(Français) Je reprends l’analyse des commencements, commencée ici…

I.

Beauté des commencements

« Le commencement est comme un dieu qui, aussi longtemps qu’il séjourne parmi les hommes, sauve toutes choses » (Platon). Commencer, rouvrir les possibles, voilà un désir profondément ancré en nous. En commençant, nous rompons avec la morne répétition du quotidien, avec le mécanique enchaînement des phénomènes silencieux de la nature. « Rien de nouveau sous le soleil ! », se plaignait déjà l’Ecclésiaste. Le miracle du commencement brise la monotonie du seul devenir.

Mirages

Pourtant, le supposé miracle peut devenir mirage. L’enthousiasme des débuts peut vite retomber, et rien n’aura alors vraiment commencé, aussitôt fini. On peut multiplier les commencements de manière brouillonne, ou comme Don Juan tenir la comptabilité de ses « mille et trois » conquêtes. On risque alors de haïr en retour le commencement, dont les promesses n’auront jamais été tenues, et lui préférer la routine.

Intimidation

Il y a plus : le commencement que nous désirons, sa beauté même et la responsabilité qu’il représente peuvent le faire apparaître comme intimidant. L’aspect inaugural du commencement peut nous faire reculer ; on s’efface alors poliment pour ne pas être celui qui l’endosse : « Toi d’abord ! ». On se rejette la responsabilité : « C’est lui qui a commencé ! », disent les enfants pour se justifier. Le commencement impressionne, avec ce qu’il peut comporter de souillure. Au Moyen-Age, on faisait traverser les ponts nouvellement construits par un animal pour que nul n’endosse la responsabilité de la première fois… Bien vite, le pouvoir que représente le commencement devient alors enjeu de pouvoir : les autorités se prétendent auteur ; elles inaugurent, posent les premières pierres, coupent les rubans. Elles accaparent la lumière et prétendent avoir donné l’initiative.

Il y a alors bien des pièges dans la pensée du commencement qui, en en exagérant la portée, ou en la situant mal, nous empêchent de vraiment commencer…

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II.

Survalorisation

Un premier piège serait de survaloriser l’importance du commencement, au nom de la beauté qu’on lui reconnaît : « seuls les commencements sont beaux », dit Heidegger. Si le commencement est pris comme un fondement absolu, dont tout découle ensuite mécaniquement, il devient crucial de commencer de manière parfaite, « sur des bases saines ». On risque alors de retarder à l’infini le commencement, de se préparer sans cesse pour une aventure qu’on ne vivra jamais si l’on n’accepte pas la part de l’impréparation. Pour commencer parfaitement, on cherchera alors, de manière potentiellement destructrice pour des ressources utiles, à « faire table rase du passé ». L’illusion d’un commencement qui devrait nécessairement contenir déjà sa fin le rendra compact : un commencement qui serait déjà sa propre fin assurée et garantie, qui n’aurait pas à se réaliser en se retirant, ne serait plus un commencement justement, mais un bloc achevé et stérile.

Pour Canguilhem, c’est la définition de l’idéologie que d’extrapoler abusivement des premiers résultats prometteurs d’une science à son achèvement accompli, en court-circuitant en pensée le travail patient, imprévisible, de la découverte. Parce que la science explique de nombreux phénomènes, on en conclura, de manière d’ailleurs bien peu scientifique, qu’elle peut tout expliquer. Parce que la génétique explique de manière particulièrement puissante, à partir des seules quatre bases azotées constituant l’ADN, l’architecture prodigieusement complexe des vivants et leur foisonnante diversité, on dira que tout est génétique, jusqu’à l’agressivité ou le talent artistique… Or Canguilhem montre que dans l’histoire réelle des sciences, les solutions aux problèmes posés par une science commençante viennent le plus souvent d’une autre découverte théorique, et non de celle qui nourrissait notre espoir au départ. En croyant voir la fin poindre dès le commencement – Quintilien dit plus prudemment que « du commencement on peut augurer la fin » -, on en stérilise en fait le dynamisme, la créativité, par une impatience destructrice.

