(Français)

La guerre contre un ennemi qui n’en est pas un

L’ennemi qui n’en est pas un n’est pas celui avec qui une relation d’amitié est simplement absente. Il est plutôt celui avec qui est impossible autant le pacte d’amitié que l’affrontement frontal. Cet ennemi n’en est pas un et ne peut pas en être un, en raison, premièrement, de sa non-appartenance à une entité étatique, et plus profondément, à cause de son effort pour refuser toute identification. Cet ennemi est un adversaire dont la particularité est d’empêcher sa reconnaissance : faire en sorte qu’on ne puisse pas l’identifier comme tel. Parallèlement, cet adversaire exclut de son mode d’action toute distinction parmi les cibles qu’il vise. Il ne discrimine pas parmi ses opposants entre ceux qui peuvent légitimement endosser le statut de coupable et ceux qui ne le peuvent pas. Un tel antagoniste refuse autant de se poser comme une partie face à laquelle une opposition peut être construite, que de penser celui qu’il affronte comme une réalité plurielle au sein de laquelle un travail de discernement est nécessaire. Cet opposant implique, de par son double refus, que les distinctions habituelles permettant le déroulement « juste » d’un conflit soient inapplicables.

Un double refus

L’adversaire dont nous traitons choisit comme modalité de la lutte celle que toute formalisation de la guerre refuse, à savoir la terreur. La terreur, bien qu’elle ne tue pas, produit néanmoins une peur paralysante, qui, de plus, ne touche pas le soldat membre de l’armée de métier, ni le partisan qui décide de prendre les armes, mais le particulier visé pour le simple fait qu’il est citoyen d’un Etat. Le propre du terrorisme [1] est d’ériger en principe d’action un refus revendiqué des limitations de la guerre communément admises. Le premier de ces freins à un déferlement non maîtrisé de la violence, que le terrorisme repousse, est la distinction entre combattants et non-combattants. Or, le terrorisme, pour produire de la menace, construit sa pratique sur la négation de cette démarcation. Il n’y a plus de militaires et de civils, il n’y a plus celui qui porte les armes et celui qui ne les porte pas. Il n’y a qu’un tout indifférencié et coupable. Ainsi, sa cible ne porte pas d’armes, n’est pas sur un champ de bataille et ne participe pas à l’effort de guerre.

Mais ce premier refus du terrorisme s’articule avec un deuxième qui lui est symétrique. Puisque le terrorisme refuse de définir sa cible à travers sa participation effective à un conflit, il ne permet pas non plus la reconnaissance de ses membres comme tels. Le terrorisme n’est pas composé par des individus qui, pendant le temps du combat, affichent leur engagement dans la lutte armée. Le terrorisme, en effet, exige que ses membres soient invisibles. Ils ne doivent pas se distinguer par un uniforme, ni afficher leur port d’armes, ils n’opèrent pas à partir d’une position géographique qu’il s’agirait de défendre, le combat n’a pas lieu sur un champ de bataille : le terroriste n’appartient pas à un État. Terroriste et militaire ne se distinguent pas uniquement par le fait que l’un refuse toute tutelle étatique tandis que l’autre opère au service d’un État. L’écart plus profond entre les deux réside dans le fait que l’un a pour obligation d’agir par des procédés que l’autre ne peut accepter, sous peine de voir la réussite de son action – produire de la terreur – contredite. Le militaire a pour devoir de combattre sur un champ de bataille, il doit porter une tenue qui permette sa reconnaissance, et ne doit tuer que des individus portant concrètement des armes. Le terroriste, lui, rejette ces principes. Ce n’est pas un rejet anecdotique, mais plutôt une conduite qui est déduite des modalités de son agir, elle exprime sa pratique de la lutte. Le port d’un uniforme, la distinction entre les cibles, le fait de combattre sur un champ de bataille, sont autant d’éléments qui conduiraient à une disparition de la terreur qu’il doit entretenir.

