Canguilhem dit quelque part que la marque d’une intelligence est d’être capable de tenir deux idées contraires à la fois sans en être décontenancée. Cela semble bien difficile suite aux événements tragiques des derniers jours et aux réactions qu’ils ont suscitées, mais ne devrait pas être impossible.

Il y a un contenu religieux affiché de ces deux attaques apparemment plus ou moins coordonnées. Ont été attaqués des caricaturistes ayant produit des dessins jugés blasphématoires par leurs agresseurs, et des juifs faisant leurs courses, sans oublier des anonymes et policiers croisés en chemin. Par souci de ne pas confondre islamisme violent et musulmans pacifiques, on refuse d’un côté de voir la dimension religieuse du phénomène. La laïcité semble laisser démuni face à une attaque qui s’habille de motifs religieux. On en fait alors exclusivement une attaque contre la liberté d’expression, qui n’était visée qu’indirectement ici. La marche du week-end dernier a alors pris des contours vagues, comptant dans ses rangs des dirigeants politiques qui soutiennent des organisations terroristes comme les dirigeants d’Arabie Saoudite et d’autres qui ne respectent même pas la liberté d’expression ou la liberté religieuse, comme les précédents et les dirigeants russes, maliens, jordaniens. En réaction d’autres soulignent au contraire la dimension religieuse proclamée des tueurs et en concluent à l’échec de l’intégration et aux responsabilités de l’immigration. Est-il si difficile pourtant de distinguer et de lutter par tous les moyens possibles – minces au demeurant – contre la violence de certains qui se revendiquent de l’islam, tout en continuant à favoriser chez les musulmans qui le souhaitent la possibilité de vivre leur foi le plus pleinement possible dans notre pays ? Avec pour eux la liberté de faire évoluer cette foi, de l’approfondir, de la confronter à d’autres, de l’abandonner aussi s’ils le souhaitent, dans un dialogue qui nous incombe à tous.

Ce qui a été attaqué ces derniers jours, c’est aussi notre effort pour faire d’une société multiculturelle un lieu où l’on puisse vivre ensemble. L’homogénéité religieuse – culturelle est ce que souhaitent les islamistes violents ; nous ne pouvons adopter cette solution comme la nôtre. Il me semble que le multiculturalisme, c’est-à-dire l’existence de modes de vie très hétérogènes cohabitant au sein d’une même communauté politique, n’a jamais été un objectif politique : nous n’avons jamais eu comme projet de faire vivre ensemble des gens le plus différents possible, d’augmenter le plus possible ce grand écart. Ceci pour deux raisons : parce que nous avons vu ce multiculturalisme se constituer au gré d’événements historiques successifs, et parce que nous avons longtemps eu une volonté d’homogénéisation. Nous vivons cependant bel et bien dans une telle société, dans laquelle nous côtoyons sans cesse, selon l’expression de Charles Taylor, des « étrangers moraux » (moral aliens) ; quand nous traversons la rue pour aller chez nos voisins, chez nos amis, nous sommes parfois étonnés de leur mode de vie, de leurs opinions, de l’orientation de leur existence. Nous retrouvons aussi cette diversité dans les prises de position publiques. Nous sommes parfois « des caméléons sur un kilt écossais » de ce fait, et il arrive que cela nous épuise. Ce multiculturalisme est la conséquence d’une histoire compliquée, sinueuse, que nous n’avons pas choisie : colonisations violentes, immigrations successives, décolonisations bâclées laissant des pays désorganisés livrés à eux-mêmes, sécularisations désordonnées et fragmentaires. Mais c’est désormais un fait. Nous ne pourrions le réduire (« qu’ils rentrent chez eux ! » entend-on désormais) que par une extrême violence qui est absolument inenvisageable. Cette diversité pacifique peut, et pourquoi pas, représenter désormais une richesse ; elle est en tout cas notre tâche.

Il nous faut également accepter de distinguer le fait d’habiller sa violence de motifs religieux hâtivement appropriés du fait de rechercher sincèrement, en homme de bonne volonté, une relation vivante à Dieu. Ce ne sont pas « les musulmans » qui ont attaqué par deux fois, ni « des croyants ». Ce sont manifestement de pauvres hères désorientés, dont la colère diffuse et le désir d’aventure ont trouvé à s’accrocher à des motifs disparates : la haine d’un monde moderne dont ils jouissaient mais qu’à moitié ; la haine des flics, auxquels ils avaient eu à faire précédemment ; la haine des juifs, accusés d’être des puissants et assimilés à Israël ; la haine de caricaturistes ressentis de manière identitaire comme ayant souillé l’honneur d’une communauté. Il faut rappeler que ces quelques déracinés parvenant à frapper par surprise ne constituent en rien une armée, même s’ils participent d’une tentative de déstabilisation qui poursuit des objectifs globaux. Leur affichage de motifs religieux n’en fait pas non plus des représentants légitimes d’une religion. La foi n’est pas une étiquette qu’il suffit de brandir : qui se proclame chrétien ne l’est pas nécessairement, qui se dit musulman ne l’est pas de facto. Comme le dit Kierkegaard, « il n’y a pas de signes télégraphiques de l’infini ». La foi mûrit dans le silence d’une intériorité et dans des communautés qui les font croître en chacun de leurs membres ; elle est bien difficile à attribuer de l’extérieur et se juge avec crainte et tremblement pour le croyant sincère en partie à ses œuvres. Les tueurs de ces derniers jours, poignée de déracinés erratiques rencontrant un islamisme organisé dans d’autres pays, ne représentent ni les musulmans, ni les populations issues de l’immigration qui habitent nos banlieues, ni les croyants en général.