L’erreur vient du fait que le commencement vise bien un achèvement – mais ce ne sera pas nécessairement la fin visée qui sera rencontrée. Christophe Colomb part ouvrir une nouvelle route vers les Indes, et non découvrir un nouveau continent. C’est bien l’achèvement qui donne, rétrospectivement, toute sa valeur de commencement au commencement. C’est bien la découverte de l’Amérique, et même la « crise de la conscience européenne » (Paul Hazard) qui s’en suivit et l’ouverture de l’époque moderne, qui font du départ de Colomb, un parmi tant d’autres à l’époque, un prodigieux commencement. Mais un tel achèvement n’était pas contenu, encore moins consciemment projeté, dans le départ aventureux de ses caravelles dans la brise du Portugal…

Si le commencement doit contenir toute sa suite, qui n’en serait que le développement mécanique dans le temps, comme les monades de Leibniz contiennent dès le début repliées en elles tout ce qui leur arrivera, le commencement n’en est pas vraiment un. A partir de telles exigences, il deviendra en fait impossible de commencer : il faudrait pour commencer avoir déjà fini… C’est la paralysie dans laquelle est enfermé le personnage de Grand, l’écrivain du dimanche, dans La Peste de Camus. Ce n’est en effet pas l’angoisse de la page blanche qui l’étreint, mais celle de la première phrase ! Il passe son temps à la réécrire, à la recherche de la phrase qui lancerait parfaitement son roman et le contiendrait totalement en germe – roman qu’il n’écrira donc bien sûr jamais : « Par une belle matinée du mois de mai, une élégante amazone parcourait, sur une superbe jument alezane, les allées fleuries du Bois de Boulogne… » Commencer suppose bien de ne pas rester dans le commencement, de ne pas en faire un moment qui se suffit à lui-même ; commencer suppose bien d’immédiatement continuer. Pour commencer il faut relativiser l’importance du début, qui sera corrigé s’il le faut par ce qui s’écrira ensuite.

Mais si les débuts ne sont pas si importants pour commencer, c’est bien un deuxième écueil qui se présente à nous !

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III.

Ebauches

S’il suffisait en effet de se lancer pour commencer, puisque de fait on peut légitimement commencer n’importe où et par n’importe quoi, le deuxième écueil serait de multiplier les commencements, les ébauches aussitôt abandonnées, dans un affairement brouillon incapable de soutenir son effort. On tombe alors dans l’amateurisme, qui veut bien se prêter ou s’essayer à des activités mais certainement pas s’y (a)donner réellement. Si les esquisses, en peinture comme en dessin, nous parlent tant, c’est bien que s’y donne à voir la pureté d’une intention et la naissance d’un geste, mais dans une forme néanmoins risquée, décidée, à la fois ouverte et fermée, en un sens menée à son terme.

Pour Alain c’est la définition du mauvais travailleur que de croire avant même de commencer que la tâche sera rondement menée : dès qu’il l’entreprend réellement il pense, de manière diamétralement opposée, qu’il n’en viendra jamais à bout ; abattu par cette pensée, il abandonne alors aussitôt. Le travail exige au contraire pour Alain de s’absorber à la tâche présente, en visant secrètement la fin sans la contempler directement : qui regarde vers le sommet se décourage de l’atteindre.