Mise en scène

Il y a pourtant de la part du terrorisme une médiatisation de sa puissance militaire. Il est fréquent que des individus s’affichent comme étant des terroristes. Cette affirmation passe par l’utilisation d’étendards, de vêtements particuliers, de tenues de combat. Les vidéos montrent des armes exposées et manipulées, un étalage des prises de guerre, parfois la retransmission d’opérations en train de se faire. Cependant, cette manifestation cinématographique, par laquelle les individus s’affirment comme terroristes, participe du mode opératoire du terrorisme. Cette monstration est une mise en scène qui permet à la terreur de produire son effet. Le terrorisme repose donc sur un double rapport à la visibilité. Il y a le temps de l’apparition, les individus se montrent tels qu’ils sont à travers l’image (en supposant qu’il y a adéquation entre l’image et la puissance réelle du terrorisme, ce qui est probablement faux), c’est un temps de communication qui n’est pas celui du combat ; temps second qui vise à rendre les actions publiques. Le temps premier, lui, est le temps de l’invisibilité, celui pendant lequel le terrorisme agit par des actions violentes. L’invisibilité est alors requise car les actions ne peuvent atteindre leur but que si les acteurs n’apparaissent dans l’espace public que comme des individus identiques aux autres.

Lorsque le terrorisme revendique des actes, se filme, fait son propre portrait, se construit une image à laquelle il aimerait ressembler, c’est dans un second temps, dont la finalité est de mettre en scène une puissance en réserve. L’objet de cette exhibition est de faire paraître l’attentat passé inférieur à celui à venir. Autrement dit, l’attention que le terrorisme porte à son image témoigne d’une volonté de révéler une force de beaucoup supérieure à celle manifestée dans un attentat venant d’avoir lieu. Comme une puissance en réserve qui attend pour frapper, le pouvoir de faire mal est, en quelque sorte, jamais pleinement épuisé dans un acte, il en reste toujours en retenue. Ainsi, ce moment pendant lequel le terrorisme permet à ses membres de se montrer est un moment proprement cinématographique qui répond au besoin de faire peur par une exposition de sa puissance guerrière. On voit donc le rôle instrumental du dispositif « théâtral » : il faut montrer que le danger est encore plus grand, que l’attentat passé n’était qu’un aperçu. Cette mise en scène vise à manifester non pas des possibles hypothétiques et fantasmés, mais un futur imminent dont l’avènement est irrémédiable.

Répondre à ce double refus

Mais ce double refus – distinction entre combattants et non-combattants, et possibilité d’être reconnu – pose un problème fondamental, celui de la réponse à donner à celui qui refuse de se montrer. Quel mode d’action une guerre militaire (et non idéologique) doit-elle choisir pour le combattre ? Le terrorisme force celui qui l’affronte à un travail infini, épuisant et périlleux. L’effort de distinction entre terroriste et non terroriste est en effet un exercice sans fin qui doit toujours précéder toutes les attaques contre des individus. Mais c’est un effort harassant puisqu’il n’est jamais pleinement certain qu’un individu dans le viseur soit coupable. La reconnaissance du terroriste sous son apparence de civil est une tâche permanente qui risque constamment un double écueil : laisser passer celui qui s’apprête à commettre un attentat, ou exercer une violence démesurée contre celui qui est en fait innocent. Il semble presque qu’il faille attendre qu’un individu commette un attentat pour être certain qu’il s’agit d’un terroriste.

La difficulté est donc de savoir comment affronter celui qui refuse la forme de la guerre régulière. En effet, les catégories du jus in bello[2] sont niées par le terrorisme. Affronter le terrorisme par les armes oblige à s’interroger sur les modalités d’une lutte contre un adversaire qui refuse d’endosser le statut d’ennemi en rejetant les règles qui servent à rendre plus « justes » les conflits militaires. Ce déséquilibre force l’État intervenant à se questionner quant au principe à choisir pour apporter une réponse à cette menace. Faut-il appliquer un droit envers un adversaire qui, de par sa nature et son mode d’action, le refuse ?

Juger un coupable / lutter contre le terrorisme

Lorsque l’on transpose cette question dans un autre domaine, sa simple formulation suffit pour en apporter la solution. Dans le cas de la justice pénale, la question de savoir s’il faut suivre des règles de justice pour juger un individu qui a été injuste, ne se pose pas. C’est même une question qu’on ne peut pas poser puisque nous considérons que le fait de rendre la justice, au sens de rétablir ce qui devrait être, exige de suivre des règles de justice, au sens de principes permettant à un procès d’être équitable. Le criminel, quel que soit son crime, a droit à un procès qui respecte les formes. Pour preuve, un vice de procédure – le non-respect d’une règle formelle – est susceptible de conduire à l’acquittement du coupable. Autrement dit, la justice du verdict dépend du respect de certaines règles qui définit le fait même de rendre la justice. Dans le cas de la justice pénale, nous acceptons ce qui peut paraître comme un danger ou comme une injustice, à savoir que le coupable soit innocenté si l’institution judiciaire ne respecte pas les principes sur lesquels elle se fonde.

