(Français) La période de Noël, avec toutes ses réjouissances, est aussi celle de l’organisation et du tendre souci. Chaque année, la recherche des cadeaux nous mobilise d’une manière qui n’est pas anodine. Par le cadeau, je consolide mes relations et ravive leur essence, leur raison d’être. Que de déceptions d’ailleurs, à cette occasion! L’incompréhension, la pingrerie, le bling, la banalité sont autant d’échecs du don…

Mais penchons nous sur la quête de nos présents, parfois source d’effervescence. Sans aller jusqu’à rejoindre la fureur de Barthes[1], on peut s’interroger à partir de cette expression qui semble inepte à force d’être martelée comme une évidence : plaisir d’offrir.

Quelle relation se joue dans le don ? Qu’est-ce qu’un beau cadeau ?

La question du don a été bien démêlée par l’anthropologie de Marcel Mauss, à travers la notion de potlatch. En se penchant sur les mœurs des sociétés archaïques de Polynésie, Mauss essaie de montrer les implications sociales d’un système traditionnel de don et de contre-don. Il en dégage deux apports majeurs : tout d’abord, le don serait un système de prestation total. Il ne reposerait pas seulement sur un échange économique mais serait porteur d’une dimension spirituelle et morale.

Le don nous oblige parce qu’il est une marque d’amitié à laquelle on doit répondre. Il nous oblige même à trois égards : obligation de donner, de recevoir et de rendre. C’est ce sentiment d’obligation qui nous amène à inviter un ami suite à un repas qu’il nous aurait offert ou qui nous fait nous sentir redevables au moment de recevoir un présent.

C’est pour l’auteur l’occasion de noter qu’une rivalité se dessine derrière ces rapports amicaux : donner, c’est dominer pour un temps celui qui m’est redevable. Il se joue une rivalité autour de la dépense somptueuse: quand l’objet donné est magnifique, il reflète la puissance, le mana, du donataire. Ce qui est donc gênant dans cette optique, c’est que ce qui gêne, écrase l’autre ne gâche pas la valeur du don.

Mauss perturbe donc notre compréhension habituelle du don dont la réussite est souvent perçue en termes économiques. Le don réussi serait synonyme d’un équilibre, d’une valeur honnête : il s’agirait de n’être ni trop pingre, pour ne pas décevoir, ni trop généreux, au risque de gêner. Ici, la magnificence est louée de sorte que le geste n’a plus rien de gratuit. Il révèle un rapport de forces.

Cela étant, Mauss dégage également un autre enseignement : le don lierait spirituellement les individus engagés et c’est davantage sur cette seconde dimension que je souhaiterais me pencher. Il s’agirait ici de se placer, non pas du point de vue du donateur qui chercherait à instaurer un rapport de puissance, mais dans l’esprit de celui qui considère qu’un cadeau a à voir avec l’essence d’une relation.

En effet, parmi les cadeaux qui nous déçoivent, il y a aussi ceux qui sont trop convenus. Il arrive par exemple qu’un individu offre le même présent à toutes les personnes d’une assemblée. Les cadeaux peuvent être trop convenus donc, soit par leur généralité, soit par leur prévisibilité. En effet, nous réclamons d’être surpris, tout en étant conforté dans nos goûts, ce qui est assez paradoxal au fond. Personnaliser un don, c’est aussi se déprendre d’un certain égocentrisme. Nombre de personnes choisissent leurs cadeaux en fonction de leurs propres goûts, sans même s’en rendre compte. Nous allons donc nous pencher sur l’intersubjectivité qui se tisse dans ces échanges.

Quelles conditions doivent-être réunies pour qu’il y ait don véritable?

La surprise

N’en déplaise aux listes adressées au Père Noël, le cadeau, vraisemblablement, doit être une surprise. Il ne s’agit pas seulement de provoquer l’étonnement ou de renforcer l’émotion. C’est le gage de l’épreuve qui s’y joue. Le don doit révéler si je connais bien mon ami. Il doit ainsi refléter sa personnalité et témoigner de mon attachement pour lui.

N’oublions pas que ce geste cultive un but affectif et social : rappeler la force d’une amitié, d’un amour, d’un lien familial et révéler, par un choix fin et avisé, la connaissance de l’autre et de ses désirs. La recherche, l’effort pour plaire font partie intégrante de la valeur du présent. Cet objet, que j’aurais peut-être pu acquérir moi-même si je l’avais connu, est tout à l’honneur de celui qui me l’offre et réciproquement, devient d’autant plus précieux qu’il a été choisi par lui pour moi. Et ne négligeons pas cette intersubjectivité : la surprise, c’est également, la part virtuelle de nous-mêmes  que le cadeau pourrait révéler. Je ne connaissais pas l’auteur de cet ouvrage et pourtant, j’y découvre une pensée ou une émotion esthétique qui vont me construire, ce bijou ne correspondait pas tout à fait à mon style mais je me surprends à l’apprécier.

