(Français)

« Leur existence même est un appel. »

Marguerite Léna

Le jour de la rentrée, nous (les professeurs) avons franchi le seuil de la classe et sommes montés sur l’estrade. Devant nous, une trentaine d’élèves s’agitaient, et peu à peu se sont tus, se tenant debout derrière leur bureau. Puis ils se sont assis et nous avons fait l’appel. Pourquoi ?

Oui, pourquoi commençons-nous l’année par faire l’appel ? Par cette pratique qui consiste à appeler chaque élève, selon l’ordre alphabétique des noms de famille, attendant un signe ou un mot de sa part ? Est-ce, par exemple, pour identifier les jeunes que nous avons devant nous, pour « mettre un nom sur un visage » (ou l’inverse) ? Certes, au début de l’année, il faut très vite apprendre à reconnaître chaque élève, le «connaître par son nom ». Mais si c’était la seule raison, nous ne referions pas l’appel à chaque début de cours, ou presque, toute l’année.

En effet, nous faisons l’appel à chaque début de cours. C’est, du moins, ce qui nous est demandé de faire. Pour ce qui me concerne, je ne fais pas formellement l’appel des noms. Je suis là pour accueillir mes élèves lorsqu’ils entrent dans la classe et ils se tiennent ensuite debout derrière leur bureau. J’attends, je repère qui est là, qui est absent, je regarde les élèves, manière de me rentre présent à eux et de leur laisser le temps de se rendre présents à ce qui va avoir lieu. Je dis « Bonjour » lorsque les corps ont cessé de s’agiter, ils me répondent « Bonjour » ; je dis « Asseyez-vous » et le cours commence : je demande à un élève où nous en étions resté la fois précédente, je parle, ils prennent des notes, posent des questions. En terminale littéraire, à Oullins, un surveillant vient chercher un petit bout de papier prévu à cet effet où doit être inscrit la classe, la date, l’heure du cours, les élèves absents, les élèves en retard, le nom du professeur, qui signe enfin. Ce papier peut être déposé à l’extérieur de la salle dans une pochette prévue à cet effet afin que celui qui les collecte ne dérange pas le cours. Comme j’oublie souvent de le remplir, celui qui les collecte frappe, j’ouvre, « Bonjour », « Ah oui, les absents ! », le petit bout de papier à remplir, « Bonne journée ! », et le cours reprend. Parfois c’est un élève que le remplit pour moi, je signe, et le cours ne s’interrompt pas.

 

 

 

Pourquoi faire l’appel ? Est-ce pour contrôler qui est présent et qui ne l’est pas ? Certes. Faire l’appel, c’est exercer une fonction de contrôle. L’école est une institution qui exerce un contrôle sur des corps et des esprits pour les dresser : apprendre à ne pas parler sans lever la main, se tenir droit, s’habiller correctement. La « discipline » : mot qui désigne à la fois une matière enseignée et une manière de se tenir ; les deux allant de pair : parce que je me tiens droit, parce que je contrôle mon corps et ses pulsions, parce que j’ai acquis une capacité à faire attention, je peux apprendre un savoir et exercer mon intelligence. Certes, faire l’appel permet d’exercer une fonction de contrôle, mais est-ce là son sens le plus essentiel ?

Faire l’appel permet de susciter l’attention des élèves en manifestant que l’on fait attention à eux. Ils s’entendent appeler par leur nom, ou leur prénom, et répondent qu’ils sont « présents », qu’ils sont bien là, prêts à travailler. Appeler quelqu’un par son nom, c’est lui signifier qu’il compte, qu’il existe pour nous, en première personne, présence unique et insubstituable. Répondant « présent », « oui » ou « ici », ou de toute autre manière, l’élève ne répond pas à une question, mais bien à un appel à lui adressé. Tout élève peut répondre à une question, donner « la bonne réponse » (la date de la mort de Socrate par exemple), mais il n’y a que Elodie D., Paul L., Axel J. ou Agathe R. qui peut répondre « présent » lorsqu’il est appelé. Personne ne peut répondre à un appel, être présent et vivre pour un autre.

Rien de plus humiliant, pour un professeur, que de ne plus se souvenir du prénom, ou de confondre les prénoms de ses élèves. Un professeur de collège ou de lycée n’est pas un mercenaire, il connaît ses élèves et les appelle « chacun par son nom » (Jn 10,3). Le professeur connaît ses élèves et ses élèves le connaissent et « écoutent sa voix » (Jn 10,14). Il prend soin de ses élèves, se soucie de ses résultats, de sa progression, de son orientation, éventuellement de problèmes personnels ou familiaux. Ce souci est manifeste lors du conseil de classe, lorsqu’il faut rédiger une appréciation pour le trimestre écoulé, décider si l’élève mérite des « félicitations », des « encouragements » ou bien une sanction. A chaque fois en vue de son bien. Ce souci peut aussi se manifester par une appréciation sur une copie, un mot d’encouragement ou une discussion plus longue. C’est ce souci du bien des élèves que traduit en acte l’appel qui est fait en début de cours. Mais est-ce là tout ?

J’appelle les élèves, je les rappelle « à l’ordre » lorsqu’ils bavardent ou que leur attention se disperse. Si je les appelle, si je peux « faire l’appel », c’est parce que je suis là – moi, professeur. Et si je suis là, moi, professeur, c’est parce qu’ils sont là – eux, élèves. Car c’est pour eux que je suis là. J’aurais tellement d’autres manières possibles d’occuper mon temps, en répondant à de multiples sollicitations, utiles ou gratifiantes. Il m’apparaît alors, en un curieux retournement, que ce n’est pas le professeur mais que ce sont les élèves qui appellent le professeur, que ce sont eux qui « font l’appel », et que je ne fais que répondre « présent » à cet appel.

