Nos sociétés en crise attendent un renouveau. Mais l’expérience de la modernité, l’idée de progrès au dix-neuvième siècle, les idéologies du vingtième siècle et leurs catastrophes humaines et morales nous ont rendu méfiants, à juste titre, à l’égard des mobilisations autour de projets grandioses. Peter Sloterdijk souligne que la « mobilisation infinie » enclenchée par la modernité, le projet de faire histoire pour porter l’humanité à son plein régime, est aussitôt devenue mobilisation pour la mobilisation, mouvement vers le mouvement, qui nous ont amené aux catastrophes et pourraient encore y mener, dans un mouvement absurde qu’on perçoit mélancoliquement comme inarrêtable.

Il s’agira alors plutôt de chercher dans notre époque, de repérer, préserver, faire croître, des germes de renouveau. Car s’il s’agit de commencer à nouveau, il ne faudra certes pas re-commencer de la même manière ! Il faudra re-commencer, de manière décidée, mais aussi commencer autrement, plus discrètement, de manière non agressive ni triomphale.

Or, comme le souligne Maurice Merleau-Ponty, il est impossible d’être tout à fait lucide sur sa propre époque. Avoir une conscience historique, inquiète de l’avenir, scrutant le présent et examinant le passé, suppose bien d’être soi-même immergé dans l’histoire. Ce qui permet d’évaluer son époque a pour condition nécessaire, qui limite les prétentions à une transparence de surplomb, de faire partie de cette époque, appartenance qui nous la rend en même temps opaque. Pour évaluer son époque, il nous faut bien être un point de vue ; pour la voir, il faut être à la fois en face d’elle et en elle, ce qui interdit le point de vue divin.

Or notre époque semble désorientée, mais sur un mode mineur, sans la recherche éperdue d’une bouée de sauvetage, sans la nécessité de mettre fin à une situation qui serait insupportable parce qu’intolérable pour le plus grand nombre. Notre époque est à la fois relativement satisfaite d’elle-même, et légèrement désabusée, ou sans idée nette de ce qu’il serait urgent de faire advenir. Sa relative satisfaction est légitime ; la modernité accomplie nous a légué des résultats qui sont loin d’être négligeables et qui forment la toile de fond de la plupart des pays d’Europe : des sociétés prospères – même s’il reste des inégalités et des poches de pauvreté inacceptables – ; des systèmes politiques enracinés dans la démocratie représentative où violence et oppression ont fortement reculé ; une organisation sociale (santé, éducation, culture) qui propose un soutien aux plus fragiles et donne des chances de développement au plus grand nombre. L’Europe a vu reculer de manière impressionnante la faim, la guerre, la maladie, la mort précoce, la désespérante misère et l’ignorance qui laisse sans horizon. Tous ces résultats méritent d’être conservés, entretenus, développés.

Mais cette société postmoderne nous retire par là-même tout horizon clair à poursuivre collectivement ; à la fois par accomplissement de la modernité et par refus très lucide de ses mobilisations destructrices passées, nous sommes rentrés sans même nous en rendre compte dans la « fin de l’histoire ». Même la perspective de la catastrophe future à éviter, embrasement nucléaire, dérèglement écologique majeur, pandémie, collapsus sur elle-même d’une quête technologique effrénée ou mutation anthropologique dramatique due aux biotechnologies n’est plus vraiment prise au sérieux ; elle n’est encore agitée qu’avec la « pensée de derrière » qu’elle est un bon motif pour mettre en action vers des buts qui sont certes légitimes, comme la stabilité internationale, un mode de vie moins vorace, la modération technologique, mais qui paraissent trop modestes pour enflammer nos cœurs. Ni négativement, par la catastrophe imminente à désamorcer, ni positivement, par un horizon grandiose qui resterait à conquérir, nous ne disposons d’objectif unanimement mobilisateur.

