(Français)

Entendre et écouter

On ne voit même pas, a priori, pourquoi on aurait besoin de définir le mot écouter. On écoute la radio, on écoute quelqu’un parler, on écoute le bruit de l’eau du robinet. On perçoit des signaux sonores, extérieurs à nous, on les reçoit à l’intérieur de nous. Dans le sens le plus prosaïque, c’est cela, écouter : percevoir des signaux sonores. Et pourtant on voit très vite qu’un sens plus exigeant d’écouter peut être convoqué, tout simplement en commençant par distinguer entendre et écouter. On peut très bien entendre sans écouter. On peut entendre la radio sans l’écouter, c’est-à-dire recevoir des sons provenant de la radio, les laisser s’insérer plus ou moins dans notre tête, mais sans vraiment y prendre garde, dans un certain relâchement mental. D’ailleurs on fait autre chose en même temps, on « entend » la radio comme un vague bruit de fond auquel on n’attache pas vraiment d’importance. On peut entendre quelqu’un parler sans vraiment l’écouter, lorsqu’on pense à autre chose en même temps, qu’on saisit des paroles mais sans leur attacher trop de poids (d’ailleurs on les oublie vite), ou lorsqu’on est pressé de parler et qu’on ne fait qu’attendre l’inflexion qui laissera de l’espace pour notre propre expression. On entend le bruit de l’eau du robinet, c’est rare qu’on l’écoute, de la même manière qu’on voit des arbres mais qu’il est rare qu’on les regarde.

On pourrait placer « entendre » plutôt du côté de la sensation et « écouter » plutôt du côté de la perception. Lorsqu’on entend, on reçoit bien des informations de l’extérieur mais dans une certaine passivité et sans que ces informations soient distinctes. Elles nous arrivent dans un flou mélangé : j’entends la radio comme un bruit de fond indistinct, j’entends un prof parler comme une musique de fond un peu vague, j’entends le bruit de la ville comme un mélange dans lequel rien de particulier n’attrape mon attention. Par contre, je me mets à écouter la radio quand, à l’intérieur de ce vague fond, quelque chose se dégage, certains phrases musicales ou certaines paroles précises se détachent du fond, auxquelles j’accorde mon attention. J’écoute la cloche qui sonne et qui se distingue du bruit de fond de la ville. J’écoute le professeur qui élève la voix ou qui change de ton, parce qu’alors ce qu’il dit se détache. Ecouter est de l’ordre de la perception, et la perception commence quand une forme se distingue sur un fond, comme l’enseigne la théorie de la gestalt. Sensation : c’est là mais on ne s’en rend pas vraiment compte. On voit mais rien ne se détache, on entend mais rien ne se détache. Perception : quelque chose du senti se détache et je lui accorde une attention mentale.

Mais pourquoi certaines formes se dégagent-elles du bruit de fond ? Pourquoi certains sons résonnent en nous et d’autres non ? C’est parce qu’ils ont un sens pour nous. Ils nous disent quelque chose. Ce sens n’est pas forcément objectivable, on ne peut pas forcément le formuler clairement, mais il y a un sens. On écoute plus des phrases que des mots, parce que des mots tout seuls ne nous disent rien (à part un prénom ou une altercation). On peut écouter attentivement un long discours s’il nous intéresse, il est difficile d’imaginer que l’on écoute longuement des mots assemblés dans le désordre. On écoute plus des sons que des bruits parce que les bruits n’ont pas vraiment de forme, pas de rondeur, ils sont brouillons, se distinguent mal, on ne sait pas quel sens leur donner. Les bruits sont bruyants, les sons résonnent en nous, on les rejoue intérieurement, consciemment, parce qu’ils nous disent quelque chose. On écoute plus des phrases musicales que des notes, parce qu’elles ont un sens, même si on ne peut pas dire exactement lequel, elles nous introduisent dans un sentiment. Et on écoute plus des phrases musicales descriptives que des longues gammes contemplatives à la Bach ou des répétitions de musique électronique, qui justement créent plutôt un fond, une atmosphère de laquelle rien ne se détache, qui n’exige pas de notre part une attention mentale mais plutôt un relâchement de l’attention mentale, et que par conséquent on entend et on s’évade plus qu’on écoute. On écoute ce qui nous dit quelque chose, ce qui nous parle, et donc on écoute du langage ou quelque chose qui ressemble à du langage, quelque chose qui est analogue à de la parole.