Le jeune, humanité en promesse mais humanité fragile et en détresse parfois, appelle celui ou celle qui lui permettra de grandir et d’entrer de plain-pied dans notre monde commun. Celui ou celle en qui il reconnaîtra une confiance, un savoir, une autorité qui lui permettront d’avancer dans la reconnaissance de son humanité et de se construire – d’avancer d’abord dans l’apprentissage d’une discipline et d’y progresser. Me vient souvent en mémoire une phrase écrite par celle qui a joué ce rôle pour moi, Marguerite Léna, dans L’Esprit de l’éducation (1981) : « A moins de cesser de croire et d’aimer au point de ne plus transmettre la vie, nous n’avons pas le choix : il y a des enfants et des jeunes, leur existence même est un appel. »

On entend parfois que professeur est « une vocation » ou bien, à l’inverse, que c’est « un métier qui s’apprend et non pas une vocation ». Cette question est oiseuse. Elle fait du « métier » une pure technique et de la « vocation » une question psychologique. Les professeurs consacrent l’essentiel de leurs forces vives au service du bien de leurs élèves. De tous leurs élèves. Car si c’est un métier, il s’agit d’un métier qui entre mal dans le cadre des trente-cinq heures. C’est un métier qui requiert toujours un peu plus de temps, d’attention et de soin que ce que demandent les emplois du temps. Le professeur « n’entend pas des voix », mais il répond à une nécessité intérieure. Et par le fait même qu’il est là, il répond à un appel. Je sais que tous mes collègues ne seront pas d’accord avec moi ou ne le diraient pas ainsi, mais peut-être que l’on peut dire que « professeur » est une manière de donner sa vie.

« Leur existence même est un appel. » Pas de voix qui s’entende dans cet appel. Mais pas besoin de voix pour qu’il y ait appel. Le visage est un appel. J’oublie assez vite les noms de mes anciens élèves, mais je me souviens de leurs visages et de leur place dans la classe. Ces visages m’appellent. Ils appellent mon attention et ma responsabilité. Je ne suis pas d’abord là pour les juger et les noter, mais pour répondre à leur appel. Ce sont eux qui me regardent. Visages juvéniles, curieux, souriants, tristes ou indifférents parfois, rarement hostiles, qui versent des larmes – cela arrive quelquefois. Je pense à ce qu’en dit le philosophe Emmanuel Levinas : « Il y a d’abord la droiture même du visage, son exposition droite, sans défense. La peau du visage est celle qui reste la plus nue, la plus dénuée. La plus nue, bien que d’une nudité décente. La plus dénuée aussi : il y a dans le visage une pauvreté essentielle, la preuve en est qu’on essaie de masquer cette pauvreté en se donnant des poses, une contenance. (…) Le visage est signification, et signification sans contexte. Je veux dire qu’autrui, dans la rectitude de son visage, n’est pas un personnage dans un contexte. D’ordinaire, on est un “personnage” : on est professeur à la Sorbonne [Levinas lui-même], vice-président du Conseil d’Etat, fils d’Un tel, tout ce qui est dans le passeport, la manière de se vêtir, de se présenter. Et toute signification, au sens habituel du terme, est relative à un tel contexte : le sens de quelque chose tient dans sa relation à autre chose. Ici, au contraire, le visage est sens à lui seul. Toi, c’est toi. » Un élève « signifie sans contexte », cela veut dire qu’il n’est pas d’abord et essentiellement un « bon élève », un « élève qui mérite les encouragements » ou un « élève dont le niveau est fragile », mais qu’il est d’abord et essentiellement « toi qui vaut infiniment, quelque soit tes résultats et ton comportement ».

Récemment, dans une classe, je disais devant des élèves que, pour une activité pour laquelle il n’y a que peu de places, « seuls les meilleurs viendront ». Une élève m’a alors répondu spontanément : « Alors ce ne sera pas moi. » J’ai été surpris. Je n’ai pas compris d’abord. Et elle me rappelle qu’elle « n’a pas de bons résultats ». J’ai eu quelques secondes pour lui dire que ce n’est pas de cela qu’il s’agit, que les « meilleurs », puisque c’est le mot qui m’était venu à l’esprit (ce mot était mal choisi sans doute), ne sont pas nécessairement les « très bons élèves », mais plus sûrement ceux qui manifestent le plus de désir. Désir d’être là, désir d’apprendre, désir de comprendre, désir de se transformer, désir de s’humaniser. Les professeurs ne « préfèrent » pas uniquement les élèves les plus brillants, même si c’est très gratifiant, et le souci et l’attention qu’ils portent à leurs élèves n’est pas une question d’ordre psychologique. Bien sûr, il y a des sympathies, des affinités, surtout lorsque les élèves deviennent presque des adultes, en terminale, ce serait mentir de se le cacher. Mais l’essentiel n’est pas là. Il est dans le souci de tous les élèves, dans le soin porté à des êtres jeunes auxquels doivent être transmis le monde, la vie et l’espérance.

Je ne peux donc faire l’appel que parce que j’ai d’abord été appelé. « A moins de cesser de croire et d’aimer au point de ne plus transmettre la vie, nous n’avons pas le choix : il y a des enfants et des jeunes, leur existence même est un appel. »

Illustration : La Pensée, Auguste Rodin (musée d’Orsay).

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