La symbolique spirituelle et affective

Par ailleurs, au-delà de sa dimension sociale et rituelle, le don revêt une portée spirituelle, magique. Le cadeau offert n’est pas inerte, il contient, dans l’imaginaire maori, une part de nous-mêmes, de notre âme. À ce titre, il serait porteur d’une puissance tantôt bénéfique, tantôt maléfique. Le mauvais sort pourrait s’abattre sur nous si nous manquions à nos obligations, d’où la nécessité du contre-don :

On comprend clairement et logiquement, dans ce système d’idées, qu’il faille rendre à autrui ce qui est en réalité parcelle de sa nature et substance ; car, accepter quelque chose de quelqu’un, c’est accepter quelque chose de son essence spirituelle, de son âme ; la conservation de cette chose serait dangereuse et mortelle et cela non pas simplement parce qu’elle serait illicite, mais aussi parce que cette chose qui vient de la personne, non seulement moralement, mais physiquement et spirituellement, cette essence, cette nourriture, ces biens, meubles ou immeubles, ces femmes ou ces descendants, ces rites ou ces communions, donnent prise magique et religieuse sur vous. Enfin, cette chose donnée n’est pas chose inerte.[2]

Le cadeau serait porteur d’un hau, un esprit lié à un lieu d’origine auquel il aspirerait à retourner sous la forme symbolique du contre-don. Il serait également porteur d’un mana, c’est-à-dire de l’esprit, de la force d’une personne. Tel un talisman, le cadeau viendrait, entre deux amis, incarner un lien spirituel. On se souvient alors de l’étymologie du terme de symbole, désignant un objet divisé en deux parties. Deux personnes détenaient un morceau de cet objet qui devait leur permettre de se reconnaître l’une l’autre. À travers l’objet offert, je confie donc à l’autre une part de moi-même. On doit alors prendre soin du présent reçu. Par exemple, si une plante nous était offerte, nous devrions lui prodiguer, comme pour faire vivre l’amitié, des soins réguliers.

On remarque que l’objet donné rend hommage à un lien affectif et que cet hommage conditionne parfois son choix : on offre parfois des objets qui ont valeur de souvenir. : un album-photo, un objet lié à un voyage commun… De nombreux cadeaux tirent ainsi leur valeur de l’histoire commune, de la relation du donateur et du donataire. Si le don est un rite, le culte est parfois rendu à la relation.

Le désintéressement ?      

J’en viens à une ultime question : le don doit-il être désintéressé ? Qui dit beau cadeau, dit sans doute beau geste. Or, les cadeaux de Noël, comme ils viennent originellement célébrer une naissance, une vie, sont avant tout ceux destinés aux enfants. Ce sont des cadeaux qu’on offre sans rien attendre en retour, parce que l’on est déjà comblé par la nouvelle vie qui commence. Et plus généralement, lorsque nous offrons un présent à une personne qui nous est chère, l’envie de recevoir un cadeau en retour semble s’estomper.

Dans la fébrilité que l’on éprouve à observer une personne amie ou aimée ouvrir son paquet, on est vraiment heureux, d’un bonheur qui semble sincèrement lié à celui de l’autre. On voudrait être kantien mais peut-on se défendre d’éprouver de la joie à voir l’autre apprécier notre présent ? Le faut-il ?

Ce moment suspendu à l’approbation d’autrui et au fond à sa reconnaissance dévoile un autre aspect du don. Nous n’attendons rien -de matériel- parce que nous attendons tout : la joie de l’autre, sa présence familière mais aussi une marque de son amour . Au risque d’hasarder cette petite phrase, candide mais riche de sens : je n’attends rien car mon cadeau, c’est toi.

En somme, le don, lorsqu’il est pensé, constitue véritablement un geste dans lequel nous nous exposons. Si le choix du présent révèle notre vision de l’autre et témoigne de notre attachement, la réception de celui-ci reflète tout autant la teneur de la relation. La déception comme la satisfaction sont doubles. Le donateur engage sa prescience et offre une preuve d’attachement, le donataire, s’il est conforté dans son identité et dans sa vision de la relation, renvoie sa gratitude et son affection. Mais dans les deux cas, il est question de reconnaissance.

 

 

 

 

[1]« Le cadeau amoureux se cherche, se choisit et s’achète dans la plus grande excitation – excitation telle qu’elle semble être de l’ordre de la jouissance. Je suppute activement si cet objet fera plaisir, s’il ne décevra pas, ou si, au contraire, paraissant trop important, il ne dénoncera pas lui-même le délire – ou le leurre dans lequel je suis pris. » Fragments d’un discours amoureux, « Dédicace », Seuil, 1977.

[2]« Essai sur le don. Forme et raison de l’échange dans les sociétés primitives », II, Sociologie et anthropologie, Marcel Mauss. Paris, Puf, 2006.

 

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