Les attentats qui ont eu lieu ce vendredi 13 novembre ont produit un véritable sentiment de panique. Cette épouvante se comprend vu les cibles qui ont été visées. Les réseaux sociaux fournissent à chacun une tribune où il est possible de s’épancher pour évacuer une peur qui s’est profondément introduite et dont on n’ose peut être pas parler avec ses proches en face à face. Ainsi, chacun profite de son profil Facebook pour exprimer l’émotion que ces attaques ont produit en lui et affirmer ce qu’il considère être les solutions que la France doit adopter. Cette possibilité de parler me paraît très bénéfique pour la conscience. La toile donne à tous l’occasion de penser ces événements encore récents, d’en formuler une interprétation, et d’exposer avec son propre vocabulaire la crainte qui fût ou continue d’être la sienne. L’événement est si grave, et la peur pour la vie si grande, que personne ne craint de passer pour ridicule en avouant son affliction. Beaucoup en profitent pour dire publiquement qu’ils aiment leurs proches, qu’ils se sont fait du souci pour des amis qu’ils n’arrivaient pas à joindre et que Paris est une ville magnifique. Et cela est très bien. Il faut pouvoir faire sortir ces douleurs que le face à face à tendance à réprimer.

Mais à la peur que ces événements ont produit en moi en a succédé une deuxième, alimentée par ce que ces textes qui inondent internet depuis quatre jours impliquent. Chacun considère que son journal intime répond aux critères d’un travail de journaliste. On me dira qu’il n’y pas à avoir peur du fait que ses amis écrivent sur leur page Facebook des mots qui supposent une prétention dont ils sont incapables. Et pourtant si, car cette reformulation à chaud des événements s’établit fréquemment sur une confusion entre les faits et les raisons. Depuis vendredi des textes circulent affirmant qu’il faut continuer à faire la fête, à s’aimer, à boire de l’alcool, à s’embrasser, à assister à des concerts, à écouter de la musique, etc. Si l’objectif de ces propos était d’appeler les Parisiens à ne pas céder à la terreur, je les ferais miens. Mais ces discours signifient bien plutôt, et ce de manière pernicieuse, qu’il faut continuer à faire tout cela car c’est cela que le terrorisme combat. Et on pense intimement que cette organisation terroriste, dont la base se trouve à près de quatre mille kilomètres de nous, ne pouvait admettre qu’ici les gens écoutent de la musique et mangent au restaurant. Il est vrai qu’il n’y a qu’à Paris que de telles pratiques ont lieu. Il est bien connu que les terroristes exècrent le bonheur, le plaisir et les restaurants. En ce sens, un groupe Facebook intitulé « Paris est toujours une fête »[1] nous invite à allumer nos chaines HIFI, monter le volume et ouvrir nos fenêtres tous les jours à 19h pour montrer aux terroristes que nous n’avons pas peur. « L’idée est simple : puisque les terroristes refusent qu’on écoute de la musique, eh bien écoutons de la musique » conclut un article rédigé sur ce groupe[2]. D’autant plus étonnant, la photo de cet événement Facebook affiche trois femmes nues, de dos, sur le toit d’un immeuble parisien. Il est vrai que la nudité est une résistance.

Cette reconstitution faussée est très utile, pour ceux qui l’adoptent, car elle permet de se rassurer. Le monde arabo-musulman est un monde de frustration et de gravité. L’Occident, et tout particulièrement la France, ou plus encore Paris, est joie et liberté. Cette reformulation du conflit est dangereuse pour plusieurs raisons qui se soutiennent. Premièrement, soutenir que l’on continuera à faire la fête, à s’aimer, à s’embrasser et à danser, c’est croire en définitive que ce conflit repose sur des différences de mœurs. Il a même été dit que le terrorisme ne nous attaque pas pour ce que nous faisons mais pour ce que nous sommes. J’aimerais d’abord bien savoir ce que nous sommes, si cette expression a un sens, et si ce que nous sommes n’est pas ce que nous faisons politiquement. Croire que les terroristes en ont après ce que nous sommes c’est essentialiser ce conflit. Il y a eux et il y a, de l’autre côté, nous. S’ils nous attaquent c’est parce qu’ils ne supportent pas ce que nous représentons, indépendamment de ce dont notre politique étrangère est responsable. On déduit de cette idée que l’identité française est mise en péril par de telles attaques. Les terroristes n’admettent pas que dans notre pays, nous soyons libres de faire la fête, et comme une évidence logique il faudrait faire comme beaucoup le suggèrent sur les réseaux sociaux c’est-à-dire « résister ». Mais si résister signifie boire de l’alcool, se promener nu dans la rue et changer sa photo de profil pour y écrire « Je suis en terrasse », alors je préfère laisser cette lutte à d’autres. L’identité française ne me pas paraît pas menacée, et ne peut pas l’être, car l’identité est une fiction conceptuelle qui ne repose sur aucune donnée commune à tous ceux qui sont pourtant français. Et si l’on admet quelque chose comme une identité française, alors elle n’est que symbolique et ne consiste sûrement pas dans le fait de manger au restaurant ou de consommer des boissons alcoolisées. Je pense intimement que le terrorisme dont nous sommes victimes n’a que faire du fait que nous fassions la fête le vendredi soir à Paris.