Pourquoi est-il difficile d’appliquer ce même schéma dans le cas de la lutte contre le terrorisme ? On invoque généralement l’atrocité des crimes. On allègue plus encore que l’application du droit de la guerre contre des terroristes, et du droit humanitaire pour les prisonniers, diminuerait les chances d’éradiquer cette menace. La lutte serait rendue plus longue. Respecter des principes de justice quant à la manière dont s’effectue la lutte donnerait l’avantage au terrorisme. À travers cet argument se manifeste le piège que tend le terrorisme à celui qui lutte contre lui. Le terrorisme invite son opposant à l’imiter. L’amoralité qu’il prend pour principe tend en effet à nous rendre semblables. Elle incite le soldat à frapper encore plus durement pour terroriser en retour. Ce dernier espère pouvoir faire peur au point de décourager définitivement le terroriste d’adopter le type de guerre qu’il a choisi. Cette lutte est une pente glissante. Elle a le pouvoir de transformer celui qui la pratique, il en vient à hésiter entre deux branches d’une alternative : dissuader par un surcroit « d’inhumanité », ou prouver le bienfondé de sa lutte par le maintien du droit de la guerre. Mais progressivement, la lutte contre le terrorisme persuade le soldat que le respect de la loi revient à attribuer un avantage à un adversaire injuste. Le soldat en vient alors à désirer agir plus cruellement que le terroriste lui-même. Il ne perçoit plus l’application du droit de la guerre que comme une contrainte légale, elle n’est plus pour lui la condition de sa dignité de soldat. De la contradiction entre cette inclination à effrayer le terroriste et l’obligation légale à laquelle il est soumis, il ressort un être « monstrueux » puisque tiraillé par des mouvements opposés. Il s’enfonce alors plus profondément dans la pratique d’actes avilissants.

L’égalité à la guerre

Il n’y a, de toutes les façons, de guerre que contre un égal. Cette pratique ne peut concerner que des égaux. Le concept d’ennemi désigne un camp opposé constitué de citoyens unis dans la concorde avec qui il est possible de signer un traité de paix. Par conséquent, le terrorisme ne peut pas être affronté par la guerre. Puisque les terroristes ne représentent pas une entité étatique ou politique souveraine, ils ne disposent pas des institutions nécessaires pour réaliser la finalité de la guerre, à savoir conclure un traité de paix. La possibilité de faire une guerre régulière est en ce sens un privilège. La guerre est toujours censée se faire sur un arrière plan de reconnaissance de l’égalité entre soi et l’autre. L’égalité entre les belligérants se manifeste par la jouissance de droits dans la guerre [3]. On déclare la guerre à celui qui est notre égal en ce que le conflit qui nous oppose à lui est autant un péril pour lui que pour nous. En effet, la guerre réunit sur un même espace géographique – le champ de bataille – deux armées qui, dans ce face à face, s’identifient comme ennemis mutuels et par là même égaux [4]. Les soldats des deux camps sont soumis aux mêmes règles et se reconnaissent les mêmes prérogatives. La guerre, au sens du règlement d’un litige par les armes, est paradoxalement un certain égard que l’on se porte. On ne fait pas la guerre à quiconque puisqu’elle est le règlement d’un différend qui ne peut passer par l’arbitrage d’un tiers. Il ne peut y avoir de règlement d’un conflit par la guerre qu’entre des entités de même rang. Le fait qu’il y ait une inégalité de force entre les belligérants en lutte n’exclut pas que l’égalité est présente à travers la reconnaissance que chacun se témoigne.