Est-il permis aussi de souligner qu’une double vue est nécessaire sur le journal qui fut visé, Charlie Hebdo ? Le risque est grand en effet d’en faire le symbole de nos valeurs. Or, si la compassion doit être entière à l’égard des victimes, elle n’exige pas d’adhérer à leurs positionnements. Il ne nous est pas demandé à tous de devenir par solidarité des anarchistes voltairiens pratiquant une dérision vulgaire et simpliste – au moins en ce qui concerne leurs unes. Ils ont dramatiquement payé et de manière injuste le prix du combat intellectuel : quand l’intellectuel prend la parole, il descend dans l’arène politique et ne peut prétendre se dégager de toute responsabilité – même en sous-titrant sa publication « journal irresponsable ». Je n’ai jamais partagé leurs positions ni leur parti-pris de dérision. La dérision ne fait que souder ceux qui sont déjà convaincus, blesser ceux qui sont de bonne volonté et radicaliser ceux qui ne sont pas assez mûrs, psychiquement et spirituellement, pour accepter une telle contradiction. Je ne vois pas quelle amélioration elle peut prétendre apporter chez ceux dont elle rit. La liberté de la presse et sa diversité est aussi entre les mains de la société civile : c’est à nous de choisir, comme nous le faisons en consultant tel ou tel journal plutôt qu’un autre, ce qui forme la diversité mouvante, et pas toujours flagrante, de nos médias. Il n’y a pas en matière de presse de position infrangible, d’existence incontestable.

Il me semble enfin très présomptueux de parler au nom du peuple qui s’est massivement mobilisé ce weekend et de formuler ce qu’il a lui-même laissé dans le silence. Nous subissons aujourd’hui l’avalanche d’interprétations cherchant à discerner des causes dans le chaos mais souvent hasardeuses concernant ce qui aurait mené à ces assassinats et que le peuple aurait voulu renverser. La cause en serait pêle-mêle le manque de laïcité, qu’il faudrait ranimer ; la peur de s’opposer vraiment à l’islam, qu’il faudrait désormais combattre de front ; le manque de valeurs républicaines, qu’il faudrait rappeler ; l’excès d’immigration, qu’il faudrait juguler ; les dérèglements du capitalisme et du libéralisme, qu’il faudrait amender. Ces interprétations où chacun tire la couverture à lui donnent une portée démesurée à des événements tragiques issus d’une violence sporadique. Le peuple a clairement manifesté son refus de tels actes, et il serait présomptueux de dégager un message clair d’un tel rassemblement qui est d’abord un « non ». L’heure n’est pas alors à chercher à « prolonger » un mouvement essentiellement négatif, de réaction : en quel sens le prolongerait-on ? Le risque est de recourir à l’artillerie prétendue lourde du rappel aux valeurs, qui a bien peu de chances de convaincre ceux qui ne les partagent pas, et qui risque d’être le cheval de Troie, bien vite décelé et d’ores et déjà soupçonné, de positions partisanes. L’heure est plutôt à reprendre un dialogue exigeant, à présenter à nouveau, encore et encore, ce qui nous semble pouvoir faire croître, plutôt que de jeter des anathèmes. A reprendre la tâche d’un approfondissement de nos cultures en s’en faisant goûter les plus beaux fruits les uns aux autres. A donner de beaux exemples plutôt que des leçons de morale et de civisme.

2 pensées sur “Après les tueries

  1. Merci pour ce texte mesuré et complet.
    En vérité nous n’avons jamais en France souhaité une société multiculturelle. Sous le nom d’intégration on a entendu assimilation : tu deviendras nôtre quand tu auras renié tes croyances, tes mœurs et tes attachements. Du coup la promesse faite de l’intégration fait naître des exaspérations et un sentiment de rejet d’autant plus fort. Ce qui est raisonnable c’est de comprendre et d’accepter qu’un citoyen peut avoir plusieurs appartenances et que, pour un croyant, être Français n’est pas l’appartenance première. Mais pour cela, il faut repenser l’idée de « souveraineté »…

  2. Martin,
    Joli texte. Je n’aurais pas la prétention de le commenter ou de le juger, mais le recul dont tu fais preuve « fait du bien ». J’aurais souhaité le lire quelques semaines plus tôt.
    Bravo.
    Adrien

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