(Français) L’actualité offre un spectacle assez désolant de l’action de l’Union Européenne, où qu’on pose les yeux : traitement des réfugiés syriens, mise sous tutelle économique de la Grèce, ne sont que les deux exemples les plus récents d’une longue liste. Lorsqu’on parle d’Europe, c’est en effet rarement pour louer les effets des quotas de pêche (que personne ne connaît), mais plutôt pour déplorer les délocalisations, la concurrence fiscale ou l’opacité du processus de décision.

Europe, qui es-tu devenue ? Promoteur de l’Etat de droit ou technocratie à la Orwell réduisant à néant les souverainetés ? Aurais-tu tant changé depuis ta création et les grandes envolées lyriques sur l’amitié des peuples ?

L’Union Européenne se présente toujours elle-même comme le fruit de visions humanistes de rapprochement des peuples et de promotion de la démocratie, insufflées par des figures symboliques que sont Schuman, Monnet ou encore Delors. Pourtant, la publicité ne prend décidément plus auprès des citoyens : les rares fois où des traités européens ont été présentés à l’approbation populaire par voie de référendum (2005), les peuples n’ont pas hésité à voter « non » ; les dernières élections européennes (ainsi que des élections au niveau national) ont été marquées par la montée des partis nationalistes « anti-Europe » et eurosceptiques de tous poils. Enfin, l’Angleterre se prépare à voter par référendum une éventuelle sortie de l’Union.

La crise grecque a, quant à elle, une place spéciale dans la contestation populaire récente contre « l’Europe » : la contestation grecque a été purement politique et ne peut précisément pas se résumer à une contestation « contre l’Europe », contrairement au discours véhiculé par la Commission européenne. Le peuple grec a voté pour le parti de gauche radicale Syriza, que la technocratie européenne s’est ensuite appliquée méthodiquement à casser. Ce peuple, saisi en référendum, a réitéré sa confiance dans le projet politique porté par le parti Syriza en contestant explicitement les politiques publiques qui lui ont été imposées par des entités n’ayant pas la légitimité pour le faire (Banque Centrale Européenne, Commission européenne et Fonds Monétaire International). Le peuple grec n’a pas pris position « contre l’Europe », mais contre des politiques publiques imposées, au nom de l’Europe, par ces entités illégitimes.

Le bilan de la crise grecque est véritablement accablant, et en dit long sur ce que l’Europe est devenue. Le pays a été mis sous tutelle économique, toute décision politique qui a un impact budgétaire devant être préalablement acceptée par ce qui ne peut décidément pas être désigné autrement que « la troïka ». La Grèce demeure écrasée par sa dette publique pour plusieurs décennies ; cette dette ne peut pas se réduire, compte tenu des mesures d’austérité imposées par les créanciers contre toute logique économique, sauf abattement qu’ils concèderaient (« haircut »). Par ailleurs, l’Europe n’a pas profité de cette crise pour en tirer les leçons, de sorte qu’il n’y a pas de raison de penser que la spéculation financière sur les taux d’intérêt des dettes souveraines ne vienne pas affaiblir les prochains maillons faibles de l’Europe. Enfin, l’écrasement de la volonté du peuple grec a été vécu, en Grèce et ailleurs en Europe, comme un cruel et désespérant désenchantement de la démocratie (à quoi bon lutter encore ?).

La crise grecque a cependant un mérite : elle a manifesté avec une grande clarté la situation de l’Europe aujourd’hui.

En premier lieu, elle a permis, par la caricature, une clarification des positions politiques en présence : d’une part, la troïka ne peut désormais plus cacher l’idéologie néolibérale (ou quel qu’en soit le nom) qu’elle défend, ni son défaut cuisant de légitimité démocratique pour imposer ses vues à des organes souverains (tels que le parlement grec). De l’autre, ses opposants se sont désormais identifiés, loin des clichés ‘anti-européens’ dont on avait pu les affubler, comme ce que nous appellerons des « démocrates indignés ».

Ce débouché de la crise grecque ne doit pas être sous-estimé. La fragmentation des opposants à ce qu’est devenue actuellement l’Europe et au manque de démocratie du processus de décision européen, est peut-être le principal obstacle à une réelle opposition politique structurée en Europe.