Mais si la guerre est une pratique violente qui illustre un rapport d’égalité de droit entre des belligérants, alors combattre le terrorisme c’est toujours risquer de devenir terroriste au nom de la recherche de cette égalité perdue. Il est ainsi plus aisé de traiter le terrorisme non pas comme ce que l’on doit combattre par une guerre, mais comme devant être éradiqué par tous les moyens. L’égalité, que la pratique de la guerre classique venait reconnaître, est inexistante entre un État et une organisation terroriste. L’un dispose de la souveraineté, l’autre n’est qu’une association d’individus dépourvus de pouvoir représentatif. Par conséquent, soit l’État en lutte affirme sa supériorité par sa manière de mener le combat, en respectant des règles alors même que l’adversaire les rejette. Soit il cherche à retrouver cette égalité perdue en devenant plus implacable que l’adversaire : tortures des prisonniers, humiliations, indistinction des combattants et des non-combattants, détentions abusives, assassinats, etc.

Or, cela peut paraître paradoxal, mais le souci des droits de ceux que l’on combat doit demeurer une exigence constante pour que le fait d’affronter le terrorisme ne conduise pas à lui répondre par les modalités qui sont les siennes.

 

[1] Ici nous ne nous intéressons qu’au terrorisme compris comme la lutte violente d’une organisation qui n’aspire pas à la constitution d’un État et dont la finalité est de produire de la terreur en créant un climat d’insécurité. Notre propos est donc inapproprié pour les guerres d’indépendance, les guerres de résistance d’une population contre l’oppression de son propre souverain, les guérillas, etc.

[2] Le jus in bello désigne le droit de ce qu’il est permis de faire pendant la guerre. Ses deux principes essentiels sont l’obligation de discriminer entre combattants et non-combattants – une cible ne peut être qu’un individu portant des armes – et la proportionnalité des moyens militaires utilisés dans la guerre aux fins visées, toute perte humaine inutile pour la réalisation de ce but étant moralement condamnable.

[3] La guerre est le privilège des États égaux quant à leur souveraineté. Seule les luttes armées entre souverains peuvent être qualifiées de guerre car il est impossible de recourir à une instance supérieure à même de juger le litige par une sanction. Or, il n’y a que le souverain qui n’ait pas de supérieur dont il serait obligé de suivre le jugement. L’idée selon laquelle seules des souverainetés peuvent être ennemies permet de fonder le principe d’égalité des belligérants, Cf. Bodin, Les six livres de la république, I. Puisque l’institution de la société politique a pour fin de mettre un terme aux conflits entre particuliers, alors seul le souverain est détenteur de la violence publique, lui seul a donc le pouvoir de décider et de conduire la guerre puisqu’elle relève du droit public. La guerre ne peut donc être conduite que par des États égaux du point de vue de leur souveraineté.

[4] Cf. le traitement des pirates, brigands et rebelles par Gentili, De jure belli, I, ch. IV. Ces derniers ne sont pas des ennemis, la lutte contre eux ne peut pas être qualifiée de guerre car il n’y a pas d’égalité entre les belligérants.

One thought on “(Français) Guerre et terrorisme

  1. « La terreur, bien qu’elle ne tue pas, produit néanmoins une peur paralysante »

    et pas seulement,
    de mes lectures et des témoignages entendus, je conserve de la terreur, qu’elle vide sa victime de son essence, de sa joie, de ses rêves, de ses espoirs, de son souffle.
    Pour les uns, plus forts, il m’a semblé que l’âme vit en enfer et l’esprit trop souvent marche sur ses traces se nourrissant de son souvenir, sans véritable retour possible.
    Les autres, plus malchanceux, errent dans le monde qu’ils se sont créer s’échappant par la folie.
    Ce que savent bien les « terroristes », c’est que la terreur a le pouvoir d’ôter la Vie.
    Et ce que la terreur ne nous dit pas tant qu’elle ne nous a pas visitée, c’est qu’à sa manière, elle TUE.
    sur la question du traitement tout aussi impitoyable sur ses hommes étiquetés terroristes (dont certains n’ont eu que le tort de se trouver au mauvais endroit au mauvais moment), je citerais Abel répondant à Caïn : Si tu lèves la main sur moi pour me tuer, je ne ferais point de même et je refuserais de te tuer. Car, en vérité, je crains Dieu le Seigneur des Mondes ».
    Mais en attendant que pareil miracle se produise, souhaitons que les règles de justice humaine finissent par l’emporter.
    Cela dit, dans un monde où le moindre gramme d’explosif est dûment étiqueté et les armes conformément répertoriées, il serait bon de s’interroger, sur les raisons réelles ou supposées du grand chaos dans lequel de toute évidence l’humanité a basculée.
    si quelqu’un a un début de réponse…

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