Possibles

Il peut se loger dans cette impatience du résultat, et cette multiplication de commencements qui n’en sont pas, une fascination du possible. Le possible comme tel est bien fascinant, tout comme sa prodigieuse diversité. Mais par désir de garder tous les possibles ouverts, tous les commencements disponibles, on n’entreprendra rien. C’est la chance de la jeunesse, mais aussi son épreuve, que d’être un tel « âge des possibles ». Peut-être l’adulte est-il justement celui qui sait que tout ne lui est plus possible : sa vie a déjà pris un certain tour, une configuration, dans un mélange de choix délibérés et d’occasions saisies – ce qui n’interdit d’ailleurs pas les reprises et les renouvellements. Si l’on veut garder tous les possibles comme tels on manquera de poids, dans une existence seulement esquissée, légère jusqu’à l’inconsistance. C’est justement le choix du personnage de Clappique, dans La condition humaine de Malraux. Joueur invétéré, il s’efforce de n’être qu’une silhouette, se prêtant à tous les masques. Il veut laisser le hasard décider de son destin, s’en remettant même à la roulette pour choisir s’il quittera Saïgon en proie à la guerre civile ! Or décider, comme le souligne Kierkegaard, ce n’est pas seulement « renoncer à tous les possibles sauf un », comme l’on dit trop souvent. C’est en réalité renoncer à tous les possibles, jusqu’à celui qu’on embrasse : car on ne l’aura justement plus comme un possible chatoyant, dans l’irréalité suspendue de notre imagination, mais comme « une réalité rugueuse à étreindre », plus surprenante et solide à la fois que nos rêveries – comme Rimbaud en fit le vœu à la fin d’Une saison en enfer.

Comment alors vraiment commencer ? Il faut pour cela assumer d’autres paradoxes qui, loin d’entraver le commencement, le constituent bien plutôt.

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IV.

Discrétion

Si les commencements sont beaux, ils sont aussi souvent discrets. Ils mûrissent dans l’intériorité et les premières réalisations, éclatantes pour les acteurs, attirent rarement le regard. C’est souvent à la dixième édition d’un festival qu’on découvre l’importance de ce qui s’y fait depuis dix ans déjà… On voudrait alors avoir vu tout cela naître et en avoir été !

Le commencement nous invite à ne pas confondre la valeur de ce qui se fait avec sa reconnaissance, sa publicité – qui signifient plutôt que le commencement est lui-même achevé et que l’œuvre a atteint son rythme de croisière. Le commencement est comparable aux pensées qui mènent le monde, qui selon Nietzsche « arrivent sur des pattes de colombe ». Il peut et doit être annoncé, mais ne trouvera sa résonance la plus complète que dans un second temps. Les débuts triomphants ou prometteurs ne sont pas toujours des réalisations durables, tant « rien n’échoue comme le succès »…

Le ton approprié pour le commencement, l’aurore qu’il représente, est sans doute qu’il soit rétrospectivement chanté, manière pudique de l’approcher sans le mettre en lumière trop crûment, trop prosaïquement. La naissance du Christ elle-même, bien qu’immédiatement célébrée, est un événement d’une extrême discrétion. Si le commencement annonce beaucoup, ce n’est pas au sens donc où il y faudrait nécessairement une annonce claironnée.

Continuer

Le deuxième paradoxe constitutif du commencement est, selon Alain, que « commencer, c’est continuer ». Car si le commencement ouvre du nouveau, il se situe bien tout de même dans le temps, il naît en lui et s’en dégage, le transforme. Il peut prendre appui sur une tradition, qu’il renouvelle de l’intérieur en renouant avec une de ses inspirations pour la porter plus loin qu’elle ne l’a su. Alain invite donc à ne pas confondre le commencement avec le changement visible, qui n’advient jamais immédiatement. C’est par la reconduite obstinée de l’action, l’effort prolongé, que les différences s’approfondissent et se multiplient : soudain le paysage a changé. C’est alors dans la continuation du même, en son sein, dans le plus quotidien, que le commencement peut venir se loger. Car « ce n’est pas la résolution qu’il faut prendre, mais l’outil » ; ce qui ne peut se faire d’abord que dans une certaine identité avec ce qui était, même si intérieurement tout s’en trouve déjà renouvelé.

