(Français) Le double sens de l’expression être déterminé m’intrigue.  Elle peut désigner ou bien le fait d’être soumis à une dépendance, ou bien le fait de posséder une volonté ferme et constante. A priori, ces deux sens n’ont pas de rapport entre eux. Ils sont même opposés : avoir de la détermination, c’est savoir ce que je veux et le poursuivre fermement, quoi qu’on en dise ou pense autour de moi, tandis que subir un déterminisme revient à être dépendant d’une influence externe à ma volonté qui s’impose à moi malgré moi sans même que je m’en rende compte. On pourrait penser que la suppression des déterminismes rendrait possible la détermination au sens de volonté propre. J’ai un doute sérieux au sujet de cette corrélation, et j’ai peur qu’un effet paradoxal de la lutte contre les déterminismes soit l’essor de générations d’individus fragiles et instables.

Au nom de la liberté du sujet, on parle beaucoup de la lutte contre les déterminismes. Pour être libre, il s’agirait de détruire une à une les dépendances dans lesquelles on nage et qui influencent malgré nous notre esprit et nos comportements. Un de mes collègues va jusqu’à dire qu’il faudrait que les enfants ne soient pas éduqués dans des familles, ces cercles clos et un peu cachés dans lesquels le déterminisme joue à plein. Si on entrait dans cette logique, il me semble qu’il faudrait même aller plus loin et retirer les enfants de l’école. Il faudrait ne pas les éduquer, puisqu’une éducation détermine. Une certaine culture adolescente, portée par les médias de divertissement et les entreprises qui veulent vendre des produits aux jeunes gens, fait d’ailleurs cet éloge permanent de la non-éducation.

Qu’est-ce que la détermination ? C’est la capacité à tenir ferme une direction, et c’est une vertu difficile. Comme la plupart des belles choses, la détermination est exigeante. Epictète le stoïcien en donne une bonne formule : « Une fois que tu t’es fixé des buts, tu dois t’y tenir comme à des lois qu’on ne peut transgresser sans impiété. Et quoi que l’on dise de toi, n’y prête pas attention : cela ne te regarde pas. » Voilà la détermination, la force de se tenir à un choix, de s’y tenir au moment où il est difficile de s’y tenir, quand il est remis en cause, quand il semble absurde, quand il est fatiguant. Je peux décider de ne plus regarder de porno, de pratiquer vingt minutes de méditation par jour, d’aimer ma femme, de ne pas rester sans réagir face à des gestes déplacés, de ne pas dire du mal d’autres dans leur dos… sans détermination, ces choix ne seront que des demi-choix, je les abandonnerai vite.

Or pour être déterminé, pour avoir une volonté ferme, on a besoin d’entraînement. C’est-à-dire de répétition. C’est-à-dire qu’il s’agit de forger une habitude. L’habitude est-elle le contraire de la liberté ? Parfois oui, mais parfois elle est sa définition même : pour faire ce que je veux, il ne s’agit pas simplement de le décider mais de l’appliquer même quand mes désirs superficiels ou les circonstances m’indiquent une autre voie facile et attirante sur le moment. La liberté ne se réduit pas à la capacité à faire des choix mais devient effective dans la capacité à être fidèle à des choix, à ne pas être une feuille volante au gré des circonstances, à disposer d’une certaine solidité, à ne pas être lâche.

Si la capacité à tenir ferme contre la facilité se forge, si elle implique de l’exigence envers soi, alors un lien paradoxal entre volonté déterminée et déterminisme subi existe. Les mots restent distincts, mais ils sont liées : pour être déterminé, il me semble qu’il faut commencer par avoir été déterminé, c’est-à-dire s’être vu imposé des règles et des manières d’être et de faire exigeantes. Pour forger sa volonté, il faut prendre des habitudes dans l’effort, et puisque cet effort n’est pas naturel, il doit être enseigné avec un peu de contrainte. J’ai peur de notre peur d’éduquer la jeunesse. Faire de la lutte contre les déterminismes l’alpha et l’oméga de l’éducation me paraît absurde. La lutte contre les déterminismes ne suffit pas à constituer une éducation. Elle indique ce qu’il ne faut pas faire, elle n’apprend jamais à faire. Elle pointe des dangers, elle ne fait aucune promesses. Elle ne parle pas d’effort ni de volonté ni de constitution d’identité personnelle.

L’autonomie, paradoxalement, se forge par l’éducation, c’est-à-dire par de l’hétéronomie, ce qui implique l’imposition de certains déterminismes, qui seront peut-être rejetés par la suite, mais à travers lesquels on apprend aussi la capacité de l’effort dans la contrariété sans laquelle une vie humaine ne peut être que flottante et sans cesse désorientée. De temps en temps, lorsque j’observe la faiblesse de la volonté de certains des adolescents que je côtoie, je me prends à rêver de mettre en place une école stoïcienne, où on déterminerait à l’intrépidité, à la patience, où on se moquerait gentiment du caractère dérisoire du désir de réputation, où on apprendrait que le courage et la constance sont une condition de la liberté personnelle, où l’on méditerait silencieusement de bonnes maximes, d’où l’on sortirait assez solide pour prendre des directions dans la vie et s’y tenir.


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