Et si les enfants et adolescents disposaient d’un espace social en dehors de l’école et de la famille pour se rencontrer, s’exprimer, créer et monter des projets ? Un lieu bien à eux où leur voix serait entendue et leurs rêves pris au sérieux ? Anne-Marie a 12 ans quand cette idée commence à germer en elle. Pied-noire, elle vit la violence de la guerre d’Algérie et du déracinement à l’âge de 6 ans. Le nouvel univers qu’elle découvre en Maine et Loire est trop étroit pour ses rêves d’enfants. L’école et l’atmosphère familiale laissent peu d’espace à sa créativité et son désir de liberté. Au collège, elle et ses amies sont surnommées “ les fuguettes ». Elle imagine alors un lieu de vie social qui accueillerait les enfants et les adolescents. Un café où leurs questionnements sur le monde trouveraient un écho et leurs projets seraient encouragés. Un peu plus de 30 ans après, le rêve d’Anne-Marie est devenu collectif et s’est réalisé. Il aura fallu une amicale de locataires déterminés à se battre pour obtenir un local auprès de la mairie de Paris et des amis désireux de changement social pour investir dans ce projet. En 1999, l’aventure collective est lancée avec la création d’une association loi 1901. Le 1er août 2002, Cafézoïde ouvre ses portes.

Aux abords du bassin de la Villette, Cafézoïde interpelle les passants par ses mosaïques aux couleurs vives. Une odeur de thé à la menthe, des cris joyeux d’enfants et la mélodie d’un piano accueillent le visiteur qui ose pousser sa porte. Les plus petits accompagnés de leurs parents ou nounous rejoignent Marie-Stella autour du piano qui les éveille à la musique avec des chansons de tous les pays, les ados se retrouvent autour du bar ado, du baby-foot et des ordinateurs, certains profitent de l’espace créatif pour peindre l’affiche de la prochaine rencontre culturelle du café ou de leur prochain exposé. Le  Cafézoïde, café “ de la vie » en grec, est le lieu privilégié des enfants et adolescents en quête de liberté. “ C’est « leur » café ! » me lance Anne-Marie, en me montrant des photos où des adolescents se tiennent derrière le bar à servir des gâteaux. A la question, « est-ce que le café correspond à ce que vous imaginiez à l’âge de 12 ans? », Anne-Marie me répond « Cinquante pour cent. Il le sera quand les enfants le géreront vraiment eux-même. En fait, eux, ils sont déjà convaincus. Ce sont les adultes qui ont besoin de plus de temps pour y croire ».

Tous les jours, à 15h15, a lieu « l’Assemblée des présents », où les enfants et adolescents présents partagent leurs idées pour faire vivre le café, débattent et prennent des décisions. En mai, c’était « la rue aux enfants » qui s’ organisait. Sous le slogan « ce n’est pas nous sommes qui sommes à la rue, c’est la rue qui est à nous » tiré d’une chanson du groupe La Rue Kétanou, Cafézoïde propose aux enfants de s’approprier un espace public pour jouer, apprendre, prendre la parole et exprimer leur créativité. Chaque année, les rives de l’Ourq accueillent ainsi des concerts, un tournois de foot, un marché aux poux où les enfants créent leurs propres stands pour vendre leurs vieux jouets et créations personnelles. En 2014, c’était aussi le lieu où les enfants ont élu… leurs députés européens!

L’équipe du Cafezoïde est profondement convaincue que la démocratie s’ acquière par la pratique. C’est ainsi que, pour les dernières élections municipales,  les enfants ont élu un maire garçon et une maire fille pour le Cafézoïde – « parce qu’on décide mieux à deux » disent-ils.  Les enfants se portant candidat font campagne et présentent un programme. Selon Anne-Marie, « il faut les habituer à ce type de pratique pour les faire entrer dans la citoyenneté,  en particulier quand les parents sont étrangers et n’ont pas le droit de vote ». L’enfant peut apprendre, par exemple, que celui qui gagne les élections n’est pas forcément celui qui a le meilleur programme, mais celui qui a ramené le plus de copains. Dans tous les cas, les maires élus sont ensuite responsables de la mise en place de leurs programmes pour garder la faveur de leurs électeurs. Comment agrandir la scène du café pour les spectacles de danse? Comment organiser une soirée pyjama pour les filles? L’Assemblée des présents est encore une fois le lieu d’effervescence où chacun apporte ses idées pour réaliser les propositions du maire.

Les enfants sont convaincus donc. Mais les adultes? C’est là peut-être le seul « hic » de cette aventure. Pour garder son accessibilité et sa mixité sociale, Cafézoide pratique des prix bas et même parfois la gratuité pour les personnes en difficulté financière. Il s’agit donc de convaincre des financeurs. Les maigres recettes des consommations accompagnées de subventions publiques et de dons ne suffisent plus. Pour garder l’ensemble des salariés et poursuivre cette politique de générosité,  Anne-Marie a choisi d’être bénévole pour le café et de travailler à mi-temps à l’extérieur. Elle est prête à payer le prix pour voir son rêve exister.

Malgré les cheveux blancs qui parsèment sa chevelure, Anne-Marie n’est pas en reste. Son prochain projet? Un immeuble solidaire pour permettre à différentes générations et milieux sociaux de se cotoyer. « S’il y avait une chambre pour un SDF dans chaque immeuble à Paris, il n’y aurait plus de SDF en France ». Un rêve? Peut-être, mais cette femme courageuse nous donne envie d’y croire.


Notice: Thème sans comments.php est obsolète depuis la version 3.0.0, aucune alternative n’est disponible. Veuillez inclure un modèle de comments.php à votre thème. in /srv/data/web/vhosts/thelantern.eu/htdocs/wp-includes/functions.php on line 3984

Une réponse à “Cafézoide ou la vie sociale des enfants”

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *