On parle de politique ou on entre en politique parce qu’on ne se satisfait pas des choses telles qu’elles sont. On voudrait les changer pour le meilleur. La politique s’enracine dans un désir de justice qui dit que ce qui est n’est pas conforme à ce qui devrait être. Ce désir est beau, comme est belle la foi dans notre capacité à agir sur le réel. En même temps, ce qui est ne saurait être modifié sans risque. On ne peut pas tout faire avec le réel, et il est des manières d’agir sur lui qui font plus de mal que de bien. Même lorsqu’elle naît d’un authentique désir de justice, il arrive que l’action politique en vienne à conforter l’injustice, voire à l’augmenter. S’il ne suffit pas d’être de bonne intention pour bien agir, comment savoir alors ce qu’il faut faire dans le monde commun? Comment s’orienter en politique? Mettons-nous dans la peau d’un acteur politique: le réel s’offre à lui comme une masse de difficultés. Les inégalités sociales sont fortes au point de déstabiliser sérieusement l’unité de la société, le taux de chômage est élevé avec ce que cela signifie de détresse matérielle et morale, la guerre sévit dans de nombreux endroits du monde sous des formes nouvelles et profondément inquiétantes, les ressources naturelles sont surexploitées de manière insensée, l’industrie agro-alimentaire semble prête à aller toujours plus loin dans l’artificialisation de la nature, les groupes sociaux sont mal à l’aise avec leur identité et leur mémoire, une partie du corps enseignant désespère de ne plus rencontrer les conditions d’une éducation… Certainement, la situation exige un effort de pensée, une tension de la conscience: comment s’orienter ?

Paradoxalement, pour bien s’orienter, il importe de commencer par accepter d’être désorienté. C’est-à-dire de ne pas savoir d’emblée ce qu’il faut faire. Je suis parfois surpris, en regardant la télé ou en lisant les journaux, de l’assurance de certains politiciens et de certains chroniqueurs qui savent toujours quoi dire: ils semblent donner la réponse avant la question. Avant même de regarder les faits, ils les ont déjà intégrés dans leur grille d’interprétation, et modifiés au passage. Il s’agirait plutôt de modifier la grille d’interprétation au contact du réel. Mais nous autres préférons les réponses aux questions, nous n’aimons pas le doute et le trouble qui l’accompagne, et notre tendance naturelle serait de le refouler lorsqu’il se présente. Accepter d’être désorienté consiste à prendre le temps de méditer les obstacles. Nous sommes engagés dans une croissance permanente de la production et de la consommation, mais les ressources naturelles exigées pour poursuivre cet objectif infini sont, quant à elles, finies. Ce blocage là n’est pas petit, il exige un changement d’orientation assez conséquent. Nous pressentons que les générations futures pâtiront de nos modes d’existence – on n’écrit d’ailleurs plus d’utopies comme on le faisait pendant l’optimiste 17ème siècle, mais des dystopies par centaines. Accepter d’être désorienté, c’est accepter de douter de ce que l’on fait. Et de douter vraiment, pas seulement au détour d’une discussion. Il s’agit d’accueillir le trouble qui nous visite, non pas pour s’y arrêter, mais parce qu’il est un passage nécessaire à tout renouvellement authentique. Si nous refusons ce trouble, nous continuerons à ne pas savoir où nous allons tout en y allant résolument, et la vie politique se réduira à la répétition de réponses inadaptées, à un jeu de demi-mesures visant à répéter sans y parvenir un système déjà obsolète.

Passer par le trouble, c’est se retirer avant l’action, accepter le délai de la concentration silencieuse dans l’incompréhension. Ce moment est nécessaire pour ne pas céder aux trois tentations propres aux périodes de choix, le retour en arrière, la fuite en avant, et la révolte, autant de « solutions immédiates » qui peuvent fasciner la pensée. Le retour en arrière part d’une méditation des obstacles, il s’effraie de certaines orientations de la société, mais il ne leur répond pas, préférant se réfugier dans un « avant l’obstacle » qui n’est plus. En cela il est un refus du réel, de ce qui a eu lieu. Parti d’un doute authentique, il le transforme en réaction, sublime le passé et s’aveugle quant aux chances singulières que porte l’époque et qui sont à saisir. Il relève de ce que Gaston Bachelard nomme la « bipolarité des erreurs » [1] : lorsqu’on réalise la présence d’une erreur dans notre démarche, on a tendance pour la résoudre à se réfugier dans l’erreur qui lui est diamétralement opposée. L’Union européenne ne réalise pas ses promesses, renonçons-y, revenons à « avant l’Union européenne ». On se trompe alors tout autant. Certes, les richesses du passé méritent d’être conservées, et il ne s’agit pas de se laisser entraîner dans la perpétuelle nouveauté, mais cette conservation même ne peut se faire qu’au présent, à partir du présent. Consentir au réel présent est la condition d’une politique pertinente. La fuite en avant est une manière de refouler les problèmes en insufflant un sursaut d’énergie dans un projet dont on a pourtant pressenti les limites. C’est, par exemple, mettre sa foi dans le développement futur de nouvelles technologies pour résoudre les problèmes posés par le développement présent de la technique. Ou déréguler une économie déjà nettement dérégulée pour la contraindre à tenir des promesses qu’elle ne tient pas.  On refuse de questionner jusqu’au bout un projet dont on perçoit pourtant les contradictions. Entre cet emballement en faveur d’un processus et la réaction contre ce processus se livre une lutte sans merci, au nom de la modernité et du progrès d’un côté, au nom du bon sens et des valeurs de l’autre. Lutte assez mécanique, binaire, dans laquelle les deux camps se nourrissent ; ils se ressemblent plus qu’ils ne veulent bien le croire. Quant à la révolte, malgré sa pureté, elle est un choix de facilité. Elle puise sa force dans un choc émotionnel face à l’injustice, mais elle ne se donne pas les moyens d’un renouveau – les indignés risquent de le rester longtemps. Elle consiste à briser ce qui a été fait plutôt que de le réparer ou d’en corriger les défauts. Elle ne soucie pas du risque d’enterrer les bonnes intuitions en même temps que les problèmes. On espère vaguement qu’après la mise à bas des problèmes jailliront spontanément les solutions. Mais on ne se construit pas seulement dans la révolte, on s’y détruit aussi. On peut y perdre le meilleur. Certains pensent, en France, qu’on s’approche d’une révolution et que les Français ne savent pas faire autrement pour changer d’orientation. J’aimerais qu’ils se trompent, tant il me semble que tout changer d’un coup est une manière de résoudre les problèmes qui en crée beaucoup.

Renoncer à s’engager trop vite dans des solutions miracles qui sont des voies sans issue n’équivaut pas à renoncer à toute action sur le réel. Au contraire, accepter le trouble de la désorientation et prendre patience pour éprouver les premières réactions, c’est se préparer au choix résolu de nouvelles orientations. Pour nous orienter, nous avons besoin à la fois de finalités lointaines et d’expériences concrètes: regarder loin et être présent au monde, la tête dans le ciel et les pieds sur terre. Le problème des finalités est central: si nous manquons d’énergie pour commencer quoi que ce soit de nouveau, c’est souvent que nous manquons d’objectifs dignes de ce nom, que nous tournons en rond. Les finalités poursuivies, avec de moins en moins d’enthousiasme, par nos sociétés – la puissance technique, la croissance du PIB, la grandeur nationale – se trouvent remises en cause de bien des manières. Celui qui accepte d’être désorienté un moment gagne la capacité de chercher d’autres finalités. Or ce qui pose problème dans les anciennes finalités, c’est souvent leur exclusivisme: chercher la puissance quitte à fragiliser les équilibres naturels, augmenter le PIB et l’activité économique sans tenir compte de la diversité de cette activité et de ses relations avec d’autres sphères existentielles, promouvoir la grandeur d’une communauté sans prendre garde aux frustrations qu’on suscite. Les nouvelles finalités devraient a contrario viser l’équilibre – équilibre entre la nature et l’artifice humain, entre les différentes communautés qui composent la société, entre l’économique et le politique. Le terme écologie contient cette idée de système équilibré dans lequel les parties ne sont pas totalement autonomes mais interdépendantes. La devise de l’Union Européenne – l’unité dans la diversité – également. Les nouvelles finalités devraient avoir la sagesse de corriger l’exclusivisme des précédentes, en renonçant à hypertrophier un objectif enthousiasmant pour viser un équilibre moins orgueilleux.

