(Français) Un documentaire diffusé il y a peu sur Arte, (Daesh, paroles de déserteurs, de Thomas Dandois et François-Xavier) donnait la parole à d’anciens combattants de Daesh, aujourd’hui exfiltrés. Cinquante-deux minutes d’entretien pendant lesquelles chacun prend le temps de revenir, à visage masqué, sur les raisons de son implication au sein de cette organisation et, surtout, sur les causes de son départ précipité. On y entend le récit de multiples désillusions vécues sur place par des individus initialement persuadés de la justice de leur guerre. Tous s’accordaient, au final, à dire que Daesh n’a rien d’un État et surtout rien d’islamique.

L’un d’entre eux, interrogé sur la présence d’esclaves sexuelles, raconte l’épisode suivant. Je restituerai son récit plus ou moins tel qu’il le livre. Mon objectif n’est pas tant de raconter une histoire qui l’est déjà, mais plutôt d’utiliser des événements déjà médiatisés par un récit et de reconstituer une histoire à partir d’eux. Ainsi, je forcerai volontairement le trait, exagérerai certains points et creuserai les écarts de sorte à mobiliser une situation, soit-elle éloignée de ce qui s’est réellement passé, pour essayer de penser ce qu’elle recèle.
L’histoire la voici. Deux jeunes filles de treize ou quatorze ans, probablement enlevées à leur famille, avaient été offertes au gouverneur de Falludjah. Accordées comme un présent. Le gouverneur n’en voulut pas et les chassa. Le motif du refus n’est pas précisé, en avait-il suffisamment, ne les trouvait-il pas assez à son goût ? Toujours est-il qu’il déclina l’offre : les filles furent donc sans maître, c’est-à-dire libres de toute appropriation. Or, une fillette qui n’est à personne est à tout le monde.
Des combattants commencèrent à discuter. À qui les jeunes filles devaient-elles revenir ? Comment se les répartir ? Un butin de guerre suppose une règle de partage sur laquelle on s’accorde tous. Certains voulaient payer, d’autres non. Les combattants se disputaient. Aussi scabreux que soit le débat, ainsi fut-il. Comment fallait-il se partager équitablement deux vies humaines ? On a du mal à croire que des hommes aient pu débattre sérieusement du partage de deux existences encore infantiles. La discussion et son objet paraissent incompatibles.

Elles furent abattues.

On imagine sans peine la scène. L’un, mécontent de cette discorde, sort une arme et leur tire une balle en pleine tête. Une balle par fillette, une seule. Tirée sans aucune colère et sans pitié ; une balle succincte comme un couperet qui met fin à la bagarre. Froidement abattues mais sans animosité non plus. Sans hésitation, sans tremblement. Comme si ces filles étaient des choses dont la nature était compatible avec l’idée de propriété. Posséder une chose c’est avoir l’exclusivité de son usage, de son aliénation et même de sa destruction. Alors balle dans la tête si l’appropriation n’est pas possible et si c’est ce qu’on décide. Puisqu’un partage égalitaire ou équitable était impossible, – personne n’admettant qu’un autre ait l’usage exclusif d’une fillette – , et puisque une fois utilisée la chose qu’est la fillette n’a plus de valeur, alors mieux valait la faire disparaître. Tel est le raisonnement.
Le témoin raconte qu’il questionna le meurtrier : pourquoi ? Pourquoi cette mise à mort si injustifiée et brutale ? Pourquoi fallait-il tuer deux enfants de treize ou quatorze ans ? De quoi étaient-elles coupables pour mériter de finir ainsi ? La réponse fut lapidaire : « Fitna. Elles sèment le trouble parmi les frères. »

Cette attitude est horrible à bien des égards, et tout invite à dire que ces bourreaux n’ont plus de cœur à force de guerres acharnées ou de convictions idéologiques. Et tout ce qu’on peut supposer concorde avec cette intuition. D’un côté, les armes imposantes et bruyantes, des drapeaux sombres, des hommes enturbannés et habillés de treillis poussiéreux, des combattants imposants par leur puissance de feu rugissant dans leur querelle. De l’autre, deux fillettes. Deux petites filles dont on imagine sans peine le destin : appropriation, domination masculine, privées de liberté de conscience, réduites à être l’instrument de satisfaction des pulsions sexuelles des guerriers entre leurs assauts meurtriers : conjugaison de tous les asservissements qui soient. Arrachées à une enfance déjà entachée par la guerre pour découvrir un rapport de force qui mélange bestialité et sexualité, asservissement et théologie, les fers et la mort certaine lorsque le propriétaire se sera lassé.
Mais dire que ces combattants, qui osent prétendre qu’il est légitime de s’approprier deux filles, et qui, devant le conflit suscité, décident de les tuer avant de retourner à leurs affaires, sont des fous, consiste à supprimer ce qu’il s’agit de questionner. Considérer que l’arbitraire, la bestialité et le sang froid de ce meurtre prouvent la folie serait se refuser à penser la logique sous jacente à cet acte, qui, dans son contexte, répond bien à une certaine idée, « fausse », mais utile, de justice. Affirmer que dans un tel acte, dans une telle scène, il n’y a rien à comprendre puisque rien ne peut être compris, la raison et le cœur s’étant éteints dans ces hommes que tout distingue de nous, suppose de croire qu’il y a des faits humains qui ne méritent pas et ne peuvent pas être pensés car ils contredisent la droite raison. Une telle démarche est aisée mais dangereuse. Elle consiste en un abandon qui me paraît périlleux puisque c’est précisément au sein de ce qui résiste à l’intelligibilité que la pensée peut gagner de quoi comprendre les raisons et causes d’une attitude si écœurante.
Nous essayerons de voir si la distance que l’on suppose instinctivement entre une telle conduite et la nôtre est véritable, ou si elle est un mécanisme intentionnel de la conscience par lequel elle se ment à elle-même pour s’exclure de cette cruauté. Par conséquent, souvent, je nous inclurai dans le propos, je parlerai à travers le « on » indéfini, pour décrire et juger cette mécanique des réactions. Certainement, certains diront que j’exagère sur l’angélisme de l’enfance et qu’à quatorze ans une fille n’est plus une fillette. C’est très probable. Mais comme indiqué, mon dessein n’est pas de coller avec une réalité dont je n’ai, de fait, accès qu’à travers un récit, mais de me servir pour penser ce mal qui nous surprend tous lorsqu’il se montre sous une forme des plus crues.

« Fitna. Elles sèment le trouble parmi les frères. »
Dans la mise à mort de ces deux jeunes filles, trop jeunes encore, autant pour la vie sexuelle à laquelle les combattants la destinaient que pour la mort qui les frappe si précipitamment, il y a en effet un acte de négation qui rebute la pensée, mais un acte chargé de signification. Tuer l’objet – c’est le cas ici – à propos duquel on s’écharpe, c’est se figurer que la discorde provient d’un élément qui est à la fois agissant et extrinsèque. Autrement dit, c’est présumer que les différends ne sont en rien liés à notre manière, à nous, de réagir aux faits du monde, y compris lorsqu’il s’agit de vies. Répondre « Fitna. Elles sèment le trouble parmi les frères », c’est faire passer l’existence même de ces deux gamines pour la cause du désaccord. Or, s’il y a cause il y a nécessité, et alors il est naturel que l’on se querelle, et juste que l’on détruise la source du conflit. Comme si la mésentente ne résidait pas dans la prétention même à négocier une existence humaine mais dans le fait même de cette existence. Que faire d’autre que de les mettre à mort si la dissension ne dépend pas de nous ? Dire « Fitna. Les fillettes sèment le conflit entre les justes », c’est faire de la bagarre entre les combattants le fruit de la volonté maligne des enfants qui malgré les apparences, sont en fait à l’œuvre d’un dessein séditieux. Le fait même de la dispute atteste donc que leur existence sert un projet diabolique ; les frères étant justes et paisibles par nature.
On voit clairement la difficulté qu’il s’agit de penser : comment l’existence d’un être, qui plus est d’un être non encore capable du mal, peut-elle être conçue comme la source d’un danger pour la « communauté » ? Comment voir dans le fait même qu’un être si fragile et si précaire soit en vie un péril pour l’entente entre des hommes qui s’affirment dans le droit chemin ?
À cette difficulté je n’ai aucune réponse à fournir. Je ne peux que proposer sa mise en lumière. Je ne peux que souligner à quel point la logique de ce mal est implacable puisque de la conception des guerriers quant à la cause de la discorde à la solution qu’ils apportent pour y mettre fin, il n’y a qu’un pas. Tout s’enchaîne naturellement. Plutôt que de chercher à réformer leurs prétentions, ils préfèrent supprimer ce qu’ils identifient comme l’élément séditieux. À aucun moment ces derniers n’ont dû imaginer que la source du conflit, la vraie, réside dans la violence de leurs motivations ou dans le caractère hors norme de leur désir de puissance. Jamais ils n’ont dû ne serait-ce qu’envisager qu’une volonté, soit-elle celle d’une fillette, ne doit et ne peut pas être contrainte par la force. Qu’il est contraire à la plus faible règle de morale que de tenter de s’approprier un être, qui plus est eu égard au destin sombre que visait à réaliser cette appropriation. Ni ceux qui se disputaient, ni celui qui mit fin aux heurts, n’ont supposé un instant que faire de l’existence d’un autre le moyen jetable de la satisfaction la plus vile, cela pouvait ne pas être parfaitement légitime.

« Fitna. Elles essaiment le trouble entre les bons »
Où est l’injustice ? question qui mérite d’être posée à supposer qu’elle ait un sens. Pour ces combattants, il est incontestable qu’elle est non pas dans l’action commise ou dans le souhait de réaliser un désir plein de cruauté, mais dans l’existence de ce qui brise la bonne intelligence entre les justes. La question demeure : comment la simple présence d’une enfant, présence par ailleurs forcée – fillette arrachée à son milieu et placée ici malgré elle – peut-elle être responsable d’une désunion qui en justifie le meurtre ? Un être plein de faiblesse et d’insuffisance, encore en devenir, pour lequel tout est source de divertissement. Comment un être qui est tout entier dans ce qu’il fait, sans recul aucun, sans intention malicieuse, incapable de comprendre ce qui s’apprête à lui arriver, pourrait-il être par lui-même la cause d’une querelle ? Mon propos exagère évidemment les traits, mais il demeure que ces deux gamines sont incapables de porter la responsabilité que ces combattants leur imputent.
Il est trivial et évident que le mal n’est pas dans l’enfant. Bien plutôt, il est dans l’incapacité de celui qui se dispute et met à mort, à penser que ce ne sont pas que les faits qui produisent du conflit. S’il y a une définition à donner du mal dont nous traitons, elle serait que le mal c’est croire que l’entente entre les hommes ne peut résulter que de la destruction de ce sur quoi nous sommes en désaccord. Le mal c’est de se rendre inapte à penser que la justice puisse provenir d’une réforme de soi. C’est se figurer que parce qu’un fait du monde ne permet pas une lecture unique, parce qu’il est source d’antagonismes, alors il est juste qu’il soit supprimé.
Tel est, me semble-t-il, le raisonnement dans sa logique mise à nu. L’enfant est source de désaccord, alors l’acte qui la fait s’effacer est juste. Négation de ce sur quoi nous n’arrivons pas à nous accorder. On voit d’ailleurs que derrière cet acte s’exprime toute la mécanique de cette organisation, à savoir considérer que la paix ne peut advenir que par l’identité stricte entre tous : l’harmonie n’est pas l’équilibre entre des différences qui cohabitent, mais l’unité atteinte par la suppression des différences perçues comme sources de divergences.

Penser « Fitna, elles sèment la discorde parmi les frères » c’est même bouleverser le sens de ce terme. Sans entrer dans des détails qui excèdent mes compétences, le terme « Fitna » signifie « mise à l’épreuve », « test discriminatoire ». La fitna est la tentation divine par laquelle le créateur éprouve sa créature. Elle est une épreuve faite à la foi du fidèle. Et puisqu’elle est un revers, elle doit par conséquent être endurée. Ainsi, si on admet – et cela est déjà sujet à caution – que les fillettes puissent se voir appliquer le concept de « Fitna », alors leur mise à mort est une fuite. Une telle attitude ne correspond en rien à celle du courageux qui s’efforce de maintenir son cap face à la pression des faits. Le fidèle est celui qui, comme le nom l’indique, demeure loyal envers ses principes alors même qu’il serait tellement plus facile de faire marche arrière, que tout le pousse à les abandonner. Le juste est celui qui s’évertue à correspondre avec ce qu’il doit être en s’efforçant de conserver ses règles même dans les situations les plus difficiles. Si la fitna est une tentation envoyée par Dieu c’est qu’elle sert un projet divin, elle permet à Dieu de révéler le cœur des hommes qu’il connaît déjà. C’est en ce sens qu’elle est, comme le suggère le verset LI, 14 envoyé aux injustes : « Goûtez votre Fitna » lance Dieu à la face des méchants qui seront éprouvés par le feu.
On voit ainsi comment la fitna, la tentation, peut être source de discorde. Elle est séditieuse car en tant que sollicitation des sens, elle ouvre la voie à une rébellion contre l’autorité de Dieu. Si la fitna conduit à la désunion, c’est précisément parce qu’elle est le signe de ceux qui se laissent tenter et abandonnent leur foi. Le combattant qui met à mort pour échapper à l’attrait du sensible et à la discorde qu’il produit lui-même, se « trompe » pour trois raisons différentes. D’abord car il se laisse attirer par une gamine de treize ou quatorze ans qui devient pour lui objet de désir au point que sa mise à mort lui paraisse une délivrance. Ensuite, car il oublie que le sensible est neutre, le désir est un mouvement du corps dans le corps, corps qui est le lieu de tous les appétits. C’est en lui que doit avoir lieu la réforme, et non pas dans les faits du monde, d’autant plus lorsqu’il s’agit d’existences humaines. Et enfin, car la sortie de la tentation lui paraît exiger la suppression de l’objet de désir et de la sorte il s’écarte de ce que dieu attend de lui.
Il y a en effet, quelque chose qui résiste à la pensée. Comment une enfant peut-elle être désignée par le terme de fitna. Deux gamines, très certainement en pleurs face à des hommes en armes vociférant pour se les approprier, ont du mal à incarner une tentation du sensible. De quelle séduction peut-il s’agir, d’une sollicitation sexuelle, d’une quête de puissance, d’un désir de possession ? Quelque chose fait effectivement obstacle à la compréhension.
Du coup, balle dans la tête pour mettre fin à la tentation séditieuse. Bel exemple d’une pensée qui refuse de se percevoir comme la source de l’erreur et préfère la situer dans les faits du monde, fussent-ils des vies humaines. Sans doute, peut-être, que dans les motivations de ses déserteurs, outre l’horreur, il y avait, le caractère insupportable d’une pensée qui se refuse d’être ce qu’elle doit être : un questionnement.

Illustration de l’article par Poline Harbali (http://polineharbali.com/index)

One thought on “(Français) Fitna. Elles sèment le trouble parmi les frères

  1. Beaucoup d’entre les gens, ont dû voir ce reportage comme s’il s’agissait d’un monde disparu, tant il semble en apparence si éloigné de notre modernité.
    Et pourtant,
    Depuis l’antiquité, la littérature, le théâtre et plus récemment le cinéma ont envers et contre tout … bon sens … rendu passablement romanesque, l’action, l’idée qu’un homme puisse ôter la vie d’une femme dans le seul but de le déculpabiliser de sa raison meurtrière, pudiquement appelé crime passionnel, il nous contraint, nous lecteurs, spectateurs à une certaine impuissance et à un silence « de mort » comme seul regard et unique réponse face à l’horreur qui naît du désir de possession.
    Aussi, si dans d’autres contrées, dont sont issus les hommes de ce reportage, portées et exaltées par un culte de la masculinité qui a atteint ce qui semble être son point de non-retour, dans ce proche et moyen orient où tout naturellement le « crime d’honneur » crédité par l’ensemble des membres d’une même famille où des pères, des frères, des oncles décident et organisent la mise en mort de leurs propres filles, de leurs sœurs de sang, de leurs nièces, de leurs cousines…
    Quand de tels actes sont permis, jamais jugés et toujours plus encouragés…
    En comparaison à cette permissivité tribale, familiale, ancestrale, que vaut la vie d’une étrangère au clan, au pays, à la religion, à la nation, les auteurs, acteurs et témoins repentis de ces violences faites à ces toutes jeunes filles connaissaient il à ce moment précis de leur vie d’autres réponses ?

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