(Français) Sous le coup de l’émotion, j’ai, comme beaucoup, sincèrement adhéré à ce mot d’ordre. Pourquoi nous, jeunes et moins jeunes, devrions-nous payer pour des guerres que nous n’avons pas décidées, que nous ne soutenons pas – et que nous ne comprenons pas le plus souvent ? Pourquoi nous, citoyens, aurions-nous à payer le prix fort d’une politique impérialiste qui dissimule mal la motivation réelle d’une large part de ses interventions armées : maintenir une économie française par ailleurs mal en point ? Même si cela implique de vendre des armes dont on sait qu’elles sont destinées, au bout de la chaine, à nourrir des conflits que nous nous ferons fort d’arbitrer militairement. Même si cela implique d’acheter du pétrole qui, quand il ne vient pas des pétromonarchies, provient, même indirectement, des puits de pétrole possédés par l’État islamique. Non, ce ne sont pas nos guerres, mais vendredi c’étaient bien nos morts.
La force d’attraction d’un tel slogan repose sur un mécanisme simple : il désigne un responsable assez indéterminé pour qu’on puisse lui assigner diverses identités – les puissants, les dirigeants, les terroristes, le marché –, tout en nous exemptant de toute forme de responsabilité. Pourtant, l’émotion passée, je m’interroge sur la légitimité d’affirmer que « ce ne sont pas nos guerres ». Je me dis que c’est trop facile.

On nous répète depuis plusieurs jours que la France est en guerre. Je m’accorde sur le constat, seulement, nous ne parlons pas de la même guerre. La France est en guerre, non pas contre le terrorisme – on pourrait aussi bien déclarer la guerre à la peur, ou à la mort, que cela aurait le même effet –, la France n’est pas en guerre contre le terrorisme, mais contre des groupes armés au Mali, en Centrafrique, en Libye, en Syrie, en Afghanistan, en Irak, etc. La France est aussi en guerre contre l’organisation État islamique, même s’il ne s’agit pas d’un État au sens juridique – un flou entretenu qui ne permet d’ailleurs pas de donner un cadre légal aux bombardements menés par « la coalition ».

Si les événements des 7 et 9 janvier ne nous ont pas pleinement permis d’en prendre conscience – nous étions tous « Charlie », mais pas toujours juifs ou journalistes –, la soirée du 13 novembre ne nous permet plus d’y être aveugle : la France fait la guerre, et la guerre, ce ne sont pas que des morts ailleurs – les fameuses « frappes chirurgicales » et autres attaques de drones ciblées –, la guerre, c’est aussi des morts ici. La violence de ces attentats est d’autant plus forte qu’elle fissure un peu plus ce qu’on présente comme un miracle historique : l’Europe – l’Europe occidentale, cette terre qui a su faire cesser les conflits. L’événement, cette irruption de l’imprévu dans la trame du quotidien, fait voler en éclats la sécurité dont nous nous sentions tous si certains. Rupture d’autant plus brutale que, pour beaucoup, l’identification avec les victimes est complète : nous connaissions tous quelqu’un qui … nous sommes tous passé devant l’un des lieux visés juste avant que … Nous nous reconnaissons dans les victimes, échantillon d’une jeunesse qui vit, y compris dehors, y compris la nuit, à Paris comme, on tend à l’oublier, dans beaucoup d’autres endroits du monde. Échantillon de la gauche bien-pensante – des gens plutôt Charlie –, qui, avec tous ses défauts, croit sincèrement qu’il y a de la place pour tout le monde en France. Et nous n’avons pas à nous excuser de ce que nous sommes. Je veux continuer d’avoir le droit de rire de tout – à commencer par ce qu’il s’est passé le 13 novembre –, je veux continuer d’aller en terrasse de café, pour boire un verre de vin ou venir voir des amis jouer dans un rade miteux. Si l’on ne peut pas réduire ce qui se joue à une lutte contre un mode de vie – le choc des civilisations ayant au moins autant d’existence que la guerre contre la mort, il serait réducteur d’occulter que, au moins en partie, c’est ce qui a été visé.

Mon propos n’est pas de dire que nous sommes indifférents, ou inconscients. Comme l’a si justement souligné F. Worms, il serait erroné de dire que nous sommes une génération insouciante. Nous n’avons pas connu le plein-emploi, et nous assistons au démantèlement de l’État social ; nous avons eu peur pour nos parents après les attentats de Saint-Michel, puis après ceux du 11 septembre et, si cela ne suffisait pas, se recueillir boulevard Richard Lenoir en ce mois de novembre 2015 a quelque chose de tristement familier.
Nous savons pertinemment que notre pays est traversé, depuis de longues années, par une grave crise sociale, et nous ne nous faisons pas d’illusions sur la capacité de nos « représentants » à prendre en charge sérieusement la situation. Nous sommes plutôt conscients du fait que ce qui se joue ne peut pas être compris en termes d’identité, que non, ce ne sont pas nos « valeurs » qui sont attaquées, si l’on entend par là l’idéal de liberté et de laïcité. Ce qui se joue tient d’abord à un processus inverse : l’effet désastreux d’un déni à l’endroit d’un certain nombre de Français pour qui ces idéaux n’ont justement pas d’autre existence que sur le papier. Il est évident qu’une trop large part de la population française voit sa parole captée par d’autres, et souffre d’un manque criant de représentation – là où elle est la France. La façon dont ont été « célébrés » les dix ans des émeutes en banlieue est à ce titre exemplaire d’une parole captée : qui en a parlé ? D’où en ont-ils parlé ? Nous ne sommes pas indifférents, mais parfois, depuis notre position de dominants – bien que parfois aussi issus de l’immigration, il nous est difficile de savoir quoi faire, et comment.