Il faut, me semble-t-il, lutter contre cette tendance qui consiste à concevoir le terrorisme dont nous subissons les effets en termes d’identité. Cette lecture identitaire du conflit tend à en masquer les causes politiques. Le fait de rapporter ces attentats à une lutte contre « ce que nous sommes » nous empêche de lier leur survenue avec la politique étrangère de notre pays. C’est particulièrement visible dans le discours de ce spécialiste de l’islam contemporain qui affirmait de façon péremptoire à la radio : « Il faut arrêter de faire le jeu des terroristes en faisant comme s’ils nous faisaient payer ce qui doit être notre politique. De toute façon ils vont nous frapper. […] il faut les poser pour ce qu’ils sont, c’est-à-dire des barbares, mais qui sont extérieurs à nous et qui ne se définissent pas par rapport à nous pour ce que nous faisons mais pour ce que nous sommes. »[3] Tel est le piège dans lequel il faut, à mon sens, éviter de tomber. La France y est posée comme une entité qui par essence est visée par ce terrorisme, c’est un fait objectif contre lequel on ne peut rien faire. Il est parfaitement flagrant que ce spécialiste évacue la question du lien entre ces événements et notre politique étrangère. Penser cela serait, si l’on prolonge son raisonnement, attribuer trop de rationalité aux terroristes, or les barbares ne sont pas capables d’une prouesse telle que le principe de causalité. L’évacuation de toute interrogation sur notre politique se manifeste dans ce discours par le fait qu’elle y est présentée comme une nécessité, notre politique ne serait pas le fruit de certains choix, elle est « ce qui doit être notre politique ». Mais ne percevons pas comme une obligation ce qui n’est que contingent. Un tel discours est dangereux en ce qu’il fait passer les causes du terrorisme que nous subissons pour la réponse qu’il faut lui apporter. En ce sens, la France ne ferait que se défendre puisqu’elle est attaquée. Cas de légitime défense, la justice est de notre côté. Affirmer qu’on ne va pas s’arrêter de faire la fête parce que c’est ce que les terroristes refusent que l’on fasse, c’est masquer les causes objectives de ces attaques. C’est même nier la question politique pourtant mise en avant par les terroristes eux-mêmes qui n’ont, apparemment, pas dit attaquer car ils refusent que des gens s’amusent mais pour punir la France de ses bombardements en Syrie. Affirmer qu’on continuera à écouter de la musique c’est faire fi des raisons que les attaquants eux-mêmes ont fournies. C’est faire comme si de tels individus ne pouvaient pas avoir de vision politique car ils n’en sont pas capables, ils ne sont que des fous qui ne supportent pas que d’autres soient heureux. Or, prétendre que c’est le monde de la fête qui est véritablement visé, c’est se tromper sur le regard qu’il faut porter sur soi, c’est s’empêcher de voir le rôle joué par la France et de saisir notre responsabilité à tous. Je ne nie pas que le communiqué, par lequel l’organisation terroriste a revendiqué fièrement ces attentats, attaque Paris pour sa « perversion », mais il me semble malheureux que cela ait conduit à éclipser la lecture politique qu’il faut avoir de ces actes.

Cette lecture identitaire est tellement bienvenue. Elle formalise le conflit de la sorte : ce n’est pas seulement qu’il y a nous et qu’il y a eux, mais c’est qu’il y a la civilisation et la barbarie. Il y a les sauvages dont les mœurs sont structurées autour du refus du bonheur et il y a nous, épris de liberté au point d’être prêts à en mourir. Effectivement, ces attentats nous ont fait voir des actes atroces par leur violence – des mitrailleuses, des bombes, des explosions suicidaires – atroces par leur envergure – plusieurs attaques ont eu lieu en même temps, en différents endroits – et surtout atroces par leur caractère aléatoire ; personne en particulier n’était visé et donc tout le monde l’était. Les gens ne cessent de dire un peu partout : « ça aurait pu être moi », « j’y étais la veille », « j’y ai mangé la semaine dernière », « c’est mon quartier », etc. Ce qui me conduit à faire une remarque. Les mobilisations après le 11 janvier étaient importantes, mais personne n’avait peur pour soi. Cette peur était restreinte à quelques journalistes et à la communauté juive dont on n’avait que faire. Désormais chacun peut ressentir l’effroi qu’il y a à être une cible potentielle. Mais bien que ces actes soient obscurs et résistent à la compréhension – on n’arrête pas de se demander quelle est leur finalité et personne ne parvient à la saisir si ce n’est en affirmant de façon triviale qu’il s’agit de terroriser – il me semble qu’il est important de résister à l’attrait exercé par le vocabulaire de la sauvagerie pour les qualifier. Car contre le sauvage tout est permis. Le barbare est cet autre tellement autre qu’il n’appartient presque pas à l’humanité. Le sauvage n’est pas un homme. Sans répéter ce qui a déjà été dit ailleurs, nommer barbares les actes que l’on ne comprend pas, c’est s’arroger le privilège de la pleine humanité. Face à ce que nous appelons barbarie, nous apparaissons alors d’autant plus comme les gardiens de la civilisation, nous qui immédiatement après ces attentats avons répondu par une vingtaine de bombardements, qui ont, semble-t-il, touché un hôpital. Confiants en nous-mêmes, nous répondons au terrorisme par la guerre, guerre dont les limites sont intraçables, puisque au fond de nous-mêmes nous disons que face à la barbarie tout peut être fait, car il est juste que tout soit fait.

[1]. https://www.facebook.com/events/452858611582508/

[2]. http://www.konbini.com/fr/tendances-2/19-heures-ouvrez-vos-fenetres-mettez-la-musique-fond/

[3]. http://www.franceinter.fr/video-jean-pierre-filiu-ce-qu-ils-veulent-ce-sont-des-represailles-ils-veulent-qu-on-tue-des

3 pensées sur “Ce que nous sommes ?

  1. Merci pour ce message.
    Depuis plusieurs jours, je suis les nouvelles des attentats et je me demande pourquoi on répond a la violence par la violence.

    Why do we try to overcome terror by terrorizing in the name of « peace »?.
    My heart goes out to you victim of war, terrorism and destruction on this messy planet.

    We build walls to separate, label with religion, ethnicity and race to mock and hate each other…lets sit,dialogue and listen to each others concerns. Let’s bury those shiny weapons…and battle on the dance floor.

    I condemn killing innocent people in Paris as much as I condemn dropping bombs on civilians and children in the name of whatever. I choke up with emotion but I choose love and tolerance. What about you?

  2. Bonjour Lyess,
    Merci pour ton article qui interpelle !
    Pourrais-tu préciser le lien que tu dessines entre la politique étrangère de la France et les attentats de Paris ?
    Bonne soirée

  3. Merci M. L. Bouderbala.

    Au seizième jour.

    Je née en France, issue de l’immigration algérienne, musulmane, je vis à Paris.
    Je connais bien les rues qui mènent de Charonne à Voltaire, quartier rendu déjà tristement célèbre par un certain M. Papon lors d’une autre nuit de folie meurtrière et j’aimerais croire que la flamme des bougies qui ont éclairées ces dernières nuits aient apaisées les mémoires ensanglantées de toutes les victimes de la barbarie.
    Depuis quelques jours, on ne cesse de m’interpeller sur mon identité, et je pressens que je vais devoir répondre et rendre des comptes.
    Dans un pays où les spécificités régionales, culturelles sont clamées et fortement réclamées, des Maîtres, des professeurs d’Etat enseignent à des écoliers, des étudiants… le breton, le basque ou encore le catalan, et c’est dans ce contexte qu’on me demande de renoncer à mon héritage ethnique en faveur d’une identité commune et nationale.
    Je réponds toujours que si je suis attachée à la terre qui m’a vu naître ce n’est que pour deux raisons, l’empreinte de mon enfance, et le souvenir de ma jeunesse, passé ces premiers caps tout le reste n’est qu’une succession d’épisodes vécus par ci par là, ici et ailleurs et ça me va très bien.
    Me faire l’otage d’un drapeau, m’exhorter à me prononcer, à revendiquer une identité, ça sert à quoi? Pourquoi je devrais renoncer à qui je suis vraiment? Mes ancêtres à moi n’étaient pas Gaulois ! C’est un fait historique pas un rejet.
    Vais-je devoir payer pour les garçons bouchers du vendredi 13 ? Me défendre et clamer sans cesse mon innocence, ma non appartenance.
    Aujourd’hui, la France s’inquiète d’une fantasmagorique « Mosquéisation » de son territoire, beaucoup d’entre les gens iront grossir les rangs d’un FN qui monte qui monte qui monte…, L’Europe entière se barricade et l’extrême droite renait ses cendres, les politiciens brandissent la terreur d’une imminente « Islamisation » du monde, et c’est certain mais d’un point de vue démographique uniquement.
    Mais je remarque aussi, au seizième jour, que puisque le peuple se fout royalement des actions de l’Etat et de ses Armées, craignons qu’ils ne reviennent plus nombreux, plus aguerris, plus déterminés encore, persuadés qu’ils rallieront le Paradis au son de leur kalach… Pas seulement parce qu’ils sont avides de sang et certainement pas parce qu’ils combattent l’art de vivre parisien en particulier et les festivités en général, mais parce qu’ils sont désœuvrés, ghettoïsés, qu’ils ont pris 2 ans pour 100g de shit quand des politiciens et consorts commettent de graves délits et s’affichent paisiblement…
    Le Monde tel que les Hommes l’ont voulu est mauvais et cela rend l’humain plus mauvais encore. A ceux parmi vous, esprits éclairés, qui s’armeront d’intelligence, de force, de loyauté, mais aussi de bonté, à eux revient la responsabilité de tenter de le changer.
    A Lion’s

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *