Au bord du monde, Claude Drexel (2013)

Claus Drexel signe un reportage à la fois cru et poétique sur les sdf parisiens. Quelques uns de ces sdf, qui sont aujourd’hui des milliers dans la capitale, disent simplement ce qu’ils vivent et ce qu’ils pensent. Le titre de ce film est puissant : Au bord du monde. Les sdf, en équilibre au bord du gouffre, sont encore de notre monde. Ce monde qui les a repoussés à l’extrême limite.

Les sdf, au bord du monde, nous placent violemment face à cette question: est-ce ce monde que nous voulons ?

La figure du sdf nous révèle, par contraste, ce qu’est notre monde.

Un monde qui recherche l’efficience : le sdf ne sert à rien.

Un monde confortable : le sdf est dans le dénuement.

Un monde qui ne veut pas être dérangé : le regard du sdf est insoutenable.

Un monde découragé de son impuissance : le sdf n’est pas secourable.

Notre monde recherche l’efficience. La rentabilité, sans but réellement défini. Et nous sommes capables de grands sacrifices pour elle. Ne serions-nous pas capables de plus grands sacrifices pour atteindre efficacement une fin sur laquelle nous aurions réfléchi, même humble ?

Notre monde est confortable. Le dénuement dans lequel vivent les sdf nous heurte. Ils n’ont pas le confort vital, qui permet d’avoir une vie privée, intime, et de donner à son existence un autre but que celui de la survie. Notre propre confort nous heurte. Nous sentons que nous avons tant de choses inutiles et qu’en acquérir d’autres ne calmera pas notre désir.

Notre monde aime sa tranquillité. Les sans-abris remettent en cause notre conscience tranquille. C’est que nous sommes capables d’empathie. Nous reconnaissons notre chance. Mais sur elle, une ombre est portée : cet homme-là que nous croisons dans la rue n’a pas cette chance. Alors nous détournons notre regard pour chasser l’ombre.

Notre monde est découragé. « C’est dur, mais que pouvons-nous y faire ? » L’extrême situation dans laquelle vivent ces marginaux nous ébranle. Nous aimerions pouvoir aider. Aussitôt nous sentons notre impuissance. Donner quelques pièces nous semble inutile ou dérisoire, voire néfaste : « ne risquent-t-ils pas de s’en servir pour acheter de l’alcool ? »

Leur parler ? Si le langage et le lien avec d’autres fait l’homme, peut-être que ce serait le meilleur service que nous pourrions rendre. Il se pourrait même que cette personne m’apprenne quelque chose… Chercher une solution pratique ? Notre sentiment d’impuissance n’est peut-être pas si motivé, peut-être n’est-il qu’un prétexte. Et si nous luttions contre lui dans l’action politique ou associative…

La lutte contre la misère est pour Péguy notre devoir politique premier, et même l’anté-premier devoir, le seul que nous devons considérer avant toutes les autres questions de la cité. La misère n’est pas seulement une question économique, et diffère dans son essence de la pauvreté : la misère brise l’homme. Ne pas s’occuper du nécessiteux revient à le bannir de notre société, à le tenir en exil. La misère de nos sans-abris n’est pas seulement économique, mais aussi relationnelle, psychique et spirituelle. Elle déshumanise l’homme. Lutter contre la misère est donc de toute première urgence.

Les sans-abri nous enjoignent à chercher de nouveaux commencements pour notre monde. Ils nous montrent ses imperfections, mais aussi ses beautés. Leur situation radicale nous appelle à recentrer la construction de notre société sur l’essentiel. À nous questionner davantage sur le sens, à mener une réflexion collective nécessaire sur ce à quoi nous voulons employer les progrès techniques. À lutter contre la pauvreté extrême, à reconsidérer les priorités dans la lutte contre les inégalités. Ils nous appellent à repenser le lien social, à considérer la souffrance de l’anonymat et de l’isolement de la ville de nos sociétés individualistes, sans nous complaire dans une nostalgie des sociétés holistes.

Ils nous appellent à explorer de nouveaux moyens d’action.


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