Nous ne sommes pas non plus insouciants, seulement, jusqu’à présent, nous avions été épargnés par une réalité : l’irrationnel peut aussi nous frapper. Je pense à ces remarques, lues ou entendues, dont j’aurais aussi bien pu être l’auteure : comment est-il possible que de tels événements puissent arriver ici, en France, à Paris. Pourtant, en y réfléchissant, je ne comprends pas au nom de quel miracle la France pourrait mener des guerres sans jamais être touchée. Ce qui se joue tient alors sûrement aussi à cela : l’inconséquence d’une politique étrangère jalouse de ses intérêts économiques, interventionniste lorsqu’il s’agit de les défendre, sous couverts d’une liberté et d’une égalité dont elle fait en vérité bien peu de cas, y compris sur son propre territoire.

« Vos guerres, nos morts ». Au bout du compte, lorsque je pense à ce slogan, j’ai la désagréable impression que l’on veut la démocratie, lorsqu’elle signifie sécurité et abondance, mais qu’on oublie souvent ce qu’elle implique de responsabilité à l’égard de la destinée de la communauté – comme si, malgré Rousseau, c’était Hobbes qui devait avoir le dernier mot. Il est facile d’être démocrate lorsqu’on vit protégé des crises – en atteste la rapidité avec laquelle nous sommes prêts à renoncer à notre modèle dès lors qu’on nous le dépeint comme menacé. Affirmer que ce ne sont pas nos guerres participe alors d’un désengagement qui justifie l’absence de réflexion, là où pourtant ces questions doivent faire l’objet d’une appropriation collective.

Il ne s’agit pas de questionner la sincérité de notre émotion. Seulement, peut-être qu’aujourd’hui que nous nous savons vulnérables, il nous incombe de faire de ces événements autre chose que cela, on tue des gens pour ce qu’ils sont. Car nous pouvons continuer à chercher des responsables – et les candidats sont nombreux –, mais nous pouvons aussi réaliser que la France, c’est nous. Réaliser cela, c’est accepter de nous interroger sur notre part de responsabilité, c’est interroger notre silence et notre passivité coupables quand il en va de la politique étrangère de la France comme de la crise sociale et politique qui la traverse. Réaliser cela, c’est accepter d’interroger notre consentement tacite à la réduction de l’idéal démocratique au jeu des intérêts économiques – lesquels jouent, le plus souvent, en notre faveur. Pour ma part, il me semble nécessaire de réagir, parce que si l’on ne peut pas nous reprocher ce qui s’est passé, on pourra en revanche nous reprocher de n’avoir pas su réagir lorsque nous en avions l’opportunité.
Au fond, ce que je souhaite exprimer est d’une simplicité qui, j’en ai conscience, frôle la naïveté : nous sommes la démocratie, nous sommes la France, aussi. Pas le gouvernement français, peut-être même pas l’État, mais la société – quand bien même on ne désignerait sous ce nom qu’une abstraction. En un sens, c’est précisément parce que je ne fais pas confiance à l’État qu’il m’apparaît urgent de ne plus lui abandonner mon pouvoir de décision. Si l’écart entre nos représentants et nos aspirations ne cesse de se creuser, ne nous contentons plus de le constater ou de nous en indigner. On me dira sûrement que je suis trop optimiste, mon propos n’a pourtant rien de révolutionnaire : l’émotion passée, je m’interroge simplement sur les moyens à ma portée pour ne plus accepter passivement un ordre politique qui ne m’inspire que du dégoût. Car nous pouvons vivre dans la peur, puis reprendre le train de notre vie quotidienne – avec tout ce que cela peut avoir de rassurant –, mais nous pouvons aussi prendre la décision de réfléchir aux moyens dont nous disposons pour une autre France – oserai-je, pour un autre monde.

J’ai bien conscience du sentiment d’impuissance qui, à chaque fois, nous saisit lorsqu’on regarde sérieusement la situation. J’ai bien conscience que le plus simple alors est encore de retourner à ses préoccupations ordinaires. Je me dis souvent que je suis plus utile en faisant ce que je sais faire, c’est-à-dire être professeure de philosophie, qu’en m’improvisant femme d’action. Mais en même temps, je ne veux plus compter sur quelqu’un qui se fait trop attendre qu’il pense pour moi les moyens de défaire ces nœuds. Dans le fond, je me dis qu’il est temps que je prenne ma part de responsabilité, pour ce qui s’est passé, et pour ce qui se passera demain. Si l’urgence existe, c’est celle d’une réflexion critique qui se donne les moyens d’exister. C’est pourquoi je voudrais vous inviter à vos poser ces questions. C’est pourquoi je voudrais inviter à se joindre à moi tout ceux qui ont envie de le faire : rencontrons-nous. Et rencontrez-vous. Nous sommes certes victimes, mais nous sommes surtout acteurs. Pour ma part, j’ai choisi de reprendre le pouvoir.

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