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Si écouter exige de l’attention, alors c’est une activité à part entière. A la rigueur, on pourrait dire que celui qui écoute vraiment ne peut pas trop faire autre chose en même temps. Alors qu’on entend tout le temps tout un tas de chose de manière passive, sans effort, sans y faire attention, on fait quelque chose quand on écoute. Je me souviens d’une femme dont la qualité d’écoute était très élevée. Quand elle écoutait, il me semble bien que plus rien de ce qui existait autour d’elle ne faisait partie de son champ de vision, puisque son attention toute entière était aux paroles qui lui étaient dites. Elle devait bien voir que le monde continuait de tourner autour d’elle et de son interlocuteur, mais elle ne regardait pas. La conséquence d’une telle attitude était que les gens, moi y compris, se confiaient beaucoup à elle, parce que nous sentions bien que notre parole serait entendue. J’ai réalisé, en l’observant, que je n’écoutais pas vraiment les gens, que je les écoutais à moitié.

Voici donc une première définition : écouter c’est porter de l’attention à des sons qui se détachent d’un bruit de fond et qui résonnent en nous, qui nous parlent.

Ecouter n’est pas réfléchir

En même temps, écouter est une activité assez paradoxale parce que l’attention de l’écoute n’est pas la concentration de la réflexion. L’attention de l’écoute n’est pas concentration, centrement de soi sur une chose précise qu’on se mettrait à analyser. Au contraire, elle est ouverture de soi à quelque chose d’inconnu qui nous vient de l’extérieur. L’attention est donc une activité qui consiste à être passif, à être passivement ouvert à de l’inconnu. Certes, écouter n’est pas seulement recevoir passivement des bruits et des sons, c’est aussi leur accorder une attention active, c’est agir pour les interpréter, c’est-à-dire leur donner du sens. Mais ce sens est aussi reçu de l’extérieur. Ecouter c’est aussi recevoir passivement quelque chose qui ne vient pas de nous-mêmes mais de l’extérieur de nous. Ce n’est pas interpréter à notre guise, c’est accueillir. Il y a dans le fait d’écouter un mélange de passivité et d’activité. Ecouter, c’est beaucoup plus actif qu’entendre, on fait quelque chose quand on écoute, on tend son attention. Mais écouter ce n’est pas non plus réfléchir, c’est beaucoup plus passif que réfléchir, dans un certain sens on ne fait rien quand on écoute. Je prends un exemple personnel : je marchais sur un chemin sans faire attention aux oiseaux ; je les entendais probablement, mais sans m’en rendre compte, je ne les écoutais pas. Au bout d’un moment je réalise leur présence, le chant des oiseaux se détache du bruit de fond et je lui accorde mon attention : j’écoute. Mais pourquoi est-ce que ne les écoutais pas, pourquoi les entendais-je à peine ? Parce que je réfléchissais. C’est-à-dire que j’étais intégralement tourné vers l’intérieur de moi-même, attaché à étudier mes propres pensées, clos dans mon propre esprit. Et à vrai dire les oiseaux sont venus me sortir de ma réflexion, et en les écoutant, j’ai senti une chose simple : qu’il y avait un extérieur et que j’étais enfermé dans l’intérieur. Il me semble qu’écouter et réfléchir sont deux attitudes qui s’opposent d’une certaine manière. La réflexion exige une certaine solitude et une certaine clôture sur sa propre pensée. Réfléchir signifie d’ailleurs « regarder ses pensées ». Ecouter dès lors n’est pas réfléchir puisque c’est accueillir quelque chose qui vient de l’extérieur et qui vient briser la solitude. Les gens qui ne savent pas écouter ressentent une vive solitude parce qu’ils n’ont que soi pour interlocuteur. Je prends un deuxième exemple, un peu similaire, même s’il met en jeu le toucher plutôt que l’ouïe : je marchais et souffrais d’une sorte de fatigue mentale, et j’ai senti le vent qui me caressait le visage. Jusque là, je ne prenais garde à rien, je réfléchissais et j’avais pris physiquement une forme qui symbolise à mon avis la réflexion : tête baissée, penchée vers moi-même, mains dans les poches c’est-à-dire tournées vers moi-même, et à l’intérieur je tournais et retournais sur elles-mêmes les mêmes pensées : ressassement. L’attention portée au contact du vent, comme l’écoute des oiseaux, je les ai vécues comme une petite libération qui signifiait cela : je ne suis pas seul, je ne suis pas enfermé à l’intérieur, il y a un extérieur et il me dit quelque chose.

Ecouter c’est donc assez paradoxal, on pourrait dire que c’est « faire en sorte de ne rien faire », c’est « se tenir activement dans la passivité », c’est « se vider pour se laisser remplir ». Et par conséquent, si écouter est ce genre d’activité paradoxale, il n’est pas facile d’écouter. Il y a des chances qu’on soit ou bien trop actif mentalement pour écouter, c’est-à-dire qu’on n’arrive pas à s’empêcher de réfléchir, ou bien trop passif mentalement pour écouter, c’est-à-dire trop distrait, trop dispersé, trop attiré par tout sans distinction. Ou bien trop concentré, centré sur soi, analysant ses pensées, ou bien trop dispersé, incapable d’accueillir quoi que ce soit, pris par mille idées brouillonnes. Et parfois les deux, c’est-à-dire concentré sur mille idées brouillonnes, obsédés par ses propres soucis, les entretenant en y pensant et en y repensant, incapable de porter son attention à autre chose. J’ai remarqué parfois que des personnes qui n’écoutent pas étaient à la fois énervantes, parce qu’on a l’impression que ce qu’on leur dit ne compte pas, et un peu pitoyables, parce que ce n’est pas tant par désintérêt que par enfermement involontaire sur soi qu’elles n’écoutent pas.

Donc deuxième définition : Ecouter c’est se laisser atteindre de l’extérieur par des sons qui viennent briser notre clôture sur nous-mêmes d’êtres intelligents.

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Ecouter n’est pas parler

Comme le dit Saint Augustin, parler consiste à informer, à transmettre une information1. Même lorsqu’on pose une question, on informe son interlocuteur de ce qu’on aimerait savoir. Ecouter par opposition consiste à accueillir de l’information. Dans un cas, on fait passer de l’intérieur vers l’extérieur une information, dans l’autre, on reçoit de l’extérieur cette information. Ce qui me semble important, c’est qu’on ne sait pas quelle sera cette information. Ecouter, c’est s’ouvrir à de l’inconnu. Deux types de personnes qui ne savent pas écouter : les bavards, et les autocentrés. Les premiers craignent le vide et l’inconnu, ils saturent donc l’espace de connu et ne laissent aucune parole réelle surgir. Les seconds ne veulent rien savoir de l’extérieur, trop occupés d’eux-mêmes. Ils n’écoutent donc pas vraiment, mais rattachent tout ce qu’ils entendent à eux-mêmes, ou à du connu. Quand on conjugue les deux, on bavarde à son propre sujet et on s’attache à remplir l’espace auditif des autres de soi-même. Ecouter implique au contraire de cesser de parler, de se vider pour être rempli de l’extérieur par de l’inconnu. Ecouter sans être prêt à l’inattendu, ce n’est pas de l’écoute, c’est n’entendre que ce qu’on veut bien entendre.

Si on caractérise l’écoute par ce vide préparant l’accueil d’une parole extérieure et inconnue, autre, alors on peut penser que les êtres d’écoute sont ceux qui se sont exercés au vide en soi. La littérature mystique, qui parle beaucoup de ce vide, a donc probablement quelque chose à nous dire sur l’écoute. Le propre du mystique, comme de certains poètes, c’est de chercher à se vider de lui-même pour recevoir Dieu, qui dans le judéo-christianisme au moins, se conçoit comme verbe, comme Parole, donc comme quelque chose ou quelqu’un qui s’écoute. On peut comprendre le passage au désert des prophètes comme une manière de devenir un homme d’écoute. Moïse a voulu parler trop vite, il doit apprendre à se taire pour recevoir une parole extérieure, donc il va dans le désert. Il apprend à faire silence, puis à écouter, c’est-à-dire à se laisser surprendre, à prendre le temps de faire un détour. Elie a voulu parler trop vite, il doit apprendre à se taire, à se vider de lui, donc va dans le désert. Et il doit apprendre à écouter, sous les bruits du tremblement de terre et de l’incendie, la parole cachée dans un petit murmure de vent. Jean, le futur Baptiste, commence par aller au désert, et sa première invitation est une invitation à se délester de ce qui nous rend indisponible pour se préparer à entendre une parole nouvelle. Jésus commence par aller au désert se vider de tout désir d’appropriation : ni les pains, ni la gloire, ni même l’assurance d’être protégé ne lui appartiennent. Ainsi il est vide et prêt à laisser passer par lui une parole autre. Le passage au désert est la recherche difficile du vide en soi en vue d’être disponible pour une parole qui ne vient pas de nous-mêmes.

Parmi les pères du désert, Evagre le Pontique, au IVème siècle, tente d’écouter Dieu en se dépouillant de toute pensée, non seulement des pensées passionnées qui obscurcissent l’esprit, mais de toutes les pensées tout court pour ne plus être qu’accueil sans déformation de Dieu. Il en arrive ainsi à des formules dont le potentiel anti-intellectualisme peut inquiéter : « Efforce-toi de tenir ton intellect, pendant la prière, sourd et muet : ainsi tu pourras prier. »2 Ou encore, « La prière est démission des pensées. » L’objectif, peut-être impossible, est pour lui de cesser de parler, et même de se parler, c’est-à-dire de ne plus produire d’informations pour n’être plus qu’accueil. Maître Eckhart, parmi les mystiques rhénans, formule cette idée un peu différemment en disant : « Laisse-toi »3. Son but est de faire un grand vide en soi, de vider soi de soi, pour obliger Dieu à venir le remplir. « Observe-toi toi-même, et chaque fois que tu te trouves, laisse-toi ; il n’y a rien de mieux. » Plus proche de nous, Simone Weil décrit l’attention de cette manière : « Surtout la pensée doit être vide, en attente, ne rien chercher, mais être prête à recevoir dans sa vérité nue l’objet qui va y pénétrer »4. Dans cette formule, on peut lire le caractère très paradoxal de l’écoute qui est à la fois activité mentale (pensée en attente, prête) et passivité mentale (pensée vide, qui ne cherche rien). Simone Weil considère que l’écoute n’interdit pas de réfléchir ou d’avoir des connaissances, mais que pour vraiment écouter, il importe de mettre pour un temps cette réflexion de côté, cette connaissance en arrière-plan. Elle compare ainsi celui qui écoute à un homme qui serait sur une montagne et qui, « regardant devant lui, aperçoit en même temps sous lui, mais sans les regarder, beaucoup de forêts et de plaines. » Ce qu’il aperçoit ce sont toutes ses connaissances et ses réflexions passées, mais ce qu’il cherche à voir ou à entendre, il ne le connaît pas encore. Et c’est vers cela qu’il se tourne.

Donc troisième définition : Ecouter, c’est faire le vide en soi pour se laisser surprendre par une parole inconnue.

Asse, Genevieve; Ligne bleu; Paintings Collection; http://www.artuk.org/artworks/ligne-bleu-31929

Ecouter et parler vont de pair – être en société

Il y a tout de même quelque chose d’étrange, qui motivera non sans raison par exemple la critique de la mystique d’Emmanuel Lévinas, c’est que l’écoute dont parlent les mystiques se joue dans l’intériorité. Or, nous avons parlé de l’écoute comme de l’intervention de l’extériorité en nous. Une écoute intérieure, est-ce vraiment de l’écoute ? S’écouter et se parler à l’intérieur de soi, cela s’appelle la pensée, le dialogue silencieux de l’âme avec elle-même, comme la définit Platon. Mais dans cette définition l’écoute dont il est question n’est écoute que dans un sens métaphorique, qui s’éloigne de l’écoute originelle, perceptive, en ce que celle-ci se caractérise par le surgissement en moi de l’extériorité. Les mystiques affirment qu’ils ne pensent pas quand ils prient, puisqu’ils ne se parlent pas à eux-mêmes et qu’ils ne s’écoutent pas eux-mêmes, mais qu’ils parlent avec un autre et qu’ils écoutent un autre. Mais ne risque-t-on pas de mélanger dans l’écoute intérieure la voix de l’Autre et sa propre voix ? Peut-on être sûr que l’on est vraiment en train d’écouter lorsqu’on écoute sans son, lorsqu’on écoute hors de la perception ? Comment être sûr qu’on n’est pas simplement en train de penser, de dialoguer en vase clos avec soi-même ? On peut songer à ce que Lévinas reproche à la métaphysique occidentale, de retrouver le monde en soi, au lieu de chercher à briser la clôture du soi. Entend-on parler Dieu lorsqu’on prie ou entend-on parler son imagination de Dieu ? Des auteurs mystiques généreux, comme Ignace de Loyola, constatant l’impossibilité de faire le vide complet, de s’abstraire de toute image de l’imagination et de la pensée, ont d’ailleurs invité à utiliser l’imagination pour prier, en acceptant par conséquent le risque de mettre pas mal de soi-même dans les fruits de sa prière. Il me semble qu’une manière de distinguer un vrai mystique d’un faux est tout simplement de voir s’il est également un être d’écoute et d’attention dans sa vie extérieure, c’est-à-dire s’il sait écouter les autres. Si ce n’est pas le cas, c’est qu’il est probablement plein de lui, et qu’il prend pour de la prière son délire personnel. La prière authentique est probablement une propédeutique à l’écoute d’autrui.

Or, quand écoute-t-on autrui ? Quand on lui parle. C’est-à-dire quand on dialogue. Comme l’écrit Lévinas, « Ecouter et parler sont une seule et même chose, ils ne se succèdent pas. »5 Après avoir dit qu’écouter n’est pas parler, c’est-à-dire implique de se vider de soi, il nous faut reconnaître que dans les relations effectives avec d’autres gens que nous, écouter et parler vont toujours de pair. Tout d’abord parce qu’il est impossible d’être vide et sans attente, et que pour écouter l’important est plutôt d’être prêt à voir ses attentes déviées, détournées par ce qu’on recevra. Ensuite parce que celui qui ne parle jamais n’écoute pas non plus : il ne prend pas le risque de se présenter à autrui. Parler apparaît être un préalable à l’écoute puisque parler revient à extérioriser quelque chose, donc à sortir de l’intériorité, à se présenter à d’autres êtres parlant, et par conséquent à prendre le risque d’être contredit, d’être étonné, d’être déplacé. Le pervers narcissique qui vous écoute attentivement mais qui ne parle pas de lui est un être étrange : on a le sentiment de pouvoir se confier à lui, alors qu’il est plein de lui et utilisera les informations qu’il reçoit pour augmenter sa puissance et sa domination. Il écoute sans prendre le risque d’être détourné de lui-même, en cela il est une parodie dangereuse de l’être d’écoute. Parler et écouter vont de pair, c’est entrer dans un espace extérieur à soi, être en société, prendre le risque de se voir adressé des paroles inattendues.

Je voudrais lier la manière dont Lévinas parle du visage d’autrui à cette réflexion sur l’écoute. Voici ce qu’écrit Lévinas dans de nombreux textes : le visage me vise. Cette phrase exprime tout le retournement propre à la rencontre d’autrui par rapport aux autres rencontres de notre perception. Face au visage d’autrui, je perçois quelque chose mais au lieu de l’intégrer à moi-même, comme c’est habituellement l’effet de la perception, cette chose me reste extérieure et, en plus, me déstabilise. Ce n’est plus moi qui la vise, c’est elle qui me vise. Dans un premier temps, le visage d’autrui, je peux bien ne pas y prendre garde, je peux bien le voir sans le regarder. Mais si je le regarde, si j’y prête attention, alors on pourrait penser que grâce à ma vision je vais l’accueillir en moi, puisque la vision englobe, attire à moi, me permet de maîtriser par le regard ce qui m’entoure. Mais voici la surprise : le visage ne se laisse pas réduire à moi, il ne se laisse pas saisir par la vision, il ne se laisse pas comprendre. Au contraire, il me renverse. Ce n’est plus moi qui le vise mais lui qui me vise. Et dans cette vision du visage, je perds en maîtrise, je suis bouleversé, je me sens des obligations à l’égard de ce visage insaisissable, fragile et pourtant impérieux. Le visage d’autrui surgit donc comme une réalité très paradoxale dans le monde de la perception : ce n’est pas un phénomène que je peux connaître, c’est un événement qui brise la continuité du monde, qui introduit une « anarchie dans la phénoménalité » comme dit Lévinas. Il y a un parallèle très fort à établir entre la vision du visage et l’écoute de la parole, qui d’ailleurs se recoupent chez Lévinas. En effet, quand j’écoute certaines paroles, je ne m’adjoins pas quelque chose d’extérieur, je ne m’intègre pas de l’extériorité, mais je suis bouleversé. Ce que j’entends sera peut-être dans un deuxième temps compris, assimilé, deviendra une partie de moi, mais il est d’abord autre que moi, non assimilé. On ne peut pas comprendre d’emblée ce qu’on écoute, il y d’abord l’accueil d’une nouveauté un peu étrange. Le son, dans une œuvre primitive de Lévinas, est décrit comme retentissement, éclat, scandale. C’est-à-dire comme quelque chose qui vient déranger mon ordre intérieur, qui vient mettre du bazar, qui vient me déstabiliser. De la même manière que le visage, si je le regarde en face, vient me renverser, la parole écoutée se manifeste comme une irruption de l’extériorité, une irréductibilité à moi, qui m’oblige au contraire à m’adapter.

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Ecouter quelqu’un parler, c’est devenir incapable de lui être indifférent, c’est être investi d’une responsabilité par ces paroles. Une parole écoutée ne peut pas passer en nous sans faire son œuvre, elle vient nous modifier, elle vient nous obliger à une transformation. Une parole écoutée n’est pas simplement entendue, elle ne peut pas passer par une oreille et sortir par l’autre, elle surgit de l’extérieur et impose une modification intérieure de nous-mêmes. Le mot hébreu Shema traduit bien cela, puisqu’il signifie à la fois écouter et obéir. Si tu écoutes, alors tu es en même temps contraint de t’ordonner à ce que tu écoutes.

Il me semble qu’il y a ici un des motifs principaux de la peur d’écouter, qui fait qu’on fait parfois tout pour « ne pas entendre », qu’on « ne veut rien entendre », ou qu’on préfère parler de banalités que de laisser le moindre vide ou la moindre place pour une parole réelle, qu’on bavarde plutôt que de dialoguer, ou qu’on évite carrément de parler avec certaines personnes. C’est qu’on veut la paix tout simplement, on n’a pas envie que notre intérieur soit bouleversé de l’extérieur, on a déjà assez de mal comme ça à trouver un équilibre seul pour courir le risque d’être secoué par l’extérieur. De la même manière qu’on refuse de voir des visages, qu’on change de trottoir pour éviter un mendiant, ou qu’on évite de croiser certains regards, parce qu’on sait ce que cela signifierait pour nous, à savoir des obligations, des modifications de nos comportements, une adaptation du Je au Tu, de la même manière on refuse d’écouter quelqu’un parler, ou on n’y prête pas attention, ou on remplit son esprit de distractions. On sait bien ce qu’écouter signifierait pour nous : des obligations. Je prends l’exemple d’une amie qui s’est rendueavec son père à des séances de psychothérapie familiale. Assez vite, ce dernier dit : « cette fois-ci c’est la dernière ». Parce qu’écouter une parole qui le mettait en cause était probablement source d’un déséquilibre personnel qu’il n’avait nul envie de laisser déclencher.

Quatrième définition : Ecouter c’est être ordonné de l’extérieur, être contraint à une transformation de soi par des paroles que l’on n’a pas demandé à entendre.

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Ce que ça fait d’écouter

L’écoute est-elle dangereuse pour l’équilibre individuel ? Il me semble que oui mais aussi que non. Oui car elle exige une transformation de soi, elle impose de l’extérieur un mouvement intérieur. Mais en même temps elle libère d’un enfermement sur soi qui ne peut fournir nul équilibre satisfaisant. Le contraire de l’attitude d’écoute, c’est le caprice. Le capricieux est celui qui exige de l’extérieur qu’il se conforme à ses exigences intérieures. Et le capricieux est violent : « est violente toute action où l’on agit comme si l’on était seul, comme si le monde extérieur n’était là que pour recevoir l’action », écrit Lévinas. L’homme d’écoute, par conséquent, est le non violent, celui qui s’adapte sans cesse à l’extérieur, qui se laisse façonner de l’extérieur. L’écoute se transforme en éthique. Le mot attention désigne d’ailleurs à la fois l’écoute et la bonté : les deux vont de pair. Si l’on n’écoute pas, c’est que le risque est lourd : écouter implique d’être passivement investi de l’extérieur en s’adaptant activement à ce qui nous investit. Ecouter une parole c’est accepter d’être interpellé et renversé intérieurement par ce qui vous parle de l’extérieur, comme voir un visage c’est accepter d’être visé et renversé par la vision de celui qui vous vise de l’extérieur. J’ai remarqué chez des amis qui pratiquent le yoga une recherche de disponibilité intérieure, de silence intérieur, que je trouve très belle. Mais j’ai été surpris de voir que certains de ces mêmes amis étaient parfois particulièrement bornés, écartant très vite d’eux toute parole gênante. C’est qu’ils tenaient à la paix au point de ne pas vouloir se laisser renverser. Dès lors, ils n’étaient plus des êtres d’écoute, et leur paix ne pouvait être complète.

Mais quelle est exactement cette obéissance que la parole d’autrui exige de nous ? Un point m’a troublé à la lecture de Lévinas : que faire si la parole d’autrui exige de nous des choses injustes ? Ou si elle formule à notre égard des attentes démesurées ? Ecouter au sens plein, cela veut-il dire obéir à tout ce qu’autrui me dit ? Bien sûr que non. Lévinas le formule ainsi : ce qu’il s’agit d’écouter, c’est le « dire en dessous du dit »6. Je crois que cela veut dire, au sens le plus simple, être capable d’écouter non pas les simples paroles explicites mais ce qu’elles contiennent ou ce qu’elles trahissent. Sous une parole de colère, entendre la souffrance. Sous une parole arrogante, la quête de reconnaissance. Sous une parole de désir, la solitude. Et toujours, l’interdit de tuer, l’impossibilité de faire comme si le visage parlant n’était pas là.

Ecouter, si cela impose de notre part une transformation permanente de soi, une adaptation permanente aux paroles qui surgissent, n’est-ce pas prendre le risque de ne plus être soi ? De devenir dépendant de l’extérieur ? Il me semble plutôt que c’est se chercher dans la sortie de soi. Je sais bien que la formule est paradoxale, mais elle me semble contenir du vrai. Le risque est d’être enfermé dans le petit soi, clos sur soi-même et ses soucis et son ressassement, et l’écoute permet la libération de soi. Ecouter consiste à se recevoir de l’extérieur, à ne pas tout miser sur ses propres forces. C’est viser cette chose étrange : ne pas vivre uniquement de sa propre volonté mais élargir cette volonté et la nourrir au contact de l’extérieur. Ce n’est pas être possédé, mais vivre d’une autre vie. Je vis, moi, avec ma volonté, comme si tout dépendait de moi, dont moi-même. Mais quoi que j’y fasse je ne dépends pas pleinement de moi… Ma colère, par exemple, me prend et me possède malgré moi. Ma honte, ma gêne, mes désirs me prennent et me possèdent malgré moi. Ecouter c’est tenter de sortir de l’esclavage de soi par soi. Ecouter pour ne plus être clos sur soi-même, pour être transcendé.

Les illustrations sont des photos de tableaux de Geneviève Asse

1Voir Saint Augustin, De Magistro, un petit traité de pédagogie et de philosophie du langage très intéressant.

2Petite philocalie de la prière du coeur

3Maître Eckhart, Entretiens spirituels

4Simone Weil, Attente de Dieu

5Emmanuel Lévinas, Difficile liberté

6Emmanuel Lévinas, Totalité et infini

 

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