C’est le film autobiographique du rappeur français Abd Al Malik. L’histoire d’une trajectoire singulière dans un univers sombre et bouché.
Le film est une immersion nécessaire dans la réalité des banlieues françaises, ici dans le quartier du Neuhof, à Strasbourg. On y vit avec ses jeunes l’absence d’horizon, l’ennui, les trafics de drogue et les vols qui donnent l’illusion d’une autre vie possible, les soirées qui commencent dans l’après-midi, les piqûres d’héroïne, les bagarres. L’image en noir et blanc, comme dans le film grand frère La Haine, n’est pas toujours bien exploitée, mais restitue bien cet horizon gris qui enserre la jeunesse du quartier.

Ces jeunes croient pourtant qu’ils sont les rois du monde, qu’avec quelques magouilles et quelques flingues, ils vont pouvoir accéder à une richesse matérielle qui leur est refusée. Qu’ils vont prendre une revanche sur ces français qui ne veulent pas d’eux, et dont les flics sont pour eux les représentants. Abd Al Malik montre que leur univers et leur illusion de puissance sont façonnés par les films, notamment par ceux de gangsters américains, surtout le film culte Scarface. Jusqu’à ce qu’un des leurs soit assassiné au milieu de ses potes dans un règlement de comptes, et qu’ils ouvrent les yeux sur leur triste réalité, faite de « pisse, de vomi et de sang ».

Il y en a en tout cas un qui ouvre les yeux : c’est Régis, prénom de naissance d’Abd Al Malik. Régis est différent de ses potes : c’est un bon élève, il aime la littérature, il va dans un bon lycée, en ville. Mais comme ses potes, il fait les poches et les sacs des touristes devant la cathédrale de Strasbourg, puis il accepte de dealer du shit, pour pouvoir acheter du matos pour son groupe de rap. Comme eux, il espère gagner de l’argent, être connu et admiré. Il a grandi dans ce quartier, est soumis aux mêmes influences. Il n’est pas facile d’agir ou de voir les choses différemment. Lui aussi est « aveuglé par des murailles de tours » (« La Gravité », album Gibraltar) et a « la haine : mélange de peur, d’ignorance et de gêne » (« L’Alchimiste », Gibraltar).
On ressent aussi la fierté du rappeur, celle d’être comme les autres banlieusards, d’avoir vécu les mêmes galères et d’être passé par le même système D, mais d’avoir réussi à s’en sortir et d’avoir un don, celui des mots. Cette fierté questionne, et on ne sait comment comprendre l’auto-satisfaction qui transparaît. Abd al Malik semble continuer à s’inscrire dans la compétition pour la domination qui prévaut entre les jeunes de banlieues, déplacée sur le terrain de la culture et du langage. Comme d’autres rappeurs, Abd Al Malik réalise un film autobiographique à l’instar des Réussir ou mourir de 50 Cent et 8 Mile d’Eminem.

Ce don pour les mots, Abd Al Malik l’a incontestablement. Ce sont ces mots qui donnent épaisseur et poésie au film. Les paroles de ses chansons, dont quelques unes sont reprises dans le film et égrènent les sentiments et espoirs du rappeur au fil de sa jeunesse, nous parlent de la vie de banlieue mais aussi de nos enfermements à tous. On peut ainsi lire dans ce film à la fois un manifeste social et politique contre la ghettoïsation d’une partie de la population, et une peinture universelle de la tendance humaine à la grisaille, à l’enfermement et au déchargement de nos responsabilités sur les autres. « C’est pas moi, c’est les autres » : parole que l’on oppose aux flics qui nous arrêtent pour un deal, pensée que l’on destine aux potes qui se comportent mal avec les meufs alors qu’on fait la même chose (« Les Autres », Gibraltar), ou conviction rassurante de n’être pas responsable de « la misère du monde » ou de la situation de nos banlieues…

Mais Régis rêve aussi d’autre chose : il rêve de faire sortir les siens de la banlieue, de cet univers clos sur lui-même, de donner à ses amis d’autres choses à espérer qu’une grosse voiture et une belle meuf pour faire la cuisine, et qu’ils cessent enfin d’avoir peur, peur des représailles et des flics, mais surtout peur d’être eux-mêmes.

La mort de son ami est à la fois un rappel à l’amère réalité, et l’électrochoc qui fait naître le désir d’un autrement pour les gens de son quartier. La scène de l’enterrement est poignante. Les proches qui y assistent disparaissent un à un de l’écran, remplacés par l’inscription de l’âge et de la cause de leur décès : overdose, règlement de compte, suicide…
Qu’Allah bénisse la France, c’est aussi un hommage à tous les amis et proches qui sont morts bien trop jeunes et qui ne sont pas des héros, victimes de la bêtise et de l’indifférence, un mémorial à ces « soldats de plomb » qui se sont trompés de combat.

Il y a quelque chose d’autre qui ouvre les yeux de Régis, plutôt quelqu’un : c’est Nawel, interprétée par la lumineuse Sabrina Ouazani. Nawel (Wallen sous son nom de chanteuse) est l’amie d’enfance – dans le film, en réalité Abd Al Malik rencontrera Nawel plus tard, au cours de sa carrière musicale –, puis l’amoureuse et la femme. C’est une figure de la joie et de l’espérance. Elle lui parle du soufisme au Maroc, et elle lui dit que leur pays, c’est la France, et que c’est à lui d’abord de s’accepter comme français.

Dans sa quête de sens, Régis est conduit à se tourner vers l’islam. Il prend alors le nom d’Abd Al Malik. Rapidement, il prêche un islam radical et manichéen dans sa cité avec un de ses amis, islam dont il se détourne quand on le somme d’arrêter la musique, contraire aux volontés d’Allah, et quand d’autres amis lui montrent que l’essentiel est dans l’attitude du cœur et non dans un formalisme tout extérieur.

Une des plus belles scènes se déroule dans une mosquée soufi, au Maroc. Abd Al Malik y part pour se trouver. « Sur le détroit de Gibraltar, y’a un jeune noir qui meurt sa vie bête de gangsta rappeur mais sur le détroit de Gibraltar y’a un jeune homme qui va naître, qui va être celui que les tours empêchaient d’être » (« Gibraltar »)
Il y fait une expérience forte du divin. Les chants sont magnifiques. Il y règne une profonde paix. Cette expérience d’un amour transcendant le libère de ses peurs, expulse de lui la haine sourde. Il accepte d’être lui-même.

Il y a plusieurs films dans ce film, dont tous ne sont pas aussi convaincants.
Il y a dans Qu’Allah bénisse la France une success story. Une trajectoire singulière, qui tranche avec l’avenir de la majorité des banlieusards. Une histoire de chance. Ce film-là n’est pas le plus intéressant, et l’on se trouve un peu démuni face à l’absence de clefs de compréhension précises de la situation et de pistes concrètes d’action qui permettraient que ce genre de parcours soit plus que le fruit de la chance.
Le film est aussi un parcours initiatique, l’histoire d’un jeune homme qui se cherche, est révolté par sa situation, a des peurs vagues et informulées, entrevoit une issue dans la musique, se perd dans un islam fanatique et finit par se retrouver. Ce film-là est plus intéressant et délicat. Il y a quelques maladresses, des situations ou dialogues qu’on ne comprend pas bien, et les scènes semblent parfois se suivre sans véritable fil conducteur. Mais cette simplicité touche aussi, et on est rejoint par cette difficulté à retranscrire une trajectoire avant tout intérieure.
Il y a aussi la peinture des banlieues par un de leurs enfants, souvent violente et crue, surtout au début, mais aussi poétique et drôle, et un hymne à ceux qui y vivent, qui y meurent si jeunes, qui la quittent pour la prison ou qui lui donnent une autre dimension, comme Nawel qui semble échapper aux codes et modèles d’action et de pensée de la banlieue. Ce film-là est nécessaire. Il donne à espérer sans être naïf. Il sait la valeur de la bienveillance, de la paix intérieure et de l’espoir, l’importance du lien social, de l’éducation et de la culture et n’a pas peur de l’exprimer au risque de passer pour mièvre ou consensuel. Ce film-là donne envie de chercher à comprendre, et donne envie d’agir.

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