Telle est l’étrange situation postmoderne, quelque peu flottante, et qui peut nous laisser désemparés face à l’apparente modestie de ce qui resterait à accomplir. En est symptomatique le glissement de l’héroïsme d’un paradigme guerrier, autour de l’épreuve de la guerre, heureusement devenu obsolète, vers les préoccupations du soin et l’épreuve de la souffrance : la lutte contre la maltraitance, l’accompagnement des patients, le souci pour la fin de vie, dont l’essor actuel de l’éthique médicale est le signe.

Il ne saurait pourtant être question, même si cela est aussi essentiel, de seulement œuvrer à la préservation et l’approfondissement de ce qui a été acquis ; ou de seulement aider à le faire advenir, même si cela est également urgent, dans les régions du monde qui sont encore écrasées par la misère, qui subissent l’abrasion culturelle par la mondialisation, l’oppression politique et les conflits meurtriers. Il nous faut bien renouer également avec des tâches pour nos sociétés européennes, tout en respectant ce que le mode mineur de nos sociétés traduit de lucidité face aux absurdes mobilisations collectives et de conscience d’aboutissements précieux. Là est la tâche originale, parfois déstabilisante, de notre époque : renouer avec des espérances singulières, mais non individualistes, à partir de nos conditions d’existence souvent enviables, et sans l’illusion d’espoirs grandioses qui pourraient être à nouveau destructeurs. Il y faut des semences, des expériences concrètes d’espérance, elles-mêmes non modestes ; tant nos conditions d’existence satisfaisantes ne suffisent pas à répondre au tragique de l’existence humaine et ses questions de sens abyssales. Nos conditions d’existence satisfaisantes représentent pour nous une exigence, celle d’affronter de manière décisive ces questions que les tourments matériels, sociaux, politiques qui ont heureusement reculé empêchaient peut-être les générations précédentes de prendre à bras-le-corps. Le risque de notre époque serait en effet de seulement profiter de ces conditions enviables pour nous contenter de nous divertir dans l’agrément de la consommation, du design, de la cuisine raffinée ou du sport.

La tâche d’un renouveau doit donc d’abord d’être attentif, d’une manière délicatement réflexive, aux promesses que porte notre époque. Il s’agira de pointer les chances, les belles réalisations commençantes, qui naissent de notre situation historique et de nos créations. Le risque serait bien sûr qu’un projecteur braqué trop crûment sur ces germes ne les fige, ne les objective, ne les rigidifie. Les éclairer vraiment ne peut alors qu’être en même temps les accompagner, se les approprier, se les faire goûter les uns aux autres pour encore les faire croître. Alors seulement ces motifs d’espérance, ces créations déjà en devenir, pourront nous nourrir et nous pourrons les nourrir en retour. Mais de telles espérances ne sauraient encore une fois être claironnées triomphalement sans être dénaturées ; il y faudra une attention prévenante ; une part de silence aussi qui lève le voile sur le mystère du commencement sans le débusquer frontalement. Car « la seule chose qui aide l’espérance, (…) c’est une discrétion intransigeante. (…) Celui qui nourrit réellement des espérances, qu’il les enterre aussi profondément qu’il le peut, car c’est seulement comme forces silencieuses qu’elles seront profitables ; c’est seulement de cette façon-là qu’elles ne se mêlent pas aux séries causales qui conduisent aux catastrophes ; c’est seulement de cette façon-là qu’elles ne contribuent pas aux mobilisations entreprises avec mauvaise foi ; c’est seulement de cette façon-là qu’elles deviennent des forces vitales qui agissent dans le dos des individus et qui les portent pour franchir les abîmes au-dessus desquels les mondes diurnes sont érigés. » (Peter Sloterdijk, La mobilisation infinie)

Sérigraphie de Grisor.

3 pensées sur “Quels commencements ?

  1. Martin, tu abordes la post-modernité, mais ce terme me reste flou. Pourras-tu nous faire un article plus spécifiquement dessus ? (meme si j’ai compris que vivant dedans nous manquerons inevitablement de recul pour la saisir en toute lucidité)

    1. Bonjour!
      Avec plaisir, j’aime bien réfléchir aussi un peu « sur commande »! Même si la notion n’est pas très précise non plus ; mais je veux bien m’y atteler.
      A bientôt donc!

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