Prolonger

Pour cela, le commencement n’existe que s’il est lui-même continué, maintenu, soutenu, tel une promesse à laquelle on croit dans la nuit, dans l’aurore si semblable au crépuscule et où le jour semble hésiter à se lever. On ne peut espérer que le commencement ne soit qu’une chiquenaude initiale, qui mettrait en branle un mécanisme fonctionnant ensuite seul, tel le dieu Grand Horloger de Voltaire : il faudrait pour cela que la machine soit déjà là, alors qu’elle est à créer, que les dominos soient tous disposés, là où le chemin est à frayer. Le commencement ne peut se réduire à une impulsion initiale : ce serait reconduire l’action au modèle du mécanisme, et non à la création. C’est peut-être pourquoi Descartes se représente la création du monde par Dieu comme « création continuée », le monde devant être soutenu dans l’être à chaque instant et pas seulement lancé une fois pour toutes – advienne que pourra ! Descartes souligne également que le cavalier perdu en forêt, plutôt que de chercher sans fin la bonne orientation et le bon départ, doit s’il veut s’en sortir choisir une direction, même arbitraire… mais surtout s’y tenir. Or c’est ce maintien de la direction qui est le plus difficile, dans les taillis et parmi la confusion de troncs emmêlés et tous semblables. Le commencement doit donc être soutenu : il ne saurait être seulement un début, rejeté dans un passé qui n’aurait, une fois réalisé, plus rien à nous dire et serait d’une autre époque – plus la nôtre en tout cas. Il doit être considéré comme nourrissant encore et toujours notre présent, comme une origine qui nous soutient. A la vigueur de cette origine nous pouvons alors constamment nous ressourcer dans une « fidélité créatrice ».

Il y a bien une foi en jeu dans le commencement : celle que les ressources pour poursuivre ne viendront pas de moi seul, et seront trouvées en chemin. Ainsi le commencement me libère, m’ouvre aux autres et au monde. Ce n’est pas par nos propres forces, mais parce que nos promesses nous portent que nous pouvons aussi les tenir ; il n’est pas besoin d’avoir accumulé tous les moyens nécessaires pour commencer une œuvre dont nous ne connaissons jamais tous les contours : nous ne serons pas démunis. Certes les commencements sont souvent pauvres, ils ne disposent pas du mobilier confortable des situations installées ; mais cette belle pauvreté n’est pas la misère qui accable : elle nous rend libres et disponibles.

Au commencement peut-être solitaire viendront s’agréger d’autres forces. Alors très vite l’œuvre n’est plus mon œuvre, mais la nôtre, qui bourgeonne en des ramifications imprévues. En ouvrant des chantiers, nous permettons à d’autres de s’y greffer pour réaliser leurs propres aspirations, tant la créativité se diffuse et se soutient de celle des autres. Le commencement peut alors être fondateur en ce qu’il instaure un nouvel ordre des choses dont d’autres pourront se saisir pour le prolonger, le déplacer. L’œuvre sera prolongée, mais aussi jamais achevée : nous pourrons alors nous y adonner avec le sérieux nécessaire et l’humour conscient des limites de tout ce que nous pouvons réaliser, dans l’espérance aussi qu’elle trouve son achèvement autrement, peut-être sans nous. Alors nous participons bien à accomplir le vœu que notre « planète réfractaire » devienne une machine à créer des créateurs.

5 thoughts on “(Français) Vertige des commencements

  1. Il est beau votre Victor Noël, Martin Dumont. Et votre texte aussi. J’ai, du coup, envie de soumettre à votre sagacité de chercheur en commencements cette image, restée pour moi mystérieuse, par laquelle Jean Meckert décrit, dans Les Coups, son rival maladif auprès de la belle petite Paulette, Bernard : “Il était pâle, le Bernard. Un commencement de compteur à gaz”. Que faire avec ça?

  2. Merci Benoit pour votre commentaire, et la citation que vous nous offrez – très éclairante. Elle parle d’elle-même, je crois! 🙂
    Je suis très fier d’avoir trouvé ce beau Victor Noël, et très heureux qu’il ait attiré votre regard. Mais attendez les prochains billets, les images à venir valent le coup aussi!

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