Cette fragmentation est avant tout nationale, les peuples européens se retrouvant pris malgré eux dans le tourbillon de la concurrence entre les Etats. Cette concurrence s’explique en particulier par le choix politique historique de l’Europe d’avancer par la voie de l’élargissement, à un nombre important d’Etats, aux structures économiques et niveaux de développement différents.

Il est désormais clair que l’opposition citoyenne à l’Europe n’est pas une opposition anti-européenne (du moins pas encore), mais une opposition aux politiques actuellement menées par l’Europe. Cette leçon ne devra pas être oubliée. Il faut veiller à ne pas laisser ce message se faire caricaturer ou se caricaturer lui-même en euroscepticisme populiste. L’identification des différents opposants à l’Europe néolibérale, entre eux, doit leur permettre une prise de conscience de classe, préalable indispensable à la création d’une opposition structurée en Europe.

Il est clair que les citoyens ressentent une indignation envers « l’Europe » et peut-être aussi une certaine tristesse : cette Europe a été construite en vue d’assurer une paix entre des peuples qui s’étaient déchirés auparavant. Elle s’est construite sur la base de principes humanistes et de l’Etat de droit. Il est frappant que ces grandes idées se soient comme effritées sous le poids d’une structure que nous avons construite sur les meilleures intentions du monde, et qui semble devenir de plus en plus étouffante, technocratique et éloignée des citoyens.

A cet égard, la crise a aussi apporté une seconde clarification : les traités européens ne permettent pas d’encadrer par le droit les activités de l’Europe. Ou autrement dit, les institutions européennes agissent en-dehors du cadre légal. Cela s’est révélé tragiquement par la crise grecque, s’agissant d’activités ayant un impact important, à savoir la gestion de la politique monétaire et la conclusion des traités « d’aide financière » avec la Grèce. La crise grecque a été réglée en marge du droit européen, sans égards pour la règle de droit, qui est pourtant le fondement de toute action de l’Union européenne.

La crise grecque a été, on l’espère, le paroxysme de la maladie dont souffre actuellement l’Europe, à savoir d’être devenu un « machin technocratique », utilisé comme levier pour mettre en place des politiques néolibérales hors du contrôle démocratique. En nous donnant à voir les failles de l’Europe, la crise grecque nous a ouvert le chemin pour en guérir. Le peuple grec a payé et paye encore le prix fort, nous lui devons le courage de ne pas baisser les bras et de changer réellement l’Europe.

Au-delà du rejet de l’Europe telle qu’elle se manifeste actuellement, ses opposants doivent aller un pas plus loin et formuler positivement un projet pour l’Europe. Il sera nécessaire de réviser les traités européens, afin de modifier les principes qui sont à la base de l’Union telle qu’elle se présente aujourd’hui.

Pas d’illusion, un tel projet sera difficile à accoucher. Les peuples européens, pris individuellement et de façon statique, semblent avoir des intérêts tout à fait divergents. Aussi, comment reconstruire une Europe différente sur la base des décombres de l’Europe actuelle (cette question s’est posée très clairement à l’occasion de la crise grecque : que faire par exemple de l’Euro, dans la perspective d’une Europe démocratique? Suffirait-il d’encadrer par le droit l’existence et les compétences de l’Eurogroupe ?) ? Comment imaginer un système de prise de décision à la fois démocratique et efficace, avec une Union maintenant composée de 28 Etats si différents ?

Un projet de révision des traités n’est toutefois pas impossible à mener à bien. Depuis la création de la CECA, « l’OVNI européen » a été modifié par de nombreux traités successifs.

Les gouvernants n’osent plus interroger leur population quant à la ratification des traités européens, depuis l’échec de l’adoption du Traité portant Constitution pour l’Europe en 2005. Le sursaut démocratique peut et doit se manifester cette fois déjà en amont, c’est-à-dire dès la préparation de la révision des traités : à rebours des traités européens imposés par le haut et resservis au Parlement quand ils ont été refusés par référendum, acceptons ensemble la responsabilité de proposer nous-mêmes une nouvelle Europe, en tant que citoyens européens.

Pourquoi ne pas profiter de l’Initiative Citoyenne dont nous dotent les Traités européens pour proposer à la Commission une révision de ces mêmes traités ?!

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