Mais la recherche de finalités, essentielle pour commencer à nouveau, ne saurait suffire. En effet, les finalités peuvent bien constituer des vœux pieux qu’on annonce sans rien changer. On a besoin de formuler des visions, elles seront pour nous des sources d’inspiration, mais il importe en même temps de ne pas perdre de vue que la réalité les démentira toujours plus ou moins. Surtout, tout ce qui est grand commence par naître dans de petits commencements. Une finalité ne se verra donc jamais réalisée d’un coup, elle ne pourra prendre racine que dans de petites expériences. L’association des Colibris a raison d’inviter ses membres à faire leur « part », c’est-à-dire à commencer par de petites expériences locales sans s’inquiéter de ne pas tout transformer d’un coup. Ces expériences sont à la fois un premier pas dans la direction des nouvelles finalités, et le moyen de confronter ces finalités à la réalité, de les mettre à l’épreuve et de les corriger patiemment. Il importe de les considérer avec attention, en se préparant à être surpris. En effet, on ne sait pas a priori d’où viendra le renouveau : « L’humanité est riche de possibilités imprévues dont chacune, quand elle apparaîtra, frappera toujours les hommes de stupeur »[2] écrit Claude Lévi-Strauss. Le renouveau face à un blocage politique peut prendre des voies tout à fait originales. Mandela, pour réunifier son pays divisé, le cherchait dans des matchs de rugby. Les pères de l’Europe l’ont cherché dans la production de charbon et d’acier. Cette surprenante originalité est la marque d’un profond sens politique, consistant à percevoir le nouveau, discret au milieu des évidentes scléroses. Le renouveau ne se trouve pas dans de grands projets englobants qu’il faudrait mener coûte que coûte. En effet, non seulement rien ne se passera comme prévu, mais on risque à poursuivre une chimère de se rendre aveugle à la richesse potentielle des commencements. Au fond, il me semble qu’on devrait comparer l’acteur politique contemporain à un cultivateur plutôt qu’à un constructeur. Le constructeur a une machine en tête, il a un plan parfaitement cohérent et un cahier des charges pour le réaliser étape par étape à partir de rien. L’idéologue en politique a également un plan parfaitement cohérent qu’il applique à la réalité. Si la réalité lui résiste, cela ne remet nullement en cause le plan, au contraire c’est qu’il faut la forcer un peu. Le cultivateur, quant à lui, respecte infiniment la réalité, il la regarde produire patiemment, il ne veut pas la transformer d’un coup. Il construit son idéal à partir du réel, soumis qu’il est à la nature de la terre et aux fluctuations du climat. Il est confiant dans la réalité qui produit d’elle-même, mais il la sait en même temps fragile, il sait que « tout ce qui naît est sujet à la corruption »[3], qu’un bon germe peut devenir malade, qu’une plante trop fragile peut mourir avant d’avoir donné son fruit. Tel est l’homme ou la femme d’action dont je rêve : aimant la réalité avant de vouloir la transformer de fond en comble, respectueux de la lenteur de ses processus, attentif aux promesses cachées dans de discrets commencements, il pose des gestes de soin précis en vue de laisser le nouveau advenir. Il vit de ce paradoxe: aimer le réel pour mieux agir sur lui.

 

 

[1] Gaston Bachelard, La formation de l’esprit scientifique

[2] Claude Levi-Strauss, Race et histoire

[3] Platon, République, Livre VIII


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2 réponses à “S’orienter en politique”

  1. Excellent !

    De part sa nature humaine et malgré toutes les bonnes intentions et volontés du monde, l’être humain peut-il rester intègre dans un un système ou beaucoup sont en place pour favoriser le pouvoir, les conflits d’intérêts et l’argent …

    Les hommes politiques font-ils les choses pour le peuple et l’intérêt général ou n’ont ils pas les mains liées ? Ne sont-ils pas pris par cette spirale et ce système qui ne permet pas de rester intègre et fidèle à des idées qui partent d’une bonne intention ? ne sont-ils pas contrôlés par l’argent qui semble dominer le monde ? Ont-ils encore un moyen d’action ? Les hommes politiques ne sont-ils pas formaté d’une même manière, sortant de mêmes écoles ? Les idées et les méthodes ne sont elles pas, de fait, limitées ?

    Vivons nous dans une démocratie ? Avons nous des moyens d’actions ? Sommes nous des citoyens ou de simple électeur avec des choix laissés qui n’en sont pas réellement ? Ne sommes nous pas dans une illusion d’une démocratie qui n’en est pas une…

    Oligarchie, Autocratie ? Et si de véritables citoyens pouvaient agir ? Et si nous étions dans une véritable démocratie ? Et si nous sortions de la dictature économique et financière pour revenir a du bon sens et plus de contrôle et de transparence ? Vivre en harmonie avec les autres et avec la nature ? Utopie, nécessité ou bon sens ?

  2. Bonjour Philippe. Ca fait beaucoup de questions! Il est certain que la politique se fait en milieu acide, et c’est bien pour cela qu’il vaut mieux réflechir et se préparer avant de s’y engager. Et surtout commencer par de petites actions, apprendre à agir. D’ailleurs, la politique commence dès lors que quelques-uns s’assemblent pour faire quelque chose qui ne concerne pas simplement leur vie privée mais la vie collective.

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