaine, il me semble qu’il faut ajouter que les terroristes ne ressemblent pas tant au loup qu’à des agneaux qui se seraient transformés en bêtes féroces. Je veux dire : le terrorisme est l’arme des faibles se révoltant contre les forts. Cela ne l’excuse pas, ou peu, mais modifie la manière de lutter contre lui. Cela nous force, en particulier, à assumer notre part de responsabilité dans le chaos du Moyen-Orient et à reconnaître que l’injustice à laquelle nous faisons face s’enracine en partie dans la manière humiliante avec laquelle nous avons exercé notre puissance.

On s’attendait à de nouveaux attentats. Les services de renseignement et le hasard providentiel en ont empêché plusieurs ces derniers mois, ce qui veut dire que plusieurs étaient en préparation, et qu’il y en aurait bien un qui finirait par fonctionner. Le groupe « Etat Islamique » continue d’appeler ses partisans à instaurer la terreur en Europe. Il existe un marché noir d’armes de guerre. Des cellules terroristes dorment dans plusieurs grandes villes. Et selon l’ancien juge anti-terroriste Marc Trévidic, le groupe « Etat Islamique » a tellement de volontaires qu’il ne craint pas d’en sacrifier dans des attentats ratés ou réussis.[3] On pouvait donc s’attendre à des attaques, et on peut continuer de s’y attendre. Nous sommes donc dans une sorte de guerre, même si nous ne l’avons pas choisie, et même si cette guerre n’est pas une guerre entre deux Etats, ni une guerre entre civilisations, ni une guerre entre religions. Elle est une sorte de guerre entre le pluralisme des sociétés contemporaines d’un côté et une secte de l’Islam de l’autre. Pour la mener, il nous faut comprendre les ressorts qui animent cette secte, et nous placer dans une géopolitique globale dans laquelle les grandes puissances ont des responsabilités essentielles.

 

 

 

[1]http://www.dailymotion.com/video/x26sp1d_de-villepin-a-propos-de-l-etat-islamique-6-minutes-d-intelligence-et-de-lucidite_webcam

[2]http://thelantern.eu/fr/2015/04/guerre-et-terrorisme/

[3]https://www.youtube.com/watch?v=Oz0WKTmmTxs

4 pensées sur “Le loup et l’agneau

  1. Bonjour, Guillaume
    Merci de ton blog, toujours aussi sympa – et qu’Alice toujours attentive transmet à son vieux père qui n’a pas le temps / courage / volonté etc. de suivre au quotidien !
    Permets-moi 3 compléments, ou remarques – certes désobligeantes, mais j’ai mauvais caractère, comme le sait bien la famille Dezaunay-Montfort !!!
    1 – à propos de Marc Trévidic
    Un gars très bien : en témoignent ses bouquins, ses prises de position, son boulot…
    Donc je « m’étonne » qu’il n’y ait pas eu les « dérogations habituelles » pour lui permettre, au-delà des 10 ans réglementaires, de conserver son poste à l’instruction anti-terroriste à Paris.
    Dérogation habituellement et fréquemment accordées à d’autres magistrats, par exemple au Parquet Général de Paris, à la Cour de Cassation…
    Evidemment refusées à des casse-pieds comme Trévidic, Van Ruymbeke, Desprées, Montgolfier (enfin parti en retraite anticipée, ouf ! un emm… de moins !)
    J’avoue ne pas comprendre… mais je ne suis pas très doué !!! Sauf quand j’apprends moi-même à mes dépens d’expert de justice combien ça peut « coûter cher » de tenir un discours non « politiquement correct » – quelle que soit la « couleur » d’ailleurs !
    Cherchez à qui le crime profite…
    2 – à propos des causes des attentats – de l’économie
    Petit rappel historique récent :
    Il y a pas mal d’années, dans un grand pays, le Soudan, quelques millions de gens crevaient de faim dans l’indifférence générale – du classique, quoi…
    Puis, on trouve du pétrole dans le « sud du nord » – ou peut-être dans le « nord du sud » ?
    Illico, guerre civile, « c’est chez moi, c’est mon pétrole », d’ailleurs « je suis chrétien, musulman, animiste… » J’en passe
    Guerre, déplacés, réfugiés, exil, intervention des ONG etc. : du classique te dis-je !
    Soyons bien d’accord : c’était « religieux et idéologique », bien sûr… Comme au Nigéria, en Syrie, en Irak, en Lybie (curieusement, EI, Daech, Al Qaida s’installent uniquement dans les zones où il y a du pétrole… Au Rwanda, Congo et autres, ça se bagarre plutôt là où il y a des métaux rares – les pauvres… Au Mali / Niger, là où il y a de l’uranium… Au Sahara Occidental (Maroc ? Mauritanie ? Algérie ? Sahraouis ?) là où il y a la « montagne de fer » avec de l’or et du cuivre dessous, voire même de l’uranium… En Afrique du Sud, Zimbabwe etc. là où il y a des diamants…
    Et, après avoir créé un nouveau pays, « paix générale » et prospérité ?!?
    Que nenni ! On trouve que le pétrole est assez au sud du nord, donc le nord du sud entame une guerre (de religion ?) contre le « centre du sud » voire le sud du sud (bientôt ?)…
    Tout cela est-il vraiment idéologique ou religieux ? Les ayatollahs seraient-ils aussi combatifs s’il n’y avait pas de pétrole en Iran ? Ne serait-ce pas un bon sujet de mémoire à Sciences Po ?
    3 – à propos d’histoire plus ancienne – de la laïcité
    En 1918, Wilson, Clémenceau et autres gentils garçons, tous laïcs, francs-maçons, ont expressément voulu – et obtenu, à Trianon, Versailles et autres traités qui nous ont aussi mené directement à la 2ème guerre mondiale – que ces « empires moyenâgeux » (Russe, Turc, Austro-hongrois, Germano-Prussien, manquait le Roi d’Italie, bêtement…) pas démocrates, religieux (qui orthodoxe, qui musulman, qui catholique ou protestant…) soient éliminés, découpés, hachés menus…
    Donc, création de jolis états « pas vivables » : dans les Balkans, en Europe Centrale (ah ! le couloir de Dantzig, quelle bonne idée !!!)…
    Ben, ensuite on a progressé avec la décolonisation : brillantissime découpage entre Turquie, Liban, Syie, Irak, Iran (où sont les Kurdes, au fait ?) Arabie et golfe persique, mais aussi Macédoine, Albanie, Slovaquie, et je ne dis rien des « merveilles africaines », de l’Inde, du Pakistan (c’est où le Cachemire, le Népal…)
    Tout cela est-il vraiment « religieux » ?
    Sont-ce quelques bonzes « arriérés » qui gênent au Tibet, ou les riches plaines de blés de l’Himalaya ? Ou les 1ères réserves mondiales de « terres rares » ?
    Va revisiter tes cours d’histoire et de géopolitique, travaille la chute de l’empire Romain (d’occident d’abord, d’orient ensuite), ajoute une pincée de religion (oui quand même : au moins ça permet de trouver des prétextes, à défaut de motifs !), beaucoup de gros sous et énormément d’intérêts économiques, assaisonne de grosses volontés de puissance…
    La marmite est prête à exploser – enfin, elle explose un peu partout…
    Non, ce n’est ni religieux, ni islamiste, ni catho non plus d’ailleurs… pas plus que les « querelles vaticanes » autour de François – mais plutôt par exemple et entre autres « l’or des Légionnaires du Christ » – excellent carburant aussi pour des indulgences plénières !!!
    Garde-moi ton amitié, malgré ces propos peu empreints d’Espérance et encore moins de Charité
    Jacques Groleau

    1. Cher Jacques,
      merci beaucoup pour ce long commentaire. Concernant les racines économiques des conflits, tu as certainement raison d’insister sur leur importance. Les racines géopolitiques aussi. Je pense cependant qu’on ne peut pas supprimer la dimension idéologique (même si elle n’est qu’une dimension parmi d’autres) du conflit au moins parce que le groupe Etat Islamique a attiré des gens du monde entier, et que ces gens-là ne sont pas venus pour le pétrole mais pour des idées. Par ailleurs, mon article ne dit pas que les raisons du conflits sont religieuses, au contraire j’essaie plutôt de dire que les combattants justifient par des raisons religieuses des désirs moins avouables (et ce jusqu’à l’auto-